Passe-partout

Notes de l’auteur : Bonne lecture !

À la surprise d’Eloann, personne ne tenta de saisir Maxence et tous se jetèrent sur lui. Le gabarit du géant eut sans doute un effet repoussoir. Leurs assaillants y regardaient à deux fois avant de lui foncer dessus alors que lui était une proie facile et handicapée. Le jeune homme n’essaya même pas de se débattre. À quoi bon ? Il n’avait plus qu’une main, il était seul, tout petit et sans arme.

Dans son malheur, il avait eu de la chance : on ne l’avait pas frappé, on ne l’avait pas tué. Il aurait pensé que ligoter quelqu’un ne se faisait pas dans la réalité, seulement dans les films. Pourtant, il était à présent saucissonné dans l’arrière-cuisine du bar, certainement l’endroit le plus sale qu’il eût jamais vu et pourtant il faisait du sport et connaissait des vestiaires collectifs qui auraient pu faire défaillir une armée d’agent d’entretien.

À présent qu’il avait récupéré toute sa lucidité, il prenait conscience que sa main droite avait réellement disparu, peut-être pour toujours. Depuis combien de temps avait commencé cette partie qui l’avait emmené jusqu’ici ? Il avait l’impression de ne pas être rentré chez lui depuis des lustres. Outre la tristesse, c’était la colère qui le maintenait éveillé alors qu’il était dans un état d’épuisement avancé. Maxence s’en était tiré avec un baratin qui ne pouvait duper personne...

« Salut. »

Eloann sursauta. Jusqu’alors, du bruit venait briser de temps en temps le silence, parfois des éclats de voix mais jamais ils ne lui étaient adressés. Le jeune homme n’avait pas fait attention à la nature particulière de celui-ci. Cela faisait maintenant plusieurs heures qu’il était dans la même pièce à attendre qu’on décide ce que l’on ferait de lui. À force, il n’entendait même plus ce qu’il se passait autour de lui. La majeure partie du temps, les tintements des casseroles et les bruissements venaient des rats en quête de nourriture qui parcouraient les étagères encombrées ou bien était-ce le bruit du bar qui lui parvenait par instant lorsque la porte s’ouvrait sous le poids d’un client.

La porte qui venait de grincer vomit un flot de conversation des occupants du bar, ainsi qu’un petit bonhomme dont la tête ressemblait à celle d’un lutin. C’était lui qui l’avait salué en entrant. Il portait un tablier blanc immaculé qui tranchait avec la saleté des lieux. Eloann n’essaya même pas de répondre. Il le fixa comme s’il n’était qu’un personnage irréel sur un écran de télévision et continua de se morfondre.

Le petit lutin blanc fouilla dans quelques placards sans se salir. Une fois qu’il eut récupéré ce qu’il était venu chercher, d’autres bouteilles poussiéreuses d’alcool coûteux, il se tourna vers le jeune homme.

« Tu as besoin d’aide ? »

Eloann hocha la tête, se demandant s’il fallait sourire, rester sérieux ou bien montrer à quel point il était mal en point. Il n’espérait rien du lutin. Que pouvait-il faire ? Il était si petit. À moins d’avoir une baguette magique pour le transformer en quelque chose d’encore plus petit que lui pour qu’il puisse filer en douce… C’était sans doute une blague.

Le lutin n’appréciait pas les plaisanterie et était au contraire très sérieux. Il s’approcha de lui avec un grand couteau et trancha d’un seul geste les liens qui le retenaient attaché à un vieux tonneau sans même l’érafler.

« Merci », chuchota Eloann extatique en essayant de passer ses mains sur ses vêtements pour les débarrasser de la poussière qui couvrait les cordes avant de se rendre compte que cela ne fonctionnait que du côté où il avait encore tous ses membres.

« Comment est-ce qu’on sort d’ici ?

— Suis-moi. »

Et le lutin sortit par la porte comme si tout était normal. Eloann s’arrêta net. S’il réapparaissait dans la salle du bar, il allait se faire tuer par ceux qui l’avaient remisé. La raison pour laquelle on l’avait attaché lui était d’ailleurs inconnue mais cette information ne lui manquait pas particulièrement. Il était à nouveau seul dans la remise, sa situation ne s’était guère améliorée si ce n’était qu’il était maintenant en pleine possession de ses membres, du moins ceux qui lui restaient…

« Qu’est-ce que tu fous ? demanda la tête du lutin qui apparut à nouveau dans l’encadrement de la porte.

— Je ne vais pas sortir par-là ! Ils vont me tuer.

— Mais non, ils sont bourrés, ils t'ont déjà oublié. »

Eloann s’approcha de la porte et le lutin recula pour qu’il puisse regarder à l’extérieur de la cuisine. Le spectacle était pitoyable. Si lorsqu’il était entré dans le bar, l’état des clients se dégradait peu à peu à mesure que leur alcoolémie montait, depuis l’arrivée du richissime pirate ransomware, ils n’avaient plus de limites et enchaînaient les verres d'alcool fort. Certains dansaient sur les tables avec les serveuses alors qu’aucune musique ne résonnait, si ce n’était dans leurs têtes. D’autres dormaient dans un coin en ronflant. Les uns se hurlaient des insultes, les autres en étaient déjà venus aux mains.

Du coin de l’oeil, Eloann repéra Maxence qui n’était pas dans un meilleur état et qui embrassait furieusement Sabine, la serveuse à la deuxième cage thoracique. Pauvre Lana, si elle savait ce que faisait son mec à cet instant… pensa Eloann amèrement.

« Je me suis déjà retrouvé plusieurs fois attaché dans la cuisine moi aussi, expliqua le lutin qui paraissait trouver cela normal. Je crois que c’est l’un des habitués qui a vu ça dans un film et qui propose toujours l'idée. Comme ils n’en ont pas beaucoup des idées, ils suivent les seuls qui en ont sans trop se poser de question. Si tu es un voleur, ils auraient mieux fait de te fouiller… N’essaye pas de comprendre la logique. Ils ont tendance à attacher tout ce qui passe ! Maintenant je cache un petit couteau dans ma poche arrière. Ce n’est pas spécialement dangereux. Ils oublient toujours qu’ils t’ont mis là. »

Eloann acquiesça.

« Et comment on sort ?

— Suis-moi cette fois. »

Le lutin se fit encore plus petit qu’il ne l’était et fendit la foule sans difficulté, Eloann sur ses talons. Près de la porte des toilettes, il lui désigna une fente qui ressemblait à celle des boîtes aux lettres.

« Il faut passer par là.

— Tu te fous de ma gueule ? »

Le lutin ne paraissait pas comprendre. Eloann en avait assez. Il avait chaud. Ses joues s’enflammaient et son cœur se mit à battre comme s’il courait. Il en avait plus qu’assez qu’on se fiche de lui. Il avait perdu sa main et s’était égaré lui-même dans le darkweb. Pourquoi essayait-on encore de se foutre de lui ?

« Tu ne vois pas que c’est dix fois trop petit pour que je puisse entrer à l’intérieur ? gronda-t-il survolté. Montre-moi la vraie sortie, celle par laquelle les gens entrent et sortent d’ici !

— Tu parles comme si tu étais une personne physique. Tu es une donnée je te rappelle. Tu peux très bien passer par là.

— Et concrètement, comment je fais ?

— Dégagez le passage, les mioches », ordonna un client en les poussant à coup de bedaine. 

Cet homme était énorme, presque aussi large que haut et pourtant, il devint flou pendant un instant, comme si son corps n’avait plus aucune consistance parce qu’il hésitait entre plusieurs formes et traversa la porte en passant par la fente.

« Tu vois, lui siffla le lutin. Comme une lettre à la poste. »

Eloann n’en croyait pas ses yeux. S’il savait qu’il était une donnée, il continuait de se comporter comme si son corps était physique lorsqu’il était en ligne. Il avait bien conscience que certaines personnes, en particulier celles dont l’existence n’était plus que numérique, étaient capables de jouer avec les contenus des pages, de les modifier. Après tout, physiquement, il n’existait pas. Il n’était qu’une projection. Les personnes physiques qui se baladaient dans l’espace ne pouvaient même pas marcher sur les pages comme il le faisait, ni les voir en 4D. Pour eux, ce n’était qu’une forme plate qui s’affichait dans l’espace et avec laquelle ils ne pouvaient pas interagir sans le truchement d'un ordinateur.

« Maintenant concentre-toi et traverse.

— Vers quel lien mène cette sortie ?

— Aucune idée. Je ne suis jamais sorti. »

Eloann se retourna vers le lutin. Ici, on le maltraitait. Il avait la possibilité de s’enfuir et ne l’utilisait pas. Ce n'était pas bon signe sur la nature de la sortie.

« Mais pourquoi tu restes toi ?

— C’est ma mère là-bas. »

Il tendit le doigt en direction de la serveuse qui embrassait goulûment Maxence. Le jeune homme ne put réfréner un rictus de dégoût mais le lutin ne s’en formalisa pas. Il avait l’habitude. Eloann se demandait bien qui pouvait être son père.

Soudain, on entendit un cri, puis une bousculade. Eloann ne souhaitait pas être pris dans une bagarre. Il risquait d’y perdre plus qu’une main. Il fallait qu'il parte avant que quelqu'un ne se rende compte qu'il était sorti de la remise. Tant pis pour la destination. Il aviserait quand il y serait. Il se concentra sur l’ouverture et souhaita très fort la traverser. Il eut l’impression de devenir liquide.

« Eloann ! »

Il connaissait cette voix. Le processus était déjà engagé. Il tourna la tête au dernier moment et vit le visage de Raphaël avec une expression désespérée, au milieu de la foule. Son ami lui tendit la main comme pour le retenir alors qu’il était à plus de vingt mètres, de l’autre côté du bar. Eloann crut un instant pouvoir revenir en arrière mais il sentit cette sensation familière de compression et disparut.

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