Recherche ciblée

Notes de l’auteur : Bonne lecture !

Raphaël se téléchargea au moment même où la fléchette du pirate allait l’atteindre au milieu des deux yeux. Son corps numérique se comprima comme s’il devait passer tout entier dans l’aiguille d’une seringue et il reprit consistance physique dans le vaisseau. Quand ils virent qu’il rentrait seul, les autres membres de l’équipage attendirent ses explications avec angoisse mais aussi une pointe de colère.

« Alors ? demanda Ludivine qui semblait prête à cogner quelqu’un. Il était en train de s’amuser pendant que nous remuions ciel et terre pour le chercher ?

— Pas du tout. Il a réussi à s'échapper au moment où je l'ai repéré.

- Mais qu'est-ce qu'il t'est arrivé ? »

La jeune femme s’approcha un peu plus de lui et montra sa chemise déchirée par endroit.

« Je ne savais même pas qu’on pouvait trouer ses vêtements en étant numérisé, remarqua Gaylor.

— C’est le code source de la chemise qui a changé, commenta Raphaël. Heureusement, pas le mien. »

Aby rétablit la connexion avec Albane et Robin qui attendaient eux aussi des nouvelles.

« Il est rentré sans Eloann ? Comment… ?

— Stop avec les questions. On se tait et on écoute Raphaël nous raconter ce qu’il s’est passé. »

Le jeune leur expliqua son arrivée dans le bar. Tous les clients étaient déjà saouls et personne n’avait prêté attention à lui. Il avait fait un premier tour, discrètement, sans trouver le jeune homme. Pourtant, il devait bien être quelque part. Ne sachant que faire d’autre, il avait commencé à poser des questions aux clients, demandant s’ils avaient vu un garçon plutôt jeune, fin, habillé de façon classique. Les réponses qu’il recevait s’apparentaient à de vagues baragouinages auxquels il n’était pas certain de comprendre grand-chose et il ne pouvait pas insister, de peur de se faire remarquer. Un homme déguisé en baron Samedi, qui avait pourtant l’air un peu plus lucide que les autres lui avait même dit :

« Celui avec une seule main ? »

Il s’était éloigné aussi sec. Raphaël pensa qu’il lui fallait repérer le lien qu’Albane avait ajouté à la page avant de poursuivre ses recherches. Il demanda les toilettes.

***

Un peu plus tôt, avant le départ de Raphaël, Albane avait dû régler la difficile question du lien de sortie.

Les sites avaient une existence propre que seuls les êtres numériques pouvaient réellement visualiser. Lorsqu’elle allait sur le site qui correspondait à l’adresse du bar sur son ordinateur, Albane ne pouvait pas visualiser les lieux. Elle voyait un simple forum sur fond noir sur lequel échangeaient des utilisateurs physiques comme elle, derrière leur écran d’ordinateur. Il lui fallait pourtant ajouter un lien de sortie dans la version numérique de cette page. Si elle se contentait d’ajouter l'adresse dans un message sur le forum, il y avait de forte chance que Raphaël ne soit pas en mesure de le trouver car il pouvait apparaître aussi bien sous un comptoir, entre deux briques du mur ou même inscrit à l’intérieur d’un robinet. Comment savoir ? La traduction numérique-physique était une science encore très mystérieuse et assez peu étudiée. La jeune femme avait entendu parler de nouveaux logiciels visualiseurs qui permettaient aux personnes physiques de se créer un avatar qui pourrait visiter l’aspect numérique d’un site sans que l’utilisateur n’ait besoin de s’y télécharger mais elle n’avait pas vraiment le temps de creuser la question ni le temps de savoir si ce dispositif fonctionnait pour de bon. Il fallait repérer un élément numérique qui servirait d’objet là où Raphaël se rendrait, quelque chose qui existerait à la fois sur la page et dans la version numérique. Grâce à quelques recherches, elle savait au moins que dans son autre version, la page était un bar. Qu’y avait-il dans les bars ? Des comptoirs, des tables peut-être, des boissons à coup sûr… Rien qui ne laisserait une empreinte sur la page qu’elle avait en face des yeux.

Soudain, son regard se porta sur une petite corbeille. Il devait y avoir un équivalent… Les toilettes ! Que ce soit virtuellement ou physiquement, il fallait bien évacuer certaines choses indésirables. Si elle parvenait à pirater le site et à changer un élément de la corbeille pour y ajouter le lien, Raphaël n’aurait certainement pas de mal à le retrouver.

***

Le jeune homme ne réussit pas à se faire indiquer les toilettes mais finit par les trouver tout seul. Recouvert de carrelage qui tendait vers le bleu à l’origine, l’endroit se trouvait dans un état lamentable. Raphaël n’avait pas de temps à perdre : un mec tout seul qui furetait dans les toilettes, cela faisait vite mauvais genre.

« Albane tu gères ! » chuchota-t-il avec enthousiasme en apercevant le savon posé à côté de l’évier.

Il n’avait pas eu de mal à le repérer, c’était la seule chose propre et blanche de l’endroit. Il le souleva et derrière, inscrit en petites lettres d’or, figurait le lien qui lui permettrait de rentrer dans le vaisseau, avec ou sans Eloann. Raphaël comprit en le lisant l’astuce qu’avait utiliser Albane pour le faire apparaître sous cette forme. Elle avait utilisé un lien miroir. Sur le savon figurait l’adresse d’une grande marque de cosmétique élégant. Si on tapait directement ce lien dans la barre de recherche, on tombait sur un article en particulier, un savon blanc à la lavande, mais le lien lui-même ne dirigeait pas directement vers ce site, ce n’était qu’un lien de redirection qui lui permettait de retourner de là où il venait.

Prenant garde à ne pas presser le lien, Raphaël sortit des toilettes et repartit à la recherche de son ami. De l’autre côté de la salle, il l'aperçut fendre la foule à toutes jambes, en compagnie d’un petit bonhomme qui agissait comme son guide. Le jeune homme tenta de s’extirper de l’endroit où il était pour rejoindre son ami, le savon toujours dans sa poche, mais dans la manoeuvre il écrasa par mégarde le pied d’un des ivrognes. Celui-ci devait être un peu plus réveillé que les autres puisqu’après quelques secondes de latence, la douleur lui monta au cerveau et il asséna un puissant coup de poing au soulard le plus proche.

Une bagarre générale se déclencha. Raphaël profita des quelques secondes de diversion que lui offraient les événements pour appeler Eloann. Au moment où il avait prononcé son nom, son ami s’était retourné vers lui, était devenu flou et avait disparu.

Cette situation imprévue paralysa Raphaël pendant quelques instants. Rien ne se passait comme prévu.

« C’est qui lui ? » hurla quelqu’un en le désignant dans la foule.

La bagarre cessa aussi vite qu’elle avait commencé et les clients se tournèrent vers lui. En voyant leurs visages menaçants, Raphaël pensa que c’était le moment parfait pour disparaître. Il mit la main dans sa poche pour y saisir le savon mais sa main moite de stress se referma sans pouvoir le saisir.

« Il faut l’attacher ! C’est notre nouvelle cible » s’exclama le ransomware.

La foule accueillit cette information par des vivats et des applaudissements. Deux hommes dont l’ersatz du baron Samedi saisirent Raphaël par les épaules et l’entraînèrent dans un coin du bar vers une immense cible de fléchette qui comportait des poignées de chaque côté auxquelles ils le suspendirent. Le jeune homme se tortilla pour approcher sa main de sa poche. Le ransomware se rapprocha pour lui faire face, une fléchette à la main. La panique saisit Raphaël et lui donna la force de se soulever légèrement sur ses coudes, pour libérer son avant-bras et saisir le savon.

***

« Contente que tu sois rentrée en un seul morceau. Eloann ne prenait donc pas du bon temps pendant que nous nous faisions un sang d’encre pour lui », conclut Ludivine.

Raphaël acquiesça en silence et ajouta :

« Problème plus grave. Eloann n’a plus qu’une main. Son code source a donc changé. Il n’est plus téléchargeable. »

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