Tout feu, tout flamme

Notes de l’auteur : Bonne lecture !

Eloann avait la sensation d'avoir froid. C'était psychologique, il le savait. Il n'était qu'un amas de données : il ne pouvait pas ressentir ce genre de sensation.

Après le départ du vieux modérateur, Maxence avait commencé par lui mettre une droite avant de se raviser. À quoi cela lui servait-il ? Simplement à se défouler. Cela ne valait pas le goût amer qui lui viendrait en bouche. Il était parti s’isoler dans un coin de la page vide, sans rien dire. Il était maintenant allongé, les bras replié autour de lui et semblait dormir. Eloann s’ennuyait. Il avait envie de s’occuper les mains à faire quelque chose.

Il fouilla ses poches : il avait une réplique de son portable, inutilisable en plein milieu de l’espace, un briquet, sa carte étudiant et quelques tickets de caisse de la cafétéria. Machinalement, il rangea sa carte et son portable. Il n’avait jamais utilisé son briquet dans l’espace sous forme numérique. Il ne savait même pas s’il pouvait fonctionner. Il tenta d’allumer les tickets de caisse, mais au lieu d’une flamme, une boule de feu se format, englobant tout le briquet et sa main. Il ne sentit rien mais il vit avec horreur sa main disparaître dans un nuage de cendre et tout son corps se mit à clignoter.

Il ne put retenir un hurlement de terreur. Le briquet était tombé au sol avec la disparition de la main qui le tenait et s’était éteint mais le mal était fait. Il lui manquait une partie de sa main et son bras et ses données avaient l’air très endommagées.

Maxence bondit sur ses deux pieds en entendant le hurlement. Sans se poser de question, il se précipita vers Eloann.

« Qu’est-ce que t’as foutu ? » chuchota-t-il horrifié alors qu’il s’était accroupi près de lui et voyait sa main tomber en cendre.

Eloann gisait sur le sol de la page. Il voyait une forme assez vague près de lui. Il se doutait que c’était le géant. Allait-il profiter de la situation pour l’achever ? Cette pensée lui traversa l’esprit mais il ne savait qu’en faire. Il perdait contact avec la réalité. Son code source s’était en partie effacé et c’était tout l’équilibre de son existence numérique qui était en danger.

Maxence était démuni. Eloann clignotait de plus en plus. Il allait finir par disparaître, le laissant seul sur la page. Le jeune homme devait lui aussi avoir des amis qui le cherchaient, peut-être même plus que Maxence. S’il disparaissait, le géant divisait par deux ses chances d’être sauvé.

Eloann n’entendait plus rien mais une idée venait de lui traverser l’esprit. Pourquoi ne lui était-elle pas venue avant qu’il perde son bras et se mette en danger ? Il dirigea son visage vers la forme noire qui le surplombait et essaya d’articuler une explication.

« Si la page est monétisée, il faut multiplier les visites pour que la publicité finisse par apparaître. »

Le résultat était très loin de ce qu’il cherchait à transmettre. Sa voix était hachée et grésillait comme s’il parlait à travers une vieille radio. Maxence n’avait pu comprendre qu’un mot sur deux. Eloann avait l’impression qu’il était prisonnier de son corps et n’était plus que spectateur. Aucun de ses membres ne répondait correctement à ses ordres. En revanche, il voyait toujours cette silhouette au-dessus de lui. Il n’était même pas certain que sa solution fonctionne, ni de combien de temps il faudrait pour la mettre en place mais une chose était certaine : si Maxence ne comprenait pas ses indications, il était foutu.

Se concentrant au maximum, Eloann prit le parti de ne répéter en boucle qu’un simple mot-clé :

« Pub…Publicité…Publicité… »

Maxence comprit dès la deuxième répétition. De la publicité ? Sur une page blanche ? Il fallait un seuil minimum de visites pour que de la publicité apparaisse sur ce genre de site. Qui le visiterait alors qu’il était vide ? Ils étaient seuls dessus.

Ce que le géant ignorait, c’était que de l’autre côté de l’Univers, une dénommée Albane regardait le site plusieurs fois par jour pour en lire le code source et vérifier qu’Eloann était toujours sur la page. Ainsi, il ne manquait pas tant de visites pour que la première annonce apparaisse.

Maxence regarda autour de lui, cherchant des idées ou une solution magique qui apparaîtrait par miracle devant lui. Plus loin, il y avait l’ouverture qui menait à l’écran de chargement. Il comprit.

Se précipitant par l’ouverture, il passa dans l’écran de chargement, en sortit, y rentra à nouveau. Du point de vue d’un ordinateur, en entrant et sortant de leur ancienne prison, il quittait la page et y rentrait à nouveau, faisant ainsi monter le nombre de visites. L’ouverture était toujours trop petite pour qu’il s’y glisse avec facilité mais il fit de son mieux pour gagner un rythme élevé. Combien de fois allait-il devoir le faire avant qu’une bannière publicitaire apparaisse ?

La réponse ne se fit pas attendre, après une trentaine d’aller-retour, qu’il comptait dans sa tête pour se donner du courage. La page atteignit les cent visites hebdomadaires et se retrouva proposée sur les plateformes d’achat d’espaces commerciaux. Quelques instants plus tard, un encadré se matérialisa dans un coin de la page. Comme celle-ci recevait encore peu de visites, l’annonce ne provenait pas d’un grand site connu mais s’apparentait plutôt à une arnaque. S’ils traversaient le lien, ils atterriraient sur un site louche, c’était certain. Maxence ne se posa pas trop de question. Il n’avait pas le choix et s’il ne pouvait sauver Eloann, il aurait au moins une chance de retrouver le chemin de la maison. Ce genre de plan ne restait pas en ligne très longtemps et il n’allait pas attendre que l’annonce disparaisse à nouveau. Il attrapa le jeune homme, si léger maintenant qu’il n’eut aucun mal à le hisser sur son dos, murmura une courte prière pour que son passager survive au transfert afin qu’il n’apparaisse pas dans ce site douteux accompagné d’un cadavre et traversa le lien.

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