Qu’est-ce qu’il se passe dans l’espace ?

Notes de l’auteur : Bonne lecture :D

De l’autre côté de la galaxie, pas si loin de la page où se trouvait Eloann. Un vieil homme reçut une notification. La première depuis plus de vingt ans ! Pendant quelques secondes, il pensa que ses yeux l’abusaient en lui montrant ce qu’il avait envie de voir. Pas de doute, la petite lumière rouge était pourtant bien là. Sa dernière mission avant de rentrer sur Terre et prendre sa retraite bien méritée. De quoi clôturer cette longue carrière sur les chapeaux de roue !

Avec une agilité assez remarquable pour un homme de son âge, due à ce regain d’optimisme qui lui traversait le corps à l’idée d’avoir une mission à relever, il se jeta sur ses pieds, attrapa sa vieille casquette qu’il cala d’un mouvement de poignet sur son crâne dégarni et ouvrit le message.

Bonjour,

L’un de mes amis semble coincé dans un écran de chargement avec une autre personne. Il se trouve sur le lien en pièce jointe de ce message. Vous serait-il possible de lui venir en aide ?

 

Par avance, je vous remercie de l’attention que vous porterez à cette demande et vous souhaite une bonne fin de journée.

Bien cordialement,

Albane.”

Il en avait reçu des messages au début de sa longue carrière, mais rarement d’aussi polis ! Parfois, dans sa jeunesse, lorsqu’il tentait d’allumer son ordinateur, celui plantait sous l’effet du poids des demandes qu’il recevait. Aujourd’hui, il ne l’allumait qu’une fois tous les deux jours, espérant recevoir au moins un spam.

« Allons voir ce qu’il se passe ! »

Il avait pris l’habitude de parler tout seul. Sans ce rituel, lorsqu’il croisait quelqu’un, ses cordes vocales ne parvenaient pas à débiter une phrase complète et les mots restaient coincées dans sa gorge, bloqués par le poids de l’inactivité.

Son vieux vaisseau n’avait pas volé depuis plusieurs mois. Dernièrement, il s’était plus ou moins inventé des missions en se persuadant qu’il était nécessaire de faire un tour pour "vérifier que tout allait bien". L’antiquité finit par démarrer dans un cahotement de moteur. Il rentra les coordonnées de la page qui était dans la pièce jointe de la notification. Il n'allait pas faire l'erreur de débutant de s'y télécharger. Ce genre de stupidité était bon pour les stagiaires. Il savait bien qu'il se retrouverait coincé lui aussi dans l'écran de chargement avec ceux qu'il était supposé secourir. Il regarda sur son GPS où se trouvait sa destination et sélectionna une page pas trop éloignée pour s'y télécharger.

C'était le privilège du job. Dans son petit commissariat, il était seul, sans rien à faire, loin de tout, du moins physiquement mais il avait son propre point de téléchargement. Ce luxe lui manquerait quand il reviendrait passer ses vieux jours sur Terre.

Une fois au bon endroit, le vieil homme décolla. Pas besoin d'être présent physiquement pour aider les pauvres malheureux coincés dans l'écran de chargement. Il pouvait rester sous sa forme virtuelle. Il lui suffisait de s'approcher assez et il pourrait débloquer la page avec sa mallette de logiciels. Il n'était pas sûr de l'outil qu'il devrait utiliser mais il avait pris tout son matériel au cas où…

Pendant ce temps, Eloann faisait connaissance avec Maxence. Qu'avait-il d'autre à faire ? Ils avaient longuement discuté des possibilités de sortir de cette page-prison mais avait fini par déduire, après des heures de réflexion, qu'ils ne pourraient rien faire sans aide extérieure et qu’ils ne pouvaient pas amener cette aide extérieure à eux, seulement attendre.

Après avoir abandonné la possibilité de s'échapper par eux-mêmes, ils étaient restés longuement silencieux. Ils n’avaient plus rien à se dire mais sur une page blanche, sans rien de nouveau à regarder, même pas des nuages passer, un constat universel pouvait être établi : on s'emmerdait.

Ce n'était pas un léger ennui comme lorsqu'on attend que le feu rouge passe au vert ou que la voix enregistrée arrête de parler pour pouvoir laisser un message après le bip sonore. C'était bien pire car ils n'avaient aucune idée du temps qu'il faudrait pour les sortir de cet état stationnaire.

Eloann ne se rappelait même plus qui avait brisé le silence. Il savait juste que l'un des deux avait posé une question à la con, le genre de question qu'on se pose lorsqu’on n’a rien à faire et qu'on a été silencieux pendant plusieurs heures. Du genre :

« Est-ce que tu pourrais te couper ta propre main pour te sortir d'un piège ?

— Genre c'est soit tu perds ta main, soit tu meurs ?

— Ouais.

— Oui, je pense. »

Ils avaient débattu, changé de sujet, s'étaient engueulés. Ils avaient fini par se parler de leurs vies respectives. Eloann était curieux d'en savoir plus sur l’existence de la communauté virtuelle qu'il n'avait qu'entre-aperçu pendant la brève visite de Lana. Maxence voulait savoir comment se passait la scolarité d’un étudiant à l’Université, quelle type de choses il apprenait et ce qu’il ferait des connaissances accumulées.

Sur le papier, la vie de la communauté virtuelle avait l’air idyllique. Ils étaient libres, amassaient de la connaissance, faisaient avancer la recherche, construisaient des lieux uniques dans le but de tester de nouvelles formes d’interactions sociales. Chaque nouvelle page communautaire était littéralement une page blanche à écrire où chacun pouvait se réinventer.

« Même si nous vivons en confédération, c’est comme si chaque page avait sa propre personnalité, expliqua Maxence. À mesure que les années passent, les gens qui se ressemblent le plus se retrouvent sur les mêmes pages. Si quelqu’un se trouve déphasé par rapport à l’ambiance de sa page, il peut en rejoindre une autre qui lui ressemble plus ou même trouver d’autres gens comme lui pour en créer une nouvelle. »

Eloann commençait à être à court de question et s’apprêtait à expliquer à Maxence le principe des partiels afin qu’il ne voie pas l’Université comme un endroit trop idyllique quand ils perçurent un bruit.

Les deux jeunes hommes se levèrent, cherchant d’où venait cet espèce tintement qui ressemblait à celui que l’on faisait avec son verre lorsqu’on souhaitait attirer l’attention pour porter un toast.

Au milieu de l’écran de chargement, un trou était en train de se former.

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