Vers l’infini et au-delà !

Notes de l’auteur : Bonne lecture :D

« Il faut que nous lui trouvions un nom », annonça Aby.

La jeune femme se dressait devant l’immense carcasse du vaisseau qu’ils avaient produit en seulement quelques jours. Ne restait du bric à brac que contenait l’entrepôt que quelques monticules de métal çà et là qui n’avait pas été utilisé. Tout le reste avait disparu. Fondu, tordu, combiné, le tout constituait maintenant le véhicule dont ils avaient besoin pour aller chercher Eloann et dont la tête dépassait du toit de l’édifice.

***

La construction ne s’était pas déroulée sans quelques problèmes. Tout d’abord, Aby en avait légèrement sous-estimé la taille. Les imprimantes gourmandes avaient avalé les composants, les agglutinant au centre de l'entrepôt sous la forme des bases du vaisseau. Après un jour et demi, ils avaient compris que s’ils continuaient à ce rythme, la coiffe, la partie pointue qui sert à fendre le ciel leur avait expliqué Aby, allait percer le toit de l’atelier dans deux jours. Les imprimantes étaient stupides : elles pouvaient construire la fusée en l’encastrant dans le toit comme si celui-ci en faisait partie et le vaisseau serait alors bloqué dans la charpente métallique, elles étaient aussi capables de détruire le toit pour poursuivre leur programme de construction ce qui ne manquerait pas d’attirer l’attention sur leurs activités illégales et pourrait mettre en danger le reste des opérations ou bien, elles pouvaient abandonner la construction avec un message d’erreur. Impossible de prédire leur réaction.

Aby, qui paraissait pourtant maîtriser la situation jusqu’ici, même lorsqu’un petit incendie s’était déclaré dans un des moteurs en construction, avait commencé à paniquer. Cela faisait des années qu’elle préparait toute cette opération en détails. Il lui avait fallu tant de travail pour rassembler les matériaux nécessaires, pour récupérer cuve par cuve le carburant, pour bricoler ses vieilles imprimantes 3D. C’était impossible que cela finisse comme ça ! Comment avait-elle pu oublier une chose aussi cruciale ?

Albane avait bien perçu l’agitation d’Aby et n’allait pas la laisser gâcher leur chance. Elle n’avait pas reçu de message du modérateur à qui elle avait envoyé un appel à l’aide et était maintenant persuadée qu’ils étaient la seule chance d’Eloann.

« Nous allons découper le toit.

— Impossible, ça se verrait, la fusée dépassera et nous serons repérés par l’administration de l’Université avant même d’avoir pu la finir, objecta Robin.

— Il suffit de faire comme si nous construisions une cheminée. Les bords cacheront encore le haut de la fusée le temps de terminer le travail. »

C’est ainsi que Lina, Gaylor et Robin, les plus sportifs du groupe, se retrouvèrent sur le toit avec une scie à métaux pour découper les tôles métalliques qui recouvraient l’atelier. Lina était ravie. Elle avait plus appris en quelques jours sur les vaisseaux spatiaux qu’en deux ans de pilotage à l’Université. Pourquoi ne leur organisait-on pas des séances de travaux pratique ? Pour un pilote, connaître la composition d’une fusée, ses points forts et les endroits plus fragiles était primordial. Tout ce qu’on leur apprenait ne fonctionnait que dans l’hypothèse où tout se passait bien, y compris les protocoles en cas de panne. Or, dans l’espace, une mission se passant comme prévu était aussi rare que la neige en août et les avaries n’arrivaient jamais seules. Il leur manquait des ressources pour faire face aux difficultés. Si elle avait su quelques jours plus tôt qu’elle passerait une après-midi à apprendre le découpage de métaux et la soudure alors qu’elle avait passé plus d’une heure à s’échiner sur la pose d’une étagère dans sa chambre d’étudiante en début d’année, elle ne l’aurait pas cru.

Pour ne rien gâcher, ils eurent beau temps et l’absence de toit au-dessus du vaisseau ne posa aucun problème. Après avoir découpé une ouverture assez grande, ils avaient construit des bords en soudant en forme de cercle les morceaux qu’ils avaient retiré. Les imprimantes avaient pu poursuivre le protocole d’assemblage comme prévu.

Aby était ravie et c’est sans remord qu’elle jeta dans la cuve de l’imprimante le collier en or que ses grands-parents lui avaient offert pour Noël dernier lorsqu’elle se rendit compte qu’il manquait quelques grammes pour imprimer le dernier circuit.

« Il me fera bien plus plaisir là-dedans que dans un tiroir. Il est interdit de porter des colliers aussi long dans les ateliers. C’est trop dangereux. »

Elle le regarda une dernière fois avant de s’en débarrasser en criant.

« Merci papi et mamie ! Je vais dans l’espace grâce à vous ! »

Le dernier soir avant la finalisation de la fusée, ils avaient à nouveau partagé un repas à base de chips autour du feu de camp. Ils masquaient leur appréhension derrière des discussions futiles.

« Non c’est hors de question.

— Mais pourquoi ?

— Premièrement, parce que nous n’avons pas le temps de faire de la déco. Deuxièmement, parce que c’est beauf, répondit Ludivine.

— C’est une fusée ! Y mettre des dessins de flammes n’a rien de beauf ! protesta Gaylor.

— N’insiste pas. »

Aby fit un dernier état de la situation. Gaylor et Lina firent un point sur les choses à emporter avec eux.

« Comme dirait notre professeur de looping, ce n’est pas un défilé de mode : chaud plutôt que beau, confortable mieux que fashionable.

— Cette rime ne fonctionne que par écrit, commenta Raphaël.

 

— C’est parce qu’il nous l’envoie par mail, répliqua-t-elle. Dernier conseil : ne mangez pas trop avant de partir. Il faut que le corps s’habitue au voyage orbital avant de pouvoir digérer convenablement. Si j’étais vous, j’arrêterai même de manger maintenant de peur de tout recracher demain pendant le décollage. »

Ludivine reposa le cornichon qu’elle avait dans la main comme si c’était une arme très dangereuse.

***

« Appollo ?

— T’as pas plus original ?

— J’aime bien le côté old school de ce nom, argumenta Ludivine. Mais si vous avez une meilleure idée, ne vous gênez pas.

— On n’a plus le temps de toute façon, on lui trouvera un nom en route.

Gaylor et Lina frissonnèrent.

— T’es malade ? Ça porte malheur de ne pas baptiser sa fusée avant le décollage. Tu veux qu’on crève ?

Albane leva les yeux au ciel et remonta ses lunettes sans rien dire.

— Appelons-la Link 1, Eloann sera notre Zelda. Ou bien Mario et il sera la princesse Peach !

— Pas sûr qu’il soit ravi d’être une princesse rose.

— Peu importe. Si sa masculinité est fragile c’est son problème. »

Aby coupa court à la discussion avant qu’elle ne dégénère en dispute sur le féminisme. Si elle avait posé la question, c’était par pur politesse. Le nom de la fusée était déjà tout trouvé.

« Son nom est Arion I, le cheval immortel le plus rapide de la mythologie. La monture d’Hercule puis du roi Adraste qu’il sauva grâce à sa vitesse. C’est avec lui que nous allons sauver votre Eloann. »

 

Tout le monde aimait la mythologie, le nom sonnait bien. Personne n’y trouva rien à redire et Aby semblait bien trop sûre d’elle pour être contredite.

Ils s’étaient tous donné rendez-vous à l’aube, y compris ceux qui ne décollaient pas, pour un dernier au revoir. Pendant la nuit, les imprimantes 3D avaient achevé la construction de la fusée dont le bout dépassait maintenant largement du toit.

— Il faut commencer tout de suite les vérifications et les préparations pour le départ. Une fois le soleil levé, les étudiants verront l’installation de loin. Sa surface reflètera l’éclat du soleil. Comme il y a toujours un cafteur pour balancer, l’administration ne tardera pas à être mise au courant et ses membres tenteront de nous empêcher de décoller. Il n’y a pas une seconde à perdre !

Lina et Gaylor avait récupéré des combinaisons complètes dans les vestiaires des cours de pilotage. Ils montraient à présent à ceux qui participerait à l’expédition comment les enfiler. Pendant ce temps, Robin et Albane suivait un protocole établi par Aby pour vérifier que la fusée ne présentait pas d’anomalie.

La lueur rosâtre de l’aube se transforma progressivement en une pleine lumière. Il leur restait peu de temps. Après avoir enfilé leurs combinaisons, fines mais solides, bien différentes de celles des premiers astronautes, l’équipage du vaisseau s’installa à l’intérieur.

« Il y a si peu de place ! s’exclama Ludivine qui ne connaissait que les vaisseaux de croisière touristique. Vous voyagez toujours dans ces conditions ?

— Non, d’habitude c’est plus petit, répondit Gaylor. L’Université ne met pas beaucoup de moyen dans le matériel. Aby nous a traité comme des rois.

— À votre service mais je vous rappelle qu’il faudra la place pour une personne de plus au retour et là, il n’y aura pas de place en rab…

— Chaque problème en son temps, coupa Lina. Il faut lancer le protocole de décollage. Il fait jour. »

Dans son bureau, la directrice de l’Université venait de recevoir un élève paniqué par la soi-disant apparition d’une fusée dans les jardins de l’Université, dans l’un des entrepôts des ingénieurs. Elle l’avait renvoyé en cours avec humeur mais par acquis de conscience, elle jeta un coup d’œil par la fenêtre. Au loin, derrière les serres des agronomes, là où devaient se trouver les ateliers des ingés, pointait une ogive blanche. Elle semblait sortir d’un toit. Elle en avait renversé son café sur son tailleur.

« Quelle bande de petits cons ! »

Ses élèves trouvaient toujours de nouveau moyen de la surprendre, souvent dans le mauvais sens du terme, mais construire une fusée dans l’enceinte de l’établissement, c’était une première.

Elle pressa un bouton sur son ordinateur pour appeler son adjoint.

« Vous m’avez appelé Madame ? demanda-t-il en arrivant essoufflé d’avoir couru dans les couloirs. Parfois l’alarme s'enclenche toute seule… »

La directrice fit un signe impatient pour qu’il cessât de parler. Elle savait que l’alarme fonctionnait bien. Elle avait juste la fâcheuse habitude de l’activer lorsqu’elle voulait se divertir et voir cette chiffe molle débarquer à toute vitesse la queue entre les jambes. Elle lui affirmait alors qu’elle n’avait pas appelé et que c’était le système qui devait être grippé.

« Avons-nous un protocole à suivre en cas de construction de fusée par des élèves dans l’enceinte de l’Université ? »

L’adjoint la regarda sans comprendre. Puis, ses yeux glissèrent vers la fenêtre et s’écarquillèrent.

« Je vais me renseigner Madame », réussit-il à bredouiller.

Et il partir en trombe. La directrice n’avait jamais compris cette manie de se déplacer en courant. Elle espérait qu’il allait pouvoir trouver quelque chose. Il était toujours plus facile de se justifier en disant qu’on avait suivi un protocole plutôt que d’avoir à inventer la marche à suivre. Les autorités étaient censées penser à tout. Elle avait bon espoir.

Pendant que l’administration perdait du temps à se soucier de procédures, l’équipage décollait. Albane suivait le tout sur son écran de contrôle pendant que Robin trépignait à côté d’elle, se demandant s’il avait fait le bon choix en laissant sa jumelle partir sans lui. Lui et Albane s’étaient abrités derrière la forêt de protection.

3...2...1...décollage !

 

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