Un dernier verre ?

Notes de l’auteur : Bonne lecture !

Eloann se sentit mieux une fois le transfert terminé. Son code source se stabilisa. Il lui manquait toujours l'une de ses mains, mais il avait cessé de clignoter comme une vieille ampoule. Lorsqu’il reprit conscience, il laissa passer quelques dizaines de secondes les yeux fermés. Lorsqu’il les rouvrit il lui semblait qu’il venait d’atterrir en enfer.

Autour de lui, une foule grouillait, s’époumonait en faisant de grands gestes. À première vue, cette cohue n’était composée que d’êtres numériques, impossibles à télécharger dans le monde physique qui avaient muté et pas de la meilleure des façons. Têtes de personnages de fiction, membres difformes, couleurs improbables… Seul le numérique pouvait produire de telles horreurs. La nature n’avait rien à voir là-dedans.

Seuls des hommes composaient l'assemblée. Tout proche de lui, tant qu’il sentait le grésillement de leurs données contre sa peau, un grand type au crâne rasé qui portait un uniforme marron empoignait un autre mec à la peau sombre par le col. Eloann pensa que la victime du militaire ressemblait à un ersatz du Baron Samedi avec son haut de forme, son costume et sa tête de cadavre. Il se décala du bout des fesses pour s’éloigner d’eux mais de l’autre côté, les mines patibulaires s’alignaient. Il était coincé.

Sans faire de mouvement brusque, comme s’il faisait face à une meute de chiens enragés, le jeune homme détourna la tête, espérant apercevoir une sortie. On lui avait toujours dit de ne pas faire de gestes brusques devant des animaux dangereux et il était maintenant en pleine ménagerie.

Il devait se situer dans une sorte de bar car il était assis sur un banc, les jambes bloquées par une table ronde en bois. De l’autre côté de la masse de corps, il pouvait distinguer des comptoirs. Les clients, vêtus dans des styles de toutes les époques, se massaient près d’eux pour se resservir un verre ou bien contempler les danses lascives des serveuses qui se déhanchaient. Eloann reconnut celle qui figurait sur la publicité par laquelle ils étaient parvenus jusqu’ici mais elle avait dû utiliser un logiciel de retouche car son corps n’avait plus rien de commun avec l’image qu’il avait vu. Elle portait une sorte de corset d’un violet criard dont les baleines ressortaient comme pour lui faire une seconde cage thoracique. Quelqu’un était en train de lui tendre une pièce d’or qu’Eloann identifia comme étant un bitcoin. Le jeune homme en question tourna la tête vers lui au moment où la barmaid glissait la pièce entre ses seins où était planquée une bourse de cuir : c’était Maxence.

« Tu es réveillé, remarqua-t-il d’un air joyeux en revenant vers lui. J’ai dit à tout le monde que tu étais bourré pour qu’on te laisse tranquille. »

Eloann ne savait pas s’il devait le remercier de l’avoir laissé se reposer ou bien lui hurler dessus pour ne pas l’avoir sorti de ce bar infâme. Comment s’était-il retrouvé dans un tel endroit ? Pourquoi le géant avait-il l’air si à l’aise ?

« Où sommes-nous ? finit-il par articuler la gorge sèche.

 

— Dans un bar du dark web, L’EscoBar. »

Il semblait au jeune homme qu’il avait déjà entendu parler de ce pan d’Internet mais il n’avait aucun souvenir précis, juste une vague idée qu’il était dans la mouise et que ce tirer de ce guet-apens n’allait pas être une mince affaire. Maxence n’eut pas de mal à s’en rendre compte, face à son air mêlant circonspection et inquiétude.

« Pour le volet numérique, cela signifie que la page sur laquelle nous sommes n’est pas accessible par un moteur de recherche classique. Il faut un logiciel pour s’y rendre et il n’est pas hébergé sur un serveur légal. Concernant l’aspect spatial, toutes les pages du darknet se trouve dans un endroit qui n’est éclairé par aucune étoile, d’où son nom. »

Eloann jeta un coup d’oeil autour de lui. En effet, la lumière était artificielle, diffusée par des lustres de pacotilles accrochés au-dessus des comptoirs. Il leva les yeux en l’air et au lieu d’y trouver le plafond auquel il s’attendait, son regard rencontra le ciel le plus noir qu’il ait jamais vu.

« Tu viens souvent ici ?

— De temps en temps, lorsque je regrette d’avoir choisi de façon définitive une vie numérique et que la vie réelle me manque. Ça me rappelle la liberté que j’ai ici et que je n’aurais pas si j’étais resté sur Terre. »

Eloann ne fit aucun commentaire. Il voyait très bien quel genre de liberté on pouvait avoir dans ces lieux de dépravation et cela ne lui faisait pas envie. Maxence ne lui confiait cette pensée que parce qu’il était saoul. Il tanguait et son regard vitreux ne laissait aucun doute. Eloann n’était même pas sûr qu’il se rappellerait leur conversation. Dans le monde réel, l’alcool empêche la mémoire immédiate d’inscrire les souvenirs. En version numérique, les buveurs ingurgitaient un petit programme qui leur reproduisait les mêmes effets sans gueule de bois.

« Regarde là-bas, c’est le plus grand ransomware de tous les temps ! Il a créé son propre logiciel, l’a envoyé infecter des milliers d’ordinateurs en demandant une rançon aux propriétaires contre la récupération de leurs données et a réussi à soutirer dix milliards de Bitcoin à des entreprises de toute la Galaxie. On a de la chance : quand il est là, toutes les tournées sont sur sa note perso ! Je vais nous chercher des verres. »

Maxence colla sa pinte encore remplie dans la main restante du jeune homme et partit en quête d’un nouveau stock d’alcool.

« Salut mon joli », lui susurra la dame de la publicité qui avait profité du départ du géant pour sauter du comptoir et s’approcher de lui.

Elle sentait l’alcool, la cigarette et la sueur. Comment des données pouvaient-elles avoir pareille odeur ? Que fallait-il dire dans ce genre de moment ? Il ne connaissait pas les codes de cet endroit et ne se sentait pas en sécurité. Il fallait qu’il s’en aille au plus vite, voir comment il pouvait récupérer sa main, si cela était possible. Maxence revint, un sourire jusqu’aux oreilles et un verre dans chaque main.

« Dégage Sabine. Tu ne vois pas que tu fais peur au petit ?

— Il me plaît bien à moi. Il est plus propre que les mecs d’ici. Je le ramènerais bien chez moi à la fin du service. Tu le sors d’où ?

— Il était en train de visiter lorsque l’antivirus a frappé la page communautaire. On s’est retrouvé coincé ensemble dans un écran de chargement.

— Petit chanceux…Si j’étais coincé avec lui… »

Elle ne finit pas sa phrase mais lui lança une œillade suggestive. Le jeune homme déglutit avec difficulté et baissa les yeux. Il ne se rappelait pas la dernière fois qu’il avait été aussi mal à l’aise.

Maxence et Sabine continuèrent ainsi leur discussion, faisant comme si la personne dont ils parlaient, c’est-à-dire lui, n’était pas juste à côté d’eux. Pendant ce temps, Eloann observait la célébrité locale rincer l’assistance. C’était à cause de ce genre de personnes qu’une existence exclusivement virtuelle était interdite. Le système judiciaire ne fonctionnait bien qu’en version physique. Il était trop facile pour un être virtuel de se cacher, de changer d’endroit sans laisser de trace de son passage, de changer de code source en quelques mois jusqu’à devenir méconnaissable.

À côté de lui, la conversation commençait à s’échauffer entre Maxence et son interlocutrice. Eloann essaya de focaliser à nouveau son attention sur le géant et la serveuse.

« Comment ça tu dois partir ? Je n’ai pas donné mon accord et je n’ai même pas pu parler au petit.

— Le petit comme tu dis n’as aucune envie de “parler” avec toi, répliqua Maxence. Nous partons et tu ne peux rien y faire. »

Eloann l’aurait baffé. Il devait manquer quelques neurones au géant. Sabine était une femme dangereuse et déterminée. Elle n’allait pas se laisser traiter de la sorte. Si elle avait pu parvenir jusqu’à eux en traversant la moitié du bar sans s’être fait agresser par un des lourdauds qui peuplait la salle c’était bien parce que sa réputation la protégeait : si on s’en prenait à elle sans glisser un bitcoin dans sa bourse, elle n’hésitait pas à arracher des yeux ou à broyer des parties sensibles.

La physionomie de la serveuse changea et son visage prit une expression qui signifiait qu’elle acceptait le challenge. Elle n’aimait pas qu’on se moque d’elle.

« Au voleur !! hurla-t-elle en mettant ses deux mains autour de sa bouche pour se faire un porte-voix. Prenez garde à vos bitcoins ! Ces deux-là vous font les poches ! »

L’assistance se retourna vers eux d’un bloc, prêt à leur sauter dessus. Des crochets, des couteaux, des pics sortirent de toutes les poches, de toutes les manches, de toutes les besaces. Eloann jeta un coup d’œil à Maxence. Celui-ci ne faisait plus le malin. Ils étaient foutus.

 

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