Chapitre 2

Notes de l’auteur : Un chapitre tous les 15 et les 30 du mois =)
Bonne lecture !

Face n°9 de l’icosaèdre, japonaise – Ville : Torii – Orphelinat des Nèfles, quais extérieurs

Année 2012, Terre, Monde 4 / Année 2512, 4e Plateforme

 

Le poids d’une couverture lavait fait rouler des yeux avant qu’il ne s’endorme : comme s’il pouvait avoir froid. Même la bise marine qui les accueillit une fois à destination ne parvint pas à le faire frissonner. L’humidité augmentait sa résistance. Ses lieutenants s’inclinèrent en chœur pour le saluer, l’uniforme rutilant de propreté. Niko plissa des yeux et rejoignit la terre ferme avec un léger salut autorisant ses hommes au repos.

 

- L’endroit est sécurisé, Sawada-dono. Nous n’avons rencontré qu’une très légère résistance. Cinq pertes chez nous. Le directeur est ligoté dans son bureau en compagnie de sa secrétaire. Des carnets laissent soupçonner un trafic. Une bande d’enfants clamant vous connaître a été capturée alors qu’ils s’aventuraient sur les quais.

- Amenez-moi leur cheffe.

 

Il les avait écoutés sans leur prêter attention, plus intéressé par la configuration des lieux. L’orphelinat était constitué de plusieurs hangars et caisses de transports entassées les unes sur les autres au-dessus des vagues. Situé à l’extérieure de la grotte, sur la pente descendant jusqu’à l’océan, l’endroit était soumis aux caprices des vents, des marées et des tempêtes. L’humidité constante permettait de trouver des loyers bas, et une certaine répugnance des forces de l’ordre à y faire leurs tournées. Personne n’avait envie de se frotter aux dockers, surtout dans un environnement aussi dangereux : les hangars, bâtisses et caissons s’étalaient sans ordre, reliés uniquement par des passerelles rongées par la rouille et le sel. Un labyrinthe qui rendait tout déplacement discret impossible : quelque part, des yeux vous fixaient, des oreilles vous entendaient et une lame avait vite fait de voler. Lieux sécurisés. Niko jeta un coup d’œil aux lieutenants revenant avec leur captive, une bonne volée de bâtons les rendrait plus humbles.

 

- Sawada-sama !

- Relâchez-la.

 

Les jeunes hommes se regardèrent avec surprise avant d’adoucir leur prise, laissant la gamine se débattre et s’échapper. Ran tomba à genoux devant Niko, le visage dans la poussière. Elle retint ses questions et son envie d’exiger de le suivre à l’intérieur. Ses mains fouillèrent sa ceinture, le front toujours au sol, et présentèrent un petit tigre de bois.

 

- Tu démissionnes à la première difficulté ?

 

L’adolescente n’osa pas répondre, le tigre toujours tendu vers l’Héritier Sawada. Il réfléchit, un instant, avant de faire un signe à l’un des lieutenants de la relever et de l’emmener avec eux. Quelques pas et ils quittèrent la sécurité du quai pour s’aventurer sur les planches des passerelles. Elles se balançaient au gré du vent, trempées par la neige fondue et les vagues. Niko se concentra pour chasser l’eau de sous leurs pieds le temps de la traversée. Un soldat les attendait à l’entrée de l’orphelinat, même si le terme de crevette semblait plus approprié. Le crustacé s’inclina profondément, déclinant son identité. Mitsu Takano. Informaticien. L’Héritier posa un regard interrogateur sur ses lieutenants, un se racla la gorge.

 

- Il y a un ordinateur crypté dans le bureau. J’ai cru bon de faire appel à un spécialiste. S’il s’agit de trafic, il saura comprendre, il est normalement assigné aux voyages géo-portails.

- …Bonne initiative.

 

Voilà qui rattrapait leur comportement précédant. Niko leur fit signe d’entrer à sa suite : leurs uniformes étaient bien trop propres, un peu de travail manuel leur ferait le plus grand bien. Il laissait à Nanami le soin de gérer la crevette. Elle n’avait même pas osé le regarder dans les yeux. Restait à espérer qu’elle ne vomirait pas sur la scène. La première entrée ouvrait sur un couloir ouvert vers la cour intérieur. Là, le spectacle des docks se prolongeait : Devant lui, différents hangars se dressaient sur plusieurs mètres de hauteurs, empilés les uns sur les autres, défiants équilibre et l’océan qui s’écrasait sur leurs arrières. Les vagues remontaient parfois jusqu’aux premières bâtisses de l’entrepôt, rendant nécessaire l’accès par des passerelles. L’Héritier fronça le nez : la rouille avait décoré les structures d’orange et de brun, avec le hurlement du vent et le grincement des passerelles, il plaignait les orphelins qui avaient été parqués ici. Les pauvres gosses devaient être effrayés en permanence. L’héritier coula un regard vers Ran, la gamine fouillait les lieux des yeux.

 

Un garde l’accueillit à la porte pour lui ouvrir et lui procurer des chaussons à passer par-dessus ses chaussures pour ne pas les abîmer. Niko hésita – un peu de sang n’allait pas l’arrêter – mais un coup d’œil à son secrétaire le persuada de sacrifier le style au pratique : il avait encore d’autres rendez-vous. L’intérieur était bien moins sinistre que l’extérieur. Presque…agréable. L’Héritier attendit après Nanami et l’informaticien – la crevette avait quelques réticences à traverser les passerelles – avant de s’enfoncer plus en avant. Il observa le soldat avancer lentement et fronça les sourcils, de plus en plus perplexe face à l’attitude effrayée et peu à l’aise de l’Informaticien. Sous leur pas une moquette épaisse s’enfonçait, des lumières tamisées éclairaient les pièces de manière chaleureuse. Ils devaient être dans un salon ? Ou quelque chose du genre. Peut-être que le titre d’orphelinat n’était pas si usurpé que ça finalement. L’endroit n’avait rien d’un hôtel de luxe, mais des rescapés de guerre ne demandait guère d’entretien. Le salon s’ouvrait sur un long couloir sans lumière. Niko s’avança et plissa le nez, une forte odeur de sang venait de le frapper. Un des gardes plantés devant le couloir s’inclina et l’invita à continuer.

 

- Le sol n’est pas stable, Monsieur. Prenez garde.

- Trouvez-moi une lampe.

 

Le soldat se redressa et déguerpit pour s’atteler à sa mission. Apparemment, les lampes de poche ne faisaient plus partie de l’uniforme de base. Magnifique. Soupirant, Niko continua son chemin, ses yeux s’habituant à l’obscurité. Il aurait pu user de ses pouvoirs, ou simplement demander un coup de main à Kuro, mais l’économie de magie et la discrétion le retenaient. Un bruit mouillé monta du sol alors que ce dernier vacillait sous son poids. Le Sawada s’immobilisa pour conserver son équilibre et fronça les sourcils. Basculant lentement son poids d’une jambe à l’autre, le bruit se reproduisit. Une sorte de succion crachotante.

 

- Monsieur. Votre lampe.

 

Un rayon de lumière perça la pénombre, suivie d’un bruit de haut-le-corps et de régurgitation. L’informaticien. Décidément. Ce ne pouvait pas être sa première mission pourtant. Est-ce que les critères de recrutement avaient changé ? Niko récupéra la torche, remercia mentalement le petit être fournissant l’éclairage au sein de l’outil, et le pointa vers le sol. L’origine des effluves métalliques s’éclaira d’elle-même : le sol était constitué d’un amas de membres empilés sur lesquels on avait jeté quelques planches pour ménager un passage. Il explora les piles avant de continuer son chemin. Pas d’enfants. Heureusement. Sans attendre, l’Héritier traversa la zone du carnage : le couloir continuait sur d’autres, plus ou moins étroits, sans réelle apparence uniforme. Plusieurs containers métalliques avaient dû être réunis pour former l’habitation. Les cadavres s’espaçaient, et bientôt les planches ne furent plus utiles. Ralentissant le pas, Niko s’attarda à observer l’intérieur des containers : des couchettes à trois étages y avaient été entassées sur deux rangées, laissant à peine un chemin d’accès. Pas de matelas, quelques couvertures et des coussins bricolés à partir d’habits. Le contraste avec le salon de l’entrée était saisissant.

 

- Des chaînes et des verrous ont été retrouvés dans certaines chambres.

- Les enfants ?

- Évacués. Les plus affaiblis ont été envoyé à la clinique. Le bureau du directeur est sur votre gauche.

 

Nanami l’avait dépassé tout en lui répondant et montrait le chemin du bras. Il traînait l’informaticien de l’autre, les doigts fermement ancrés dans le col du pauvre être. C’était à se demander comment il avait pu entrer dans cette unité d’élite. Porter l’épaulette des Informaticiens et trembler de peur ? C’était bien la première fois qu’il rencontrait cette combinaison. Enfin pour si peu. Niko s’introduisit dans le bureau et plissa légèrement le nez face à l’odeur. De la peur, du sang, et probablement d’autres fluides biologiques : l’endroit puait, sans aucune fenêtre pour améliorer la situation. La pièce était spartiate, pensée pour le fonctionnel et construite avec des matériaux de récupération. Les quelques armoires présentes avaient été retournées par ses hommes, les documents étalés au sol dans l’attente d’un tri plus précis. Une planche posée sur des trépieds avait dû servir de bureau avant de supporter le poids d’un type à la gorge tranchée, le corps affalé sur ce qui devait être un clavier d’ordinateur. Bon sang, il espérait que le sang n’avait pas trop abîmé le matériel. La pièce sentait l’amateurisme à plein nez.

 

- Nanami…qui est en charge ici ?

- Le lieutenant Wen, monsieur. L’équipe est fraîchement diplômée, ils servent de réserve.

 

Amateurisme expliqué. Trop de corps, une intervention sans délicatesse. Niko haussa les épaules mentalement et s’intéressa aux rescapés du massacre. Un homme, une femme, et une petite forme tremblante. Un enfant ? Les trois avaient un pistolet pointé sur leur tête, séparés de force probablement. Le gamin n’avait d’yeux que pour la femme.

 

- Takano. L’ordi. Trouve leur registre marchand, puis les contacts.

 

Un léger gémissement résonna dans la salle et l’Héritier faillit lever les yeux au ciel face au maniérisme de l’ingénieur. Il ne pouvait pas l’exécuter sur place cependant : les Informaticiens étaient rares et coûteux à former. Le cadavre fut repoussé sur le côté pour faire place à l’informaticien.

 

- Mets les fichiers des gamins vendus sur une clef à part.

 

Un nouvel hochement de tête. La crevette s’était enfin mise au travail et le silence revint dans la pièce, seulement perturbé par les cliquetis du clavier et le bruissement des feuilles. Le secrétaire s’était penché sur le tas de paperasses, sa tablette à la main. Efficace, il ne lui fallut que quelques minutes avant de revenir vers Niko. Celui-ci l’attira vers l’extérieur de la place et pointa l’Informaticien du menton.

 

- Il se passe quoi là ?

- …., Nanami prit un air embarassé et soupira. Le roulis. Apparemment.

- Le roulis ? Niko fixait son secrétaire, désabusé.

- Le roulis. Ils l’ont fait venir tellement vite qu’il n’a pas pu prendre de médicaments.

 

Des médicaments. Il fallait des médicaments à ses forces spéciales à présent ? Désabusé, le jeune homme secoua la tête et retourna dans la salle en soustrayant la tablette des mains de Nanami au passage. Il jeta un coup d’œil à l’écran.

 

- ….Sakura Mazane.

 

La femme tressaillit. Il la regarda brièvement avant de revenir à sa lecture, prolongeant le silence. Les informations étaient frugales en réalité. Difficile de savoir qui de la femme ou de l’homme était le responsable de cet orphelinat. Les noms étaient corrects, une rapide recherche dans la base de données de la police avait révélé des passés chargés et peu élogieux. Niko rendit la tablette à Nanami, il était mal placé pour juger des actions d’autrui, mais vendre des enfants sur son territoire, sans autorisation, nécessitait une remise à l’ordre. Il se baissa jusqu’à arriver au même niveau que la jeune femme, plongeant ses yeux bleus dans ceux noirs et effrayés. Elle était maigre, presque squelettique, le visage marqué par l’usage de drogues. Des cernes noires la maquillait d’un air d’animal captif et ses narines dilatées trahissait son addiction à l’Azurée, une poudre communément utilisée par ceux trop pauvres pour s’offrir de l’opium terrien. Niko finit par sourire : un trait fin et sévère qui soulignait l’air glacial de son visage.

 

- Je vais te faire une proposition.

 

La femme se tendit. Un léger bruis résonna derrière le bureau. L’ordinateur avait fini la copie des fichiers. Niko plissa les yeux et se redressa un peu pour jeter un regard noir à l’ingénieur avant de reprendre son emprise sur la femme. L’atmosphère s’était refroidie, l’énergie se concentrant autour de l’Héritier qui tirait lentement un poignard d’une de ses poches.

 

- Tue-le, et ton fils sera sauf. La meilleure des éducations. Un futur brillant.

 

Elle se détacha des yeux bleus pour regarder son enfant. Bâillonné par une main adulte, le petit était trop terrifié pour pleurer. Il essaya bien de bouger pour la rejoindre, mais le soldat le tenait trop solidement. La femme prit une respiration rauque. Niko pouvait presque sentir son cœur s’agiter et l’angoisse bloquer sa gorge. Il attendait, le couteau tendu, fasciné par la réflexion de la jeune femme. Malgré les marques sur son visage, il ne lui aurait pas donné plus de trente ans. Au grand maximum. Le regard effrayé se fit tout à coup résolu et le sourire de Niko devint cruel alors qu’elle se détachait de son fils pour fixer la lame. Les doigts amaigris se refermèrent sur le manche du poignard, suivit d’un gémissement. Impossible de savoir qui de l’enfant ou de l’homme l’avait poussé. Niko se redressa et fit un signe au garde de lâcher la femme avant de se reculer pour mieux observer le spectacle. Le directeur – c’était lui, le doute n’était plus permis – essaya de se lever, préférant sans doute une balle à la lame qui s’approchait de lui. Un des soldats le frappa au genou pour le faire tomber.

 

- Pitié, je…

 

Il avait des yeux exorbités. Des veines prêtes à exploser. Niko regarda la femme s’approcher, hésiter. L’Héritier fit un signe discret à l’homme tenant l’enfant de lui libérer sa bouche. Aussitôt un gémissement en sortit, suivit de pleurs et d’appels. La mère regarda son fils et un rictus la défigura. Elle se jeta sur sa victime, enfonçant la lame dans les côtes. Un bruit sourd. L’homme hurla et se débattit. Un autre garde vint aider à le tenir tandis que la femme retirait le poignard pour le replanter. Les côtes l’empêchaient d’atteindre le cœur. Encore. Son rictus se transforma en rire fou et ses mains enfoncèrent finalement le couteau dans le ventre. Elle avait dû penser que ce serait plus simple.

 

Les cris devinrent des râles avant de s’estomper totalement. L’homme était méconnaissable, défiguré par la folie rageuse de sa victime. Le jeune mafieux observa un instant le dos encore raide de la femme. Sa poitrine se levait rapidement, essoufflée par l’effort du meurtre. Quelques minutes passèrent avant qu’elle ne s’arrondisse pour se recroqueviller autour du couteau.

 

- Laissez-nous.

 

La voix de l’Héritier résonna par-dessus les sanglots de l’enfant. Il s’approcha de la meurtrière et lui parla à voix basse tout en récupérant son arme avec des gestes mesurés. Nanami attrapa l’informaticien par le bras en ne le voyant pas réagir. Nanami attrapa l’informaticien par le bras en ne le voyant pas réagir. Mitsu était concentré sur l’ordinateur.

 

- Prends tes affaires et file.

- Une seconde…j’y suis presque…

- Dépêche-toi !

 

Les ordres avaient été presque sifflés. Mitsu annula la vérification de sa copie, démonta l’ordinateur pour récupérer le disque dur et s’empressa de sortir, à moitié soutenu par un cadet. Son visage était retourné au vert. Le bureau se vida et bientôt Niko fut seul avec la femme et son fils. Sitôt libéré, le gamin avait plongé dans les bras de sa mère. Nanami hésita avant de fermer la porte, capturant l’image des doigts ensanglantés sur les joues rondes, remplaçant les larmes par de larges traînées rouges. Un signe de tête de son patron le résigna : Niko pouvait se défendre face à une femme affaiblie et un gamin.

 

***

 

Les sanglots lui perçaient les oreilles malgré le vacarme des vagues et du vent. Niko resserra sa prise sur son paquet. Volumineux, l’amas de couvertures laissait parfois voir une touffe de cheveux noirs. Sous les yeux de ses hommes, le jeune Sawada franchit les passerelles le visage fermé.

 

- Jetez les cadavres à l’eau. Takano. Tu nous suis.

 

Nanami jeta un coup d’œil à l’informaticien. Il n’était pas certain de vouloir accueillir la crevette pour une heure de transport. Les remontées acides de Mitsu s’élevaient encore malgré un bain forcé dans les eaux glaciales de l’océan. La tête gelée et outrée du jeune ingénieur l’avait à peine consolé : ça puait.

 

- Tu l’as entendu. Monte. Allez.

 

L’Héritier avait déjà disparu à l’intérieur de la bulle, laissant le reste aux soins de son secrétaire. Il avait beau le bercer, le paquet continuait de chouiner dans ses bras. Sans essayer de le raisonner, Niko rajusta sa prise pour poser la tête de l’enfant contre son cou. Les mauvais souvenirs passeraient, mais pour l’instant, toute parole aurait été ridicule et déplacée. Il valait mieux que le petit pleure jusqu’à s’épuiser et enfin dormir.

 

- Alors ? Quels résultats ?

 

Mitsu frissonna et récupéra la serviette éponge tendue par Nanami. Niko prit pitié et fit un geste pour sécher et réchauffer le jeune homme. L’Informaticien se tendit en sentant la magie Sawada le parcourir, mais il se reprit rapidement. Ses pieds étaient sur une plate-forme stable. Il se frotta le visage pour achever de retrouver ses esprits et se redressa.

 

- J’ai besoin de regarder les données plus en détails Sawada-sama. Je n’ai pu que copier certains fichiers intéressants.

- Tu as le trajet jusqu’au domaine. Assieds-toi.

 

Mitsu s’inclina et s’installa en face, geignant mentalement sur son sort. On l’avait tiré du lit pour l’amener sur des docks flottants et à présent il pouvait sentir sur lui tout le jugement et la froideur de l’Héritier. Ses doigts s’enroulèrent autour du disque dur et il le brancha à son ordinateur en priant pour que l’interruption brutale n’ait rien corrompu. Une heure ? C’était bien trop peu. Il aurait à peine le temps de créer une copie propre du disque dur. Peut-être de trier quelques informations.

 

- 59 minutes.

 

Il leva légèrement la tête. Niko avait déjà détourné son attention sur la tablette tendue par Nanami. C’en était surréaliste. Son chef, couvert de sang, travaillait tranquillement, un gosse en travers de l’épaule. La veste de l’Héritier s’était déchirée durant l’intervention et l’ingénieur pouvait deviner les nuances que le sang avait apportées au noir. Mitsu mit son sentiment d’injustice de côté et secoua sa tête avant de se concentrer sur sa tâche. Ce n’était pas son premier déploiement : aussi surréaliste et mal organisée qu’était cette mission, il avait un travail à faire (et l’honneur de son unité à conserver). Grillant les étapes, il ne se fatigua pas à faire une copie des données ou à faire attention à ne rien contaminer. Non. Ses clics l’emmenèrent directement dans les fichiers, les clusters, à chercher….chercher quoi ? La tension repoussait les crampes de son estomac. Il ouvrit un canal pour discuter avec son équipe et croiser les informations avec leur base de données.

 

La traversée de Torii se fit en sens inverse sans encombre. Heureusement, des embouteillages aériens vinrent donner un sursis à Mitsu qui fouillait chaque fichier sans oser s’arrêter. L’enfant s’était endormi d’épuisement à mi-chemin et dormait désormais dans un petit nid aménagé par la bulle à la demande de son propriétaire. Niko s’attardait quelques fois sur le visage rougit par les larmes, inquiet de ne pas voir la respiration de sa jeune charge. Il serait plus rassuré une fois arrivé au domaine : le petit partirait directement vers l’infirmerie avant d’être installé chez les jeunes cadets pour profiter de douze ans de formation aux frais des Sawada. Libre à lui ensuite de choisir s’il désirait continuer dans l’armée ou rembourser la famille d’une autre manière.

 

- Alors ? Quels résultats ?

 

L’informaticien sursauta, interrompu, et jeta un coup d’œil par un des panneaux translucides. L’ascension de la falaise était passée inaperçue. Mitsu regarda son patron, puis l’enfant à ses côtés. Le puzzle prenait doucement sens. Se secouant, il retourna son écran pour le pointer vers Niko et montrer quelques lignes.

 

- Leurs comptes, principalement. Il y a peu de contacts établis. La plupart sont codés et il faudra l’équipe de déchiffrement dessus. Les heures de livraisons sont en clair par contre. Je vous envoie le fichier. Il y en avait plusieurs de prévus dans la semaine.

 

Évidemment, vu l’intervention, Mitsu n’était pas sûr que toutes ces dates n’aient pas été annulées. L’Héritier devait se faire la même réflexion au vu de son air peut-être encore plus sombre que d’ordinaire.

 

- Des infos sur les gosses ?

- La ville d’enlèvement. Rien de plus. Des prix parfois, ceux déjà payés je suppose.

 

L’air se refroidit dans l’habitacle. Niko ferma les yeux et respira avant de tourner l’écran vers son secrétaire. Les fichiers comprenaient des centaines de lignes complétées. Des centaines de gamins kidnappés ou vendus – impossible de savoir – sur la Face Japonaise pour être envoyés probablement sur toute la Plateforme, et pour ce qu’il en savait, peut-être même sur d’autres mondes, ou dans d’autres univers. Mitsu se racla la gorge pour récupérer son ordinateur. Quelques manipulations et il affichait à nouveau son écran.

 

- Pas mal de photos aussi. Ils ont dû monter un commerce de…

- Suffit. Envoie ça à Nanami, il le gérera.

 

Niko s’était tendu sur son siège, contenant avec peine une rage grandissante ; les images l’attisant d’autant plus qu’il lui était désormais impossible d’ignorer l’âge des gosses, bien au-dessous des normes tolérées. Mitsu se pencha vers le secrétaire pour rapidement expliquer la structure des fichiers qu’il allait envoyer et se mura dans son travail. Nanami se leva pour poser ses mains sur les parois de la bulle afin de la modeler en profondeur. Quelques minutes et un mur organique noir séparait le sous-fifre du patron et de son secrétaire qui tenta :

 

- …il trouvera plus d’information si on lui laisse plus de temps.

- Je devrais peut-être poser mes questions à Aï.

- Niko…

 

Niko eut un geste agacé et ravala son sarcasme. Oui, comparer un adulte entraîné à sa sœur de 10 ans était probablement ridicule. Comme toute cette situation : comment se pouvait-il qu’un trafic d’une telle envergure lui ait échappé ?

 

- Doit-il être radié ?

- Tu me poses vraiment cette question ?

- ….il souffre du roulis mais c’est un de nos analystes les plus prometteurs.

- Tu crois que je vais éliminer un Informaticien ? Tu me prends pour qui ? J’ai une tête à jeter des ressources sur un caprice ? Demande à Ryo de trouver un moyen de fixer son problème sur le long terme et laisse-moi réfléchir maintenant.

 

Le secrétaire se raidit brièvement au ton avant de se reprendre pour s’installer à côté du Sawada. Niko se mordait l’intérieur de la joue, le regard perdu dans le vide. Des enfants kidnappés. Nanami soupira et posa sa main sur l’épaule à peine sortie de l’adolescence. Leur système habituel de renseignement avait échoué. Niko secoua son épaule pour la libérer et prit son visage entre ses mains. Les espions déjà placés n’avaient servi à rien, il fallait du sang neuf, mais la rue se méfiait toujours des nouveaux arrivants. Ils n’avaient pas le temps de gagner la confiance des gens. Nanami suivit le même raisonnement.

 

- On équipe les gosses de traceurs.

- Hn. Les cadets et le gang. On agira quand l’un d’entre eux se fera avoir.

 

L’idée n’était pas ravissante : Niko peinait à mettre intentionnellement en danger les membres de son ancien gang, toute chair à canon qu’ils soient. Sa main gauche saisit son téléphone et il joua un instant avec avant de se résigner.

 

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