Virtualisation

Notes de l’auteur : Bonne lecture :D

Albane resta à côté de l’entrepôt, le nez en l’air jusqu’à ce que la fusée se résume à un point minuscule puis disparaisse dans le ciel. Le décollage n’avait pas manqué de rameuter tous les curieux, attirés par le bruit et la rumeur que quelque chose d’incroyable venait de se passer chez les ingés. Personne n’avait pensé qu’elle pouvait être impliquée alors on ne lui avait pas posé de question.

L’adjoint de la directrice avait fini par retrouver dans un de ses vieux classeurs, le protocole à suivre en cas de construction illégale de fusée dans l’enceinte de l’Université qui devait dater de la toute première conquête spatiale mais au moment où il atteignait victorieux le bureau de sa supérieure, une détonation immense indiqua le début du décollage. Elle l'attendait de pied ferme :

« Trouvez-moi sur le champ la procédure permettant d'étouffer une telle affaire. »

L'adjoint sentit une goutte de sueur froide perler le long de son dos et repartit en courant vers les archives.

À bord du vaisseau, Aby ôta ses bouchons d'oreille. Elle était ravie. Tout s’était enchaîné à la perfection sans la moindre avarie. Lequel de ses professeurs pouvaient réussir ainsi à créer de toute pièce un engin capable de transporter autant de personnes dans l’espace, de les télécharger et de se télécharger par la même occasion, du premier coup et sans aucun problème ? C’était bien la preuve que ses notes ne reflétaient pas son niveau.

Ils avaient quitté l’atmosphère sans souci. Aby jeta un coup d’œil au reste de l’équipe. Seuls Raphaël et Ludivine étaient tombés dans les pommes pendant un bref moment mais c’était compréhensible. Les deux pilotes étaient bien trop entraînés et son propre enthousiasme l'avait empêché d'écouter son corps et de se laisser partir.

« À votre droite, vous avez Saturne et ses anneaux ! s’exclama Ludivine en reprenant ses esprits et se relevant dans son siège dans lequel elle était affalée. Si vous observez bien, avec un télescope par exemple, vous pouvez même voir deux de ses satellites.

— Déformation professionnelle, commenta Raphaël d’un ton narquois. Excusez-la. »

Ludivine lui tira la langue. Lina et Gaylor se tapèrent dans la main pour célébrer leur victoire ! En réalité, les pilotes n'avaient rien de particulier à faire lors du lancement qui était automatique du lancement jusqu’à la sortie de l’atmosphère. Il n'avait d'utilité qu'en cas de problème mais résister au surplus de gravité était déjà une belle réussite.

« Il ne reste plus qu’à voir si notre point de téléchargement fonctionne. »

C’était là le plus gros enjeux. S’il ne fonctionnait pas ils ne pourraient pas venir en aide à Eloann mais en plus ils auraient à leur tour besoin d’aide. Le plan consistait à se télécharger au plus près du jeune homme, aller le chercher puis se télécharger. Si le système ne fonctionnait pas, ils ne pourraient pas rentrer tout seuls. Le vaisseau n’était pas fait pour retourner sur Terre.

Ils établirent la connexion avec Albane.

« Agent Albane, ici agent Aby, vous me recevez ?

— Cinq sur cinq. Attendez mes consignes. Je retourne dans notre salle pour vous donner les premières indications. Vous avez foutu un sacré bordel ici. Tout le monde ne parle que de ça. Je n’ai jamais vu la directrice dans un tel état.

— Tant mieux. Plus ils s’intéressent à nous, moins ils auront le temps de se rendre compte de la disparition d’Eloann. »

Robin, qui pendant toute la durée du décollage espionnait le bureau de la directrice pour s'assurer qu'elle ne ferait rien pour l'empêcher retrouva Albane dans leur quartier général. Comme elle en avait maintenant l’habitude, le jeune femme tapa l’adresse de la page blanche et fut étonnée d’y voir une bannière publicitaire. Une femme squelettique s’y déhanchait pour vanter l’efficacité d’un produit anticellulite.

« Comment ce truc est-il apparu ici ? demanda Robin. Tout ça pour ça ? Pour qu’un lien apparaisse tout seul et le sorte d’affaire au moment où toute l’administration de l’Université est sur le pont.

— La page est blanche. Il n’y avait aucune raison pour un annonceur de mettre de la publicité dessus. Même en multipliant les visites, je ne vois pas qui mettrait une publicité sur ce site.

— Peut-être que c’était gratuit puisque la page n’appartient à personne. Si je peux avoir une publicité gratuite, même pour un visiteur je la prends. »

Albane n’avait pas songé à cette possibilité. En temps normal, une page a toujours un propriétaire. Les sites sont paramétrés pour accepter ou non les encarts publicitaires et pour adapter les tarifs à l’affluence sur leur page.

« Ce nom de domaine est libre. En effet, c’est l’explication la plus plausible.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— La page n’a pas de propriétaire. Elle est à tout le monde et à personne. Je ne peux pas interagir avec elle car il n’y a aucun support pour le faire mais un encart publicitaire peut apparaître puisque c’est automatique et comme le propriétaire est inconnu, le prix est libre. »

Il n’y avait plus qu’une chose à vérifier. Elle avait beau avoir de l’espoir, elle savait au fond d’elle ce qui apparaîtrait devant son écran : la confirmation qu’Eloann n’était plus sur la page. Il était coincé là-bas depuis bien trop longtemps pour ne pas utiliser cette porte de sortie, aussi douteuse fut-elle. Le code source lui confirma la disparition des deux amas de données. Son compagnon de galère l’avait donc suivi. Albane lut en diagonal l’intégralité des données et remarqua quelques lignes au milieu de la page, comme si quelqu’un avait perdu un morceau de son code. Plus étrange encore, ces lignes clignotaient et disparaissaient comme si elles étaient soufflées par un vin violent jusqu’à être emporté. Albane reconnut ce morceau de code : le cookie s'était détaché d'Eloann.

Ce n’était pas bon signe du tout.

« Agent Albane, ici agent Aby. Avez-vous atteint le quartier général ? Nous avons besoin d’un état de la situation pour savoir où diriger le vaisseau.

— Situation changeante agent Aby. Eloann ne se trouve plus sur notre page cible. Je pars à sa recherche. Demandez à vos pilotes de passer à un état stationnaire le temps que je détermine votre destination. »

Lina et Gaylor ne se le firent pas répéter deux fois. Le vaisseau cessa tout mouvement et se laissa emporter par les forces physiques de la gravité pour économiser du carburant.

Albane cliqua sur la bannière publicitaire et poussa un petit cri étranglé en voyant la page qui s’affichait. Robin eut le réflexe de se cacher les yeux. La jeune femme prit sur elle pour vérifier le code source. C’était plus doux pour les yeux que ce qu’elle pouvait voir de l’autre côté du code. Elle repéra l’amas de données qui représentait Eloann mais il était amputé d’une partie et noyé parmi les autres identités numériques des personnes présentes sur la page. Il y avait du monde.

Albane rétablit la communication.

« Agent Aby, nous avons un problème. Eloann est dans le dark web. »

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