Prologue, partie 1 - Un étrange visiteur

Notes de l’auteur : Ceci est la première partie de mon prologue, publié auparavant en un seul chapitre.

J'ai décidé de le découper en deux pour Plume d'Argent, car ce n'est pas très agréable de lire des chapitres trop longs sur un écran.
Bienvenue dans les terres sauvages et féériques de Sundor.

Bonne lecture.

C’était un matin d’automne et il y avait du brouillard sur la colline qui bordait le petit village de Fertémont par le nord. Depuis son sommet, on ne voyait guère au-delà des grands champs de lin qui en tapissaient le pied ; là où un observateur à l’œil aguerri pouvait, par beau temps, apercevoir les rives de la Sinistrale au loin. Ce n’était pas inhabituel en cette saison de découvrir de bonne heure la nature voilée par ce linceul gris et impénétrable, car les serres glaciales du vent du nord annonçaient déjà depuis longtemps les prémisses d’un hiver mordant. Pourtant, cela ne semblait pas empêcher deux enfants de jouer devant la porte d’une petite maison en bois et en torchis qui siégeait là. Ils étaient deux, donc, un garçon et une jeune fille, sensiblement du même âge. Lui avait de grands yeux sombres, d’un noir aussi profond que l’immensité de la nuit ; elle avait des pupilles flamboyantes comme de l’argent liquide, égayées de reflets irisés. Il était aussi grand qu’elle se trouvait chétive, avec une crinière couleur corbeau qui contrastait la chevelure dorée de sa sœur. Car ils étaient bien jumeaux, en dépit de leurs différences ; leur mère les avait fait naître au dernier jour d’un mois estival particulièrement chaud, quinze années plus tôt. Les innombrables médecins et prétendus enchanteurs appelés à son chevet pour soulager les maux de la délivrance n’avaient pu que constater l’inévitable : elle avait, selon eux, fait don de sa vie pour permettre aux deux jeunes âmes d’embrasser le monde. Du reste, nul ne se souvenait d’une figure paternelle qui se serait trouvée là pour leur souhaiter la bienvenue, aussi la nouvelle avait fait grand bruit au sein de la communauté villageoise.

« Tu es au courant ? soufflait Armie la teinturière, particulièrement friande de ragots. Il parait que cette fichue sorcière de Belfara a donné naissance à des petits, la nuit dernière. Pauvres gosses ! Leur mère est morte d’épuisement pendant le travail, et personne ici ne voudra s’occuper de sa progéniture ! On raconte même que la fille aurait du sang de démon dans les veines, car ses yeux sont d’une couleur sacrément bizarre ! »

Elle n’avait pas totalement tort, la vieille commère, sauf sur un point. Car il était venu des gens de tous les villages voisins pour observer ces enfants du diable, ou pour vérifier si les racontars au sujet de la mort de Belfara Eren étaient vrais. Parmi eux figurait un berger solitaire du nom de Brenan, qui vivait sur la colline au nord du village avec ses troupeaux. Un drôle d’oiseau, de l’avis de tous, qui devait se livrer à quelques incantations maléfiques pour survivre là-haut toute l’année, seul avec ses bêtes. Oh, il n’était pas autant détesté que Belfara par ses pairs, car les habitants de Fertémont n’avaient jamais eu la moindre preuve de l’existence de ses rituels. On le voyait même parfois, les jours de marché, descendre de sa cabane pour vendre une ou deux chèvres et acheter du gros sel. Mais Hilda, la femme du meunier, affirmait qu’elle l’avait surpris plusieurs fois en train de dormir à même le sol avec ses animaux, et qu’à la nuit tombée, il lui poussait de grandes cornes sur le haut du crâne, car lui-même serait né autrefois de la saillie d’un bouc. Nul ne s’étonna donc lorsque ce grand gaillard taciturne vint, silencieusement, s’emparer des deux enfants pour les glisser dans un couffin en osier de sa confection. Et personne, pas même le doyen du village, n’osa l’empêcher de repartir avec les nourrissons de la sorcière : à vrai dire, la plupart des riverains s’en trouvèrent même étonnamment soulagés.

Ainsi, nos deux enfants avaient grandi sur la colline de Brenan, gambadant avec les chevreaux et dévalant les pentes à toute vitesse, avant de les remonter péniblement pour recommencer. Ce fut une vie simple au rythme de la nature et des saisons. De la fin de l’hiver aux premières lueurs du printemps, Brenan accouchait ses chèvres, et les jumeaux se chargeaient de leur distribuer du fourrage et des grains, non sans se chamailler régulièrement dans les réserves, ce qui les conduisait à rentrer le soir avec les cheveux ébouriffés et parsemés de chaume. Puis venait la saison du fromage, que l’on préparait avec le lait du troupeau. C’était la préférée de Domadan, car chaque jour avant l’aube, leur père d’adoption préparait de grandes tartines de fromage frais, qu’il se hâtait d’engouffrer avec un verre de lait tiède. Sa sœur, elle, préférait l’hiver, quand les troupeaux étaient rentrés dans la grange, et qu’on allumait un feu le soir pour raconter des histoires. Lilyh avait toujours aimé la neige. Ses escapades hivernales la conduisaient parfois jusqu’à l’Etang du Criq, à environ deux lieues en direction de l’ouest, où elle et son frère confectionnaient dans la poudreuse de grandes silhouettes d’animaux. Lorsque Brenan n’était pas avec eux, ils aimaient s’aventurer sur la glace et se lancer des défis risqués, comme celui-qui-osera-aller-le-plus-loin. Une enfance paisible, donc, mais loin d’être idéale, car ils vivaient reclus et à l’écart du monde, comme si le vieux berger voulait les protéger. Il leur avait toujours rigoureusement interdit d’approcher le village, ce qu’évidemment les deux chenapans s’étaient empressés de faire contre son avis. Les habitants, en reconnaissant la jeune fille aux yeux d’argent, les avaient accueillis avec toute la haine dont ils étaient capables, et certains leur avaient même jeté des pierres. Des années après la mort de Belfara, ils espéraient bien être débarrassés de l’engeance de la sorcière, que le vieux Brenan aurait certainement donnée à manger à ses chèvres ! Mais ils étaient bien là, ces enfants du diable, et les gens de Fertémont leur rappelèrent de la plus dure des manières qu’ils n’étaient pas les bienvenus dans l’enceinte de leur village.

Ce fut donc avec une surprise non dissimulée qu’ils aperçurent ce jour-là, émergeant du brouillard, la silhouette encapuchonnée d’un voyageur dans les pâtures de leur père. Rares étaient les gens qui osaient s’aventurer jusque-là, car les habitants du bourg avaient déclaré la colline maudite. Parfois, des Vénérés de Ran empruntaient l’ancienne route qui longeait le cours de la Sinistrale en direction du Golfe d’Areak, mais leurs pas ne les conduisaient pas plus loin que les premières clôtures de bois installées par Brenan au pied du tertre. C’étaient des religieux, des frères prêcheurs qui erraient tout le printemps sur les chemins, et qui s’en allaient probablement rejoindre dans les montagnes l’un des Casterions de la Congrégation, pour y passer l’hiver.

Mais ce voyageur-là ne ressemblait en rien à un Fils de Ran, et encore moins à un prêcheur. Sa silhouette était immense, sans commune mesure avec la petitesse des gens de la région, et il avançait d’un pas vif en faisant de grandes enjambées, sans s’essouffler ni ralentir. Chose étrange, s’il fallait en ajouter, nulle trace de vapeur n’émergeait de son ample capuchon lorsqu’il respirait. Il marchait sans hésitation le long de la colline, grimpant le dénivelé qui le séparait de la maison de Brenan et de la grange aux chèvres. En apercevant les enfants qui le fixaient du haut de la pente, il marqua une brève pause et leva vers eux son visage, puis reprit d’un pas décidé son ascension. Il était trop éloigné, encore, pour que les jumeaux puissent deviner ses traits ; cependant à mesure qu’il s’approchait, il n’en devenait que plus intrigant. Car cet étrange pèlerin n’était pas botté en une saison ou, pourtant, tout randonneur qui se respecte se pourvoirait de solides chaussures, car la boue et le gel pouvaient être traîtres sur les chemins. La grande cape grise qui couvrait sa nuque et ses épaules l’enveloppait en réalité tout à fait, maintenue seulement en-dessous de son cou par une broche scintillante. Plus singulière encore était la forme inattendue qui battait la poussière du chemin à chacun de ses pas. Longue de trois pieds environ, mais s’affinant vers son extrémité, et recouverte d’écailles bleutées de la taille de la paume d’une main ; c’était bien d’une queue de reptile qu’il s’agissait. Jamais, pourtant, les enfants n’en avaient vu de pareille. Elle sortait du manteau du voyageur comme si c’était la sienne, et oscillait précisément au rythme de chacun de ses pas. C’était là un détail tout à fait incongru, car personne de ce côté de la mer n’était plus apparenté à la tribu des Grisécailles depuis des centaines de générations.

« Tu as vu, Lilyh ? Chuchota Domadan lorsque pour la première fois l’homme tourna au coin du chemin.

- Oui, allons voir de plus près ! »

L’avant-veille, leur père était parti rassembler le troupeau dans les alpages, et son absence devrait certainement se prolonger. Il fallait près de trois jours de marche pour rallier les contreforts de la Chaîne du Bouclier, en coupant au plus court par les plaines. C’était la deuxième année que Brenan faisait seul la transhumance, jugeant que ses enfants étaient désormais en âge de se débrouiller. Il leur laissait, du reste, des tâches à accomplir en son absence : ainsi, Domadan devait débiter et stocker une réserve de bois pour l’hiver, un travail dur et harassant dont le jeune garçon s’acquittait à raison d’une à deux heures par jour. Lilyh, pour sa part, tannait et séchait les peaux de petits animaux, et se chargeait aussi de relever des collets tout autour de la colline, ou de saler la viande et le poisson pour leur conservation. Les deux enfants vivaient donc seuls dans la bâtisse, et l’arrivée aussi soudaine qu’inattendue de l’étranger n’avait rien pour les rassurer. Que faire s’il s’agissait d’un voleur, ou pire encore, d’un bandit de grand chemin ? Mais non, fit remarquer Domadan. Il n’avait définitivement pas l’allure d’un miséreux ou d’un pillard. Il avait le maintien ample et droit de ceux de la noblesse, là où les travailleurs des champs et autres petites gens avançaient le plus souvent le dos voûté, sans aucune grâce. La chaude pèlerine qu’il portait sur le dos était doublée d’une laine d’excellente qualité, que même le plus hardi des laboureurs aurait eu toutes les peines du monde à s’offrir. Il ne ressemblait pas non plus à un marchand, pas même à ceux venus de Ghern et des autres terres du Nord. En fait, constata Lilyh en courant l’accueillir, ce voyageur isolé n’avait rien de commun avec les hommes et femmes qu’elle connaissait ou côtoyait. Les jumeaux finirent par le rejoindre à mi-hauteur de la pente, non loin du guévoir dont Brenan se servait pour laver les chèvres qui revenaient des prés. L’étranger était vraiment immense, dépassant Domadan de plus de deux têtes.

« Bonjour ! » Lancèrent les enfants d’un ton enjoué et inquiet à la fois.

« Galar en Saaladem », dit-il d’une voix grave.

Il s’exprimait dans une langue étrange, que Lilyh et son frère ne connaissaient pas. La jeune fille songea alors qu’il devait venir de loin, peut-être même avait-il traversé les grandes eaux de l’océan. Elle se souvenait des contes que leur chantait doucement Brenan quand ils étaient petits ; des légendes oubliées qui parlaient de magie, de puissants dragons et de peuples féeriques aujourd’hui disparus. Elle adorait les entendre, et exigeait que le vieux berger lui en récite une tous les soirs. Mais elle n’imaginait pas qu’un jour, un étranger viendrait frapper à leur porte, tout droit sorti de ces fables d’antan.

« Loué soit le destin qui m’a porté à notre rencontre », reprit-il en langue commune.

Il s’exprimait avec beaucoup d’aisance, bien que ses mots furent saupoudrés d’un accent rude et exotique qui n’était pas sans rappeler le parler des gens du nord. Les jumeaux l’observèrent un moment à la dérobée, espérant découvrir l’esquisse de son visage par-dessous son grand capuchon ; en vain. Mais en l’approchant d’aussi près, Lilyh put confirmer l’impression qui était sienne depuis son apparition sur le sentier : cet homme qui se tenait devant eux n’en était pas un. Il avait, nous l’avons déjà dit, une taille bien trop grande pour un Saarien. Sa silhouette fine et élancée rappelait vaguement celle des peuples du désert, qui vivaient loin à l’est dans leurs palais d’ivoire. Mais, là encore, la teinte étrangement bleutée de sa peau ne correspondait pas. Et puis, il y avait ce singulier appendice, qui ressemblait à s’y méprendre à une énorme queue de lézard. Elle était à peine visible, désormais, car l’étranger l’avait habilement dissimulée dans les replis de sa cape ; néanmoins Lilyh, qui l’avait aperçue un peu plus tôt, pouvait deviner sa présence et la voir remuer à travers le tissu. Non, décidément : cet individu à la voix caverneuse n’avait définitivement rien d’humain.

« Il est encore tôt pour une randonnée dans les montagnes, jugea Domadan en s’inclinant poliment. Arrivez-vous du village, seriez-vous marchand ?

- Je suis un simple voyageur, répondit l’étranger. Je viens de partout, et de nul part à la fois. J’aime parcourir le monde sans véritable but, et il semblerait que le hasard ait fait de votre colline ma destination. »

Les deux adolescents se dévisagèrent, quelque peu surpris. La réponse de l’étranger n’en était pas vraiment une, et personne n’oserait s’aventurer si près de la cabane de Brenan sans une solide raison. Aussi ne crurent-ils pas un seul instant à son histoire de hasard, mais ils se gardèrent bien de l’interroger plus avant.

« Peut-être dans ce cas aimeriez-vous partager avec nous un broc de lait chaud ? » Proposa Lilyh en souriant.

Au grand dam de Domadan, il accepta chaleureusement la proposition. Car l’aîné des deux jumeaux – Belfara l’avait enfanté quelques minutes avant sa sœur – aurait préféré que l’inconnu poursuive sa route sans les importuner davantage. Ils remontèrent donc ensemble la butte plongée dans le brouillard ; celui-ci se faisait par ailleurs plus épais, charrié sans doute par le vent depuis le fleuve. Bientôt viendrait la saison où la Sinistrale se parerait d’un délicat manteau de glace, et où les terres se couvriraient de neige. Mais pour l’heure, le froid ambiant ne parvenait qu’à créer cette brume impénétrable qui recouvrait les champs, donnant l’impression étonnante que le monde entier avait disparu au cœur d’un immense nuage blanc.

« Entrez donc ! Dit Lilyh lorsqu’ils eurent atteint la porte de la cabane. Nous allons raviver le feu. »

L’inconnu découvrit alors l’univers des enfants de Brenan. C’était une petite maison de bois confortable, dotée d’une unique pièce que découpaient deux mezzanines face à face. On y accédait par des escaliers taillés dans des rondins, et son œil avisé put entrevoir à l’étage la forme de deux larges paillasses étendues à même le sol. Le rez-de-chaussée se composait d’un espace vide autour d’un foyer délimité par un cercle de pierres ; de part et d’autre étaient disposées des chaises sculptées grossièrement dans une essence de cèdre qui ne poussait que vers l’est du continent. Il n’y avait pas de table, à proprement parler – on mangeait ici sur une grande caisse de bois poli, dont la surface était recouverte d’une peau de cavalin tannée avec soin. Dans un coin, un four en argile permettait certainement de faire cuire du pain ou des ragoûts de légumes enfouis dans une marmite, laquelle reposait tranquillement sur les rangées d’une étagère en attendant l’heure du déjeuner. Au centre de la pièce, les dernières braises d’une flambée nocturne achevaient de se consumer, offrant une faible lueur sans chaleur. Des ouvertures avaient été pratiquées dans les murs pour laisser entrer la lumière du jour, au travers de vitres authentiques qui avaient certainement coûté à leur propriétaire une grande partie de ses économies. Enfin, ce tableau rustique était complété par un baquet en bois et en fer forgé, de taille suffisante pour qu’un homme adulte puisse y faire ses ablutions. Nul doute que c’était là sa principale vocation, car on l’avait rangé précieusement sous l’escalier de gauche, aux côtés d’une pile de linge propre et d’un gros savon qui dépassait de la toile dans laquelle il était enveloppé.

« Et voilà ! Fit Lilyh en embrassant la cabane d’un geste théâtral de ses bras. Soyez le bienvenu chez nous ! »

L’étranger dut se baisser pour passer la porte d’entrée, que Domadan franchit derrière lui. Il n’aimait pas voir cet inconnu pénétrer dans son intimité, car le vieux Brenan ne recevait jamais de visiteurs. Le berger serait certainement furieux s’il découvrait que Lilyh avait convié chez eux un voyageur qu’elle connaissait à peine en son absence. Il s’abstint cependant de porter à voix haute une telle réflexion, et se contenta de refermer sèchement la porte.

« Ce doit être le vent », mentit-il lorsque les deux autres se retournèrent, alertés par le bruit.

Ce n’était pas la première fois que Domadan tombait en désaccord avec sa jumelle. À vrai dire, ils partageaient rarement le même avis, et ce depuis leur plus tendre enfance, et passaient continuellement leur temps à se chamailler. Mais ils n’en étaient pas moins aussi proches que peuvent l’être un frère et une sœur, aussi toute dispute qui éclatait entre eux était d’ordinaire vite oubliée. Cette fois, cependant, il en fut différemment, car le jeune homme percevait chez cet inconnu une aura étrange qu’il n’aurait su définir, mais qui le troublait profondément. Quelque-chose le dérangeait chez l’étranger, quelque-chose qui n’avait rien à voir avec sa taille démesurée ou son accent rêche venu du nord.

« C’est un peu petit, s’excusa Lilyh tandis que leur invité faisait le tour des lieux du regard. Vous devez être habitué à de plus grandes demeures, là d’où vous venez.

- Même le plus misérable des refuges peut se changer en un palais d'argent quand on y est chaleureusement accueilli. À mes yeux, votre hospitalité illumine ces murs aussi surement que le feraient des dorures et des joyaux. »

Il entra tout à fait, et se rapprocha du feu qui terminait peu à peu de se changer en cendres. Là, il s’assit sobrement sur une chaise, le dos bien droit, prenant soin de ramener les pans de sa large cape en-dessous de lui pour ne pas l’abîmer.

« Il parle bien, pas vrai ? fit remarquer Lilyh à son frère dans un chuchotement.

- Un peu trop pour un simple voyageur, si tu veux mon avis. Nous devrions lui demander de partir. J’ai un mauvais pressentiment.

- Peut-être est-ce un genre de barde, ou bien un poète ? Il pourrait nous réciter des histoires, comme le fait papa ! »

Domadan voulut à nouveau la mettre en garde, mais elle avait déjà bondi d’un air enthousiaste auprès de l’étranger pour rallumer le feu. Elle s’empara de grandes pinces en fer forgé qui traînaient non loin de là, et s’en servit comme d’un tison pour dégager les braises les plus vives de sous les cendres. Ensuite, elle alla ouvrir un sac de jute posé contre le mur et en tira une poignée de foin bien sec, qu’elle jeta dans le foyer. On ne tarda pas à entendre un joyeux crépitement dans l’air, et Lilyh, contente de son œuvre, ajouta deux bûches de noyer en guise de combustible. Elle s’en fut ensuite dégager un gros pot de terre cuite, que l’on rangeait en dessous de la vieille étagère, et ôta le bouchon de cèdre qui en scellait l’ouverture. Son frère se rendit utile, et se saisit de trois tasses confectionnées par Brenan sur un tour de potier artisanal. Une à une, Lilyh les remplit de lait de chèvre caillé à l’aide d’une louche, et elle plaça ensuite les récipients en bordure des flammes pour les laisser se réchauffer un peu.

« Ce sera bientôt prêt », annonça-t-elle à l’étranger qui les regardait faire sans mot dire.

Celui-ci inclina la tête, mais ne s’exprima pas. Quel drôle d’oiseau, décidément ! Il n’avait pas non plus retiré la grande capuche qui couvrait intégralement son visage, et semblait avoir choisi sa place délibérément pour que la lumière tremblotante du feu fasse descendre une ombre jusqu’au niveau de son cou. Du reste, les mains posées sur ses genoux étaient caleuses, de la même couleur bleutée que sa queue, et chacun de ses doigts était si décharné que Domadan crut apercevoir les os de ses articulations au travers. Sa peau était recouverte de toutes petites écailles translucides, à peine visibles, et ses ongles soigneusement taillés ressemblaient davantage à la racine de griffes crochues. Lorsque l’étranger surprit le regard du jeune garçon posé sur ses mains, il les déplaça rapidement sous sa cape, et émit un petit grognement désapprobateur.

« Je m’appelle Lilyh, déclara-t-elle pour briser le silence. Je suis la fille de Brenan le berger, et…

- Je sais parfaitement qui vous êtes, Lilybeth Eren. Les étoiles ont chanté vos noms le jour de votre naissance, et la nature s’est éveillée en apprenant la nouvelle. J’ai entendu vos cœurs battre au rythme du vent du nord, et j’ai alors quitté ma terre pour venir à votre rencontre. »

Il se tut, laissant les deux enfants plongés dans le doute. Rien de ce que disait l’étranger ne faisait sens ; il semblait toujours s’exprimer de façon détournée, ou par énigmes. Comment était-il possible d’entendre le battement d’un cœur ou les pleurs d’un nourrisson à des milliers de lieues ? Les étoiles chantaient-elles vraiment, là-haut dans le ciel ?

« N’allez-vous pas vous présenter en retour ? Grogna Domadan sur un ton franchement méfiant.

- Bien des noms me furent donnés à travers les âges, jeune Domadan. Aussi, j’accepterai de porter celui qui aura votre préférence.

Il se tut un instant, et ajouta d’une voix presque amusée :

- Jeune fille, je crois que le lait chaud est prêt. »

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October Rust
Posté le 13/01/2023
Me voici !
Je ne savais pas par laquelle de tes histoires commencer, mais mon choix s'est portée sur celle-ci :)
J'aime beaucoup ton style d'écriture, très fluide et recherché, je ne serais pas étonnée que tu finisses par publier un texte par la voie de l'édition. L'histoire est prenante, je suis très curieuse de savoir qui était Belfara et de comprendre ce qui a pu se passer pour que le village réagisse ainsi !
Je ne sais pas si c'est volontaire, mais ce personnage étrange avec la queue de lézard me fait un peu penser aux récits mythiques, lorsqu'un dieu un peu taquin se fait passer pour un miséreux sur Terre et finit par bénir les personnes qui lui ont fait l'aumône.
En tout cas, je continue :)
MrOriendo
Posté le 13/01/2023
Hello October !

Ravi de te voir poser tes valises par ici pour découvrir mes contrées oniriques :)
Merci pour ce compliment sur ma plume, ça me touche beaucoup ! Je passe beaucoup de temps quand j'écris à essayer de visualiser les scènes pour que le lecteur puisse se les dépeindre aussi. Pour l'heure, l'édition n'est pas d'actualité mais ça commence sérieusement à trotter dans un coin de ma tête ^^
Concernant l'histoire, on ne reparlera pas de Belfara avant un moment. Elle jouera son rôle plus tard et on découvrira son histoire, mais toute la première partie du Sildaros est vraiment centrée autour de Lilyh, Domadan et l'étranger + d'autres personnages qui vont arriver dans les premiers chapitres. Je ne t'en dis pas plus pour le moment, je préfère te laisser le plaisir de découvrir !

J'avoue que ça pourrait effectivement évoquer certains récits mythologiques, encore qu'à ma connaissance les Dieux qui jouaient ce genre de tours aux mortels prenaient plutôt l'apparence d'animaux ou se fondaient dans la masse. Ici, l'étranger a un physique très atypique et se rapproche plus de quelqu'un de riche ou puissant que d'un miséreux.

Bonne lecture et merci pour ton retour !
Nathalie
Posté le 15/12/2022
Bonjour MrOriendo

J'aime bien cette introduction. Le paysage est bien dépeint. Les personnages, leur caractère, leur passé (j'ai juste été surprise qu'ils puissent savoir lequel des deux est l'aîné alors même que le berger est arrivé après leur naissance), leur relation entre eux et aux autres. Le suspens donne envie de lire la suite.

Petit pinaillage : "C’est donc" que je remplacerais personnellement par "Ce fut donc" mais ça se discute comme choix littéraire...
MrOriendo
Posté le 16/12/2022
Hello Nathalie !

Merci de prendre le temps de lire mes scribouillages et de me faire un retour ! Je suis ravi que le début du récit te plaise, j'ai fait de mon mieux pour rendre ce prologue vivant et immersif.
Et bien vu pour l'erreur de concordance de temps, c'est corrigé !
Neila
Posté le 24/11/2022
Toc toc.
Je suis désolée, je sais que tu as dit que tu voulais mettre tes chapitres à jour, mais je suis à jour sur tous les textes que je suis et j’avais envie de lecture. O.O Alors voilà, je me suis lancée.
J’aime bien l’ouverture de ce prologue en mode narrateur omniscient qui nous raconte les débuts de ces deux enfants étranges. C’est servi dans un beau style qui colle bien à la fantasy, en plus. T’utilises des mots de vocabulaires précis et anciens, et entre ça et les descriptions du mode et du lieu de vie des personnages, ça sonne super réaliste. On sent qu’il y a du travail de recherche !
Globalement, sur cette première partie de prologue, j’ai trouvé toutes ces descriptions très chouettes, ça pose une bonne ambiance. Peut-être le portrait du mystérieux voyageur s’éternise un peu ? Y a des info qui se répètent, tu vas même jusqu’à écrire « Il avait, nous l’avons déjà dit, une taille bien trop grande... ». Je pense que tu pourrais enlever quelques phrases par-ci par-là sans que ça enlève à ce joli portrait bien bizarre que tu nous peints.
J’ai lu tous le prologue d’un coup, mais je vais commenter la seconde moitié dans la seconde moitié !
MrOriendo
Posté le 24/11/2022
Hello Neila !

Ça fait plaisir de te voir poser tes valises par ici le temps d'un commentaire :)
Je suis content que ce début te plaise, c'est un passage que j'ai réécris un nombre incalculable de fois car je n'arrivais pas à être satisfait. Je veillerai effectivement aux répétitions lors de ma prochaine relecture, encore que le prologue ne fasse plus partie des chapitres que j'ai envie de modifier en profondeur (sinon au bout d'un moment, on n'avance jamais !)

Bonne lecture pour la suite :)
Ori'
H.Monthéraut
Posté le 20/08/2022
Bonjour :)

Quelle douceur de vivre, malgré tout, dans ce prologue. Les jumeaux semblent avoir une enfance heureuse, tu retranscris cela très bien. L'atmosphère est très paisible, j'y plonge avec envie. Idem pour la description de la cabane.

Bon point également, les noms et prénoms ne sont pas très compliqués, ce qui n'est pas toujours le cas dans ce type de récit. N'hésite pas à faire un lexique pour tes lecteurs. Par exemple, je suis frustrée de ne pas savoir ce qu'est un "Castérion de la Congrégation".

J'adore l'idée des Vénérés de Ran. J'aime les personnages religieux coupés plus ou moins du monde dans les romans, ils ont toujours beaucoup de charisme. Je ne sais pas si tu l'exploites plus en détail. Mais ce n'est pas grave si ce n'est pas le cas, hein. En tout cas, cet étranger est suffisamment charismatique.

Les deux jumeaux ont des personnalités bien identifiées. Mais j'attends plus de détails avant de les juger. Pour l'instant, ils sont peut-être un peu caricatural (la fille polie et gentille, le garçon fort et méfiant).

Bref, les premières lignes sont cruciales dans une lecture. J'entre dans ton univers avec plaisir, je m'y sens bien. J'identifie bien les lieux, grâce à tes descriptions, et quelques futures intrigues.

Remarque :
"cela ne semblait pas empêcher deux enfants de jouer"
Je m'attendais à voir des enfants mais ce sont plutôt des adolescents, l'âge de quinze ans m'a surpris.

Je fais comme toi, mon commentaire est assez long, j'en refais un pour la partie 2 :)
MrOriendo
Posté le 21/08/2022
Hello !
Merci pour ton commentaire, je suis content que le début de l'histoire te plaise !
Le lexique c'est une bonne idée, d'autant qu'il est déjà prêt depuis longtemps (je travaille sur cet univers depuis plus de quinze ans !), après je ne voyais pas nécessairement le besoin de le publier sur PA. Mais j'y penserai du coup !
Pour le coup, un Casterion c'est simplement un monastère fortifié, en tant que tel ça n'a pas vraiment d'importance de le comprendre dès le prologue, on aura l'occasion d'en visiter un plus tard dans le récit.
Les Vénérés ont un rôle effectivement, mais secondaire et interviennent plus tardivement dans l'histoire ; pour l'instant je ne fais que les évoquer de temps à autres pour donner corps à l'univers et habituer le lecteur à leur présence.

Quant aux jumeaux, effectivement durant tout le prologue ils ont peu de nuances. Ce sont malgré tout deux personnages importants qui se dévoileront et se complexifieront tout au long du récit.
Ella Palace
Posté le 08/06/2021
Waaa, que c'est joli! Charmante histoire, écriture très fluide, riche et poétique! J'ai vraiment apprécié ! La différence entre ses jumeaux est bien trouvée et le monde dans lequel ils évoluent est crédible.
Bravo pour ce prologue!
Ella Palace
MrOriendo
Posté le 08/06/2021
Hello Ella !
Merci de ton retour, ça fait plaisir d'avoir un commentaire aussi enthousiaste !
L'aspect poétique du prologue est sans doute ce qui m'a posé le plus de soucis lors de l'écriture, alors je suis content si c'est ce qui t'a plu !
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