Partie 1 - Les Clefs d'Akademia

Par Elka

Gwenaëlle ne s’était jamais pris de coup de canne dans les tibias jusqu’à cette après-midi-là. Elle en arracha un de ses écouteurs sous la surprise, et la vieille dame répéta d’un ton aigre derrière son masque :

— C’est les places handicapées ici, jeune fille. Je voudrais m’asseoir.

Brûlante de honte, Gwenaëlle sauta sur ses pieds, écrasa ceux de la dame en s’extirpant du carré de sièges occupés par un type, ses sacs de courses et son môme qui morvait sur la vitre du tram, et s’éloigna en s’excusant mille fois.

La vieille dame proposa un bonbon à l’enfant, deux collégiennes pouffèrent, et Gwenaëlle préféra quitter le wagon de tête avant de se consumer de malaise. C’était ça ou sortir du tram à la prochaine station, et elle était déjà en retard pour rejoindre son groupe de travail.

L’année dernière, c’était avec Florence qu’elle démêlait ses exercices d’anglais et rédigeait ses dissertations. Depuis septembre, elle devait supporter trois filles qui l’avaient accueilli par pitié.

« — Tu ne dramatiserais pas un peu ? lui disait sa mère en levant les yeux au ciel.

Non, s’entêtait Gwenaëlle. »

Flo ne s’était même pas embêtée à choisir des options cette année. Elles ne pouvaient donc presque plus se croiser sur le campus – les bâtiments des sciences et ceux des lettres n’étant pas à côté – en plus d’avoir désormais un nombre limité de soirées ensemble.

Ce n’était pas tant que Gwenaëlle dramatisait, mais qu’elle ruminait. Elle mâchait les contrariétés jusqu’à ce que leur jus amer lui pourrisse tous les sens. Elle s’en rendait bien compte, c’était peut-être ça le plus triste.

Florence avait sûrement eu besoin d’une pause dans leur amitié. Et quelle meilleure excuse que son admission à Akademia ?

Le tram ralentit, une personne quitta sa place près de la fenêtre et Gwenaëlle s’y réfugia aussitôt, lâchant son sac à ses pieds. Elle ajusta ses écouteurs, monta le son et pressa une épaule sur la vitre chauffée par le soleil. C’était une belle après-midi d’octobre. Le genre que ses parents n’appréciaient pas, parce qu’ils avaient vécu le basculement du changement climatique. Gwenaëlle, elle, ne connaissait pas grand-chose d’autre. Le froid, ça venait plus tard dans l’année.

Un garçon s’installa près d’elle avec un signe de tête poli, et déroula sa tablette dont l’écran attira irrémédiablement son regard. C’était une BD de Calvin et Hobbes. Elle louchait pour voir discrètement la fin du gag quand le tramway entra en collision avec quelque chose.

Le monde devint un hurlement – le sien – alors qu’elle basculait tête la première au sol. Son épaule percuta violemment une barre de sécurité, puis son dos la paroi du tram, et elle se roula instinctivement en boule. Un crissement strident lui vrillait les tympans, une alarme lui enserra le cerveau. Elle avait l’impression que le tramway se déchirait autour d’elle. Il y eut une embardée, sa tempe cogna contre quelque chose et le noir se fit.

Quand elle émergea, après un temps incertain, il n’y avait plus de vibrations sous son corps et plus de grincement des patins magnétiques sur les rails.

Mais l’alarme encore, des pleurs, des appels. Haletante, presque fiévreuse, elle poussa sur ses bras tremblants pour se redresser.

Le wagon n’était plus qu’un amas de gens et de sanglots et de suppliques douloureuses. Étalés sur le sol, en travers des sièges, au milieu de téléphones, sacs, ordinateurs, valises… La vue de ce chaos lui donna le vertige.

Elle fit bouger ses poignets, ses chevilles, sa nuque. Elle avait mal de partout, mais sûrement rien de grave. Elle se mit debout mais faillit tomber et se retint à une barre de sécurité. Le tram avait dû percuter quelque chose d’énorme et sortir de ses rails ; le sol penché perturbait son centre de gravité.

— Quelqu’un peut venir ? appela un homme.

Elle se retourna. Il faisait signe quelques rangées plus loin, agenouillé auprès d’une personne dont Gwenaëlle ne vit que des pieds, immobiles. Une terreur sans nom lui glaça les membres. Un enfant pleurait quelque part, à s’en arracher les cordes vocales. Quelqu’un papillonnait des cils, hagard, sa plaie au visage noircissant le tissu de son siège. Une personne se tenait le bras en cherchant une issue, une autre essayait d’actionner l’ouverture d’urgence en vain.

Il y avait trop à voir, à entendre. Elle avait peur, et une sensation d’étouffement s’emparait doucement d’elle en réduisant son champs de vision.

Elle voulait sa maman. Elle voulait Flo et Anselm et sortir de ce tramway pour en partir loin. Soudain, une personne se tint derrière la porte vitrée. Un pompier. Un frisson la traversa et ce n’était pas que du soulagement. Elle se releva, le pompier la regarda et articula exagérément pour qu’elle saisisse : « ouvrez la porte. »

Sur la pointe des pieds elle tira en vain sur la poignée, mais le mécanisme ne lui renvoya qu’un vieux chuintement.

Le type se mordit la lèvre, hésitant, et elle s’empressa de presser trois doigts sur son sternum, en guise de salutation. Il écarquilla les yeux, lui indiqua de reculer et pressa la paume contre le bouton d’ouverture. Ça ne dura qu’une fraction de seconde, le genre que Gwenaëlle identifiait sans mal, de la même façon qu’elle avait su en le voyant qu’il était Arkan.

Toutes les portes s’ouvrirent d’un coup. Mêlant aux râles de soulagement et aux sanglots, un vent fumeux et les sirènes tonitruantes des secours.

— Tu es blessée ? demanda le pompier.

— Je crois pas, non. Je… j’ai besoin d’air.

— Sors. Il y a des ambulances plus loin, va les voir. Tu étais avec quelqu’un ?

Elle bredouilla que non, récupéra son sac et quitta l’habitacle sur des jambes cotonneuses. Une foule de curieux s’était amassée, tenue à l’écart par les secours et le rubalise déployé par des policiers appelant au calme.

Elle s’écarta pour chercher l’avant du tram, pour comprendre ce qui avait pu se passer. Qu’est-ce que le véhicule avait-il pu percuter pour dérailler ? Son cœur battait la chamade. Elle cherchait à voir et ne comprenait pas.

Là où aurait dû se trouver la vitre conducteur et le premier wagon, on ne voyait que les gens de l’autre côté des rails, et les rues, la ville, les montagnes. L’avant avait tout bonnement disparu, et le reste du véhicule s’était échoué sur le bas-côté comme un dauphin sur la plage.

Mais ce n’était pas une coupure nette. Gwenaëlle voyait les plaies arrondies de la carlingue comme si quelqu’un en avait arraché un morceau avec les dents, et ces endroits-là saignaient. Un sang si noir qu’il lui sautait aux yeux. Des coulures de pétrole sur la peinture blanche et verte. Des éclaboussures sur des sièges à demi-disparus. Une flaque au sol, qu’elle distingua entre deux crânes de policiers et leurs mouvements faussement assurés pour repousser les gens.

Elle s’approcha, se tailla un chemin entre les corps paniqués de victimes, parents et médecins, entre les voix grondantes qui se heurtaient à ses oreilles bouchées, jusqu’à ce que son corps touche le ruban lumineux et qu’une policière la remarque.

— Il s’est passé quoi ? demanda-t-elle.

— Tu étais dedans ? devina la femme avec compassion.

Gwenaëlle arrangea sa chevelure désordonnée, effleurant une bosse douloureuse. Elle devait avoir l’air hagard et malmené des victimes.

— Il s’est passé quoi ? insista-t-elle.

— Il y a des ambulances là-bas, tu devrais…

La colère l’enflamma d’un coup.

— C’est quoi ça ?

Elle détesta les larmes qui lui brûlèrent la cornée mais, même si le visage de la policière se flouta, elle garda le regard rivé au sien. On ne pouvait pas lui demander d’aller voir ailleurs alors qu’un morceau de carlingue avait disparu, que des gens avaient disparu.

— Ça aurait pu être moi, ajouta-t-elle d’une voix éteinte. J’étais assise devant, au début.

La femme accusa sa révélation avec un silence pesant. Ses yeux passèrent de Gwenaëlle au monde amassé autour d’elle – sûrement qu’un ou deux écoutaient, malgré l’agitation – avant de se poser sur le tramway et de lâcher un soupir sifflé entre ses dents.

— On attend des experts, accepta-t-elle de révéler. Là, comme ça, je peux rien te dire de plus que ce que tu vois. Le wagon de tête s’est détaché, mais on ne sait pas où il est.

— Et le liquide noir, là ?

Elle pointa du doigt les coulures paresseuses sur les vitres.

— Du carburant, rien de plus. Va voir l’ambulance, maintenant, sinon j’envoie un officier t’y conduire de force.

Gwenaëlle voulut dire que ça ne ressemblait pas à du carburant, mais qu’est-ce qu’elle en savait vraiment ?

Elle étudia les policiers occupés à repousser ou apaiser les gens, à déplier une bâche pour protéger la scène de la vue de tous, mais aucun ne déclencha de frisson. Aucun n’était Arkan. Aucun ne pouvait l’éclairer à un niveau moins ordinaire.

Son souffle s’accéléra, et elle s’en alla avant que la femme ne hèle un de ses collègues. La tête de Gwenaëlle lui tournait.

Elle repensa à la vieille dame et ses coups de cannes. Au gamin qui morvait sur la vitre et à son père avec ses sacs de courses. Aux deux collégiennes. Et elle recula en cherchant son téléphone dans son sac, s’y reprenant à trois fois pour lancer son appel.

— Oui ?

— Florence, dit Gwenaëlle.

Et elle s’effondra en larmes.

**

Anselm ne pouvait rien refuser à sa petite sœur, et considérait Gwen comme un membre de la famille. Aussi, quand Florence lui téléphona en panique pour dire que cette dernière avait eu un accident et qu’il fallait la récupérer en centre-ville, il quitta son cours en visio sans explications et emprunta la voiture de leur père.

Florence l’attendait devant l’entrée de la poche et grimpa sur le siège passager avant même qu’il se soit arrêté.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda-t-il.

— Elle a pas trop réussi à m’expliquer. Elle pleurait. Je crois qu’il y a eu des morts.

Le cœur d’Anselm se pinça. Sa sœur alluma sa montre et chercha des informations sur les réseaux, jetant de temps à autre un œil sur la route. Anselm coupait au plus court, mais il y avait toujours de la circulation en fin d’après-midi.

— Ils parlent de déraillement, résuma-t-elle après un dernier coup agacé sur l’écran. Ah, y a des enquêteurs arkans sur place. Peut-être papa ? Tourne ici, ce sera plus rapide.

Anselm s’exécuta. Ce genre d’accident appelait forcément une vérification des autorités arkanes. Si c’était bien une personne à l’origine de ça, que ce soit un pouvoir mal-géré ou un acte criminel, elle n’aurait certainement plus le droit d’utiliser sa Clef avant un bon moment.

Comme si elle avait pensé à la même chose, Florence sortit la sienne de sous son col et la serra dans son poing.

Rouler en centre-ville était un enfer, il n’y avait que peu de routes qui permettaient de tourner autour des quartiers piétons. Anselm se gara sur un dépose-minute et Florence bondit de la voiture pour aller récupérer Gwen.

Il tapota nerveusement sur le volant en observant la silhouette de sa sœur courir droit vers une foule de curieux et un panache de fumée noire. Des gyrophares bleuissaient la scène en palpitant et le ciel commençait à s’oranger au-dessus de la Chartreuse.

Il mit les warnings et sortit d’un bond pour la rattraper, Florence portait une robe clair qu’il put suivre sans trop de mal jusqu’aux ambulances garées en rang d’oignons. Il y avait des gens sur les lits dépliés, respirant dans des masques, allongés et gémissant, en train d’être auscultés, interrogés. Florence avait trouvé leur amie au milieu de ce ballet étourdissant. Gwen paraissait anormalement menue, noyée dans une couverture de survie aveuglante sous le soleil. Elle les vit, son regard s’éclaira et elle se jeta dans les bras de Flo ; Anselm s’approcha de l’infirmier qui venait les voir.

— C’est notre voisine, on est venu la ramener chez elle. Sa mère est prévenue. Est-ce qu’elle est blessée ?

— Non, tout va bien, mais elle doit se reposer. Sa déposition a été prise, elle peut repartir.

Gwenaëlle parut infiniment soulagée de s’en aller et Anselm la comprenait. Chaque mètre assourdissait légèrement le vacarme, lui laissant les oreilles bourdonnantes, et la fumée lui piquait la gorge. Plusieurs fois il se retourna, souriant aux filles qui progressaient doucement, essayant de voir, de comprendre quelque chose à tout ça, jusqu’à apercevoir sa voiture et la borne allumée en rouge.

Ils avaient largement dépassé le temps de stationnement autorisé. Son père allait recevoir une prune. Ils montèrent en vitesse – les deux filles à l’arrière.

— Ça va ? s’enquit-il une fois revenu dans la circulation.

— Ça va, mentit Gwen. Merci d’être là.

Elle était d’une pâleur maladive sous ses cheveux frisés, et une ombre voilait son regard d’ordinaire curieux et souriant. Flo se rapprocha de son amie pour la tenir contre elle, et ils roulèrent un moment en silence.

Régulièrement, les yeux d’Anselm rencontraient ceux de sa sœur dans le rétroviseur, avant de se poser sur la route et le coucher de soleil. Ça faisait longtemps, songea-t-il, qu’ils n’avaient pas été tous les trois dans cette voiture. L’admission de Florence à Akademia avait été difficile de nombreuses manières.

Anselm les connaissait par cœur, ces deux filles tête contre tête à l’arrière du véhicule. Quand la Clef de Florence s’était activée une nuit, qu’elle avait couru chez Gwen en robe de chambre pour le lui annoncer, il avait visualisé le mélange de joie, d’envie et de chagrin qui avait dû traverser le visage de la jeune femme. Lui-même avait dû combattre son anxiété de voir sa petite sœur quitter la maison.

Akademia avait beau n’être qu’à trente minutes en voiture, ce n’était pas rien de s’y installer. Florence y était allée avec une facilité qui avait mis Gwen mal à l’aise. Anselm en avait discuté avec elles deux. Encourageant sa sœur, rassurant son amie. Oui, elle est heureuse pour toi, non elle ne va pas t’abandonner. Pendant quelques temps, elles semblaient avoir eu du mal à communiquer, jusqu’à aujourd’hui peut-être.

— L’avant du tram a disparu, lança soudain Gwen en le ramenant à la réalité.

La luminosité flanchait au-dehors, changeant les forêts en ombres chinoises et les habitations en phares. Anselm contracta les mains sur le volant, sourcils froncés, mais laissa sa sœur demander :

— Comment ça ?

— Ils ont mis une bâche pour le cacher, mais y a plus rien. Plus de wagon de tête, plus de gens.

Sa déclaration creusa un silence lourd. Anselm exprima ce qu’ils pensaient tous :

— C’est forcément un acte arkan. Tu… tu as senti quelqu’un ?

Et si elle avait été à un pas de l’agresseur ? L’idée l’effrayait, mais Gwen le rassura en répondant :

— Personne à part le pompier. C’est son don qui a débloqué les portes. L’ouverture d’urgence ne marchait pas.

Elle avait ajouté ça d’une voix nouée, comme si elle était de nouveau là-bas.

— C’est fini, Gwen, déclara Anselm. Tu vas bien et c’est terminé.

Elle hocha la tête. Florence alluma sa montre et recommença à farfouiller sur les réseaux, il devina ce qu’elle cherchait et demanda :

— Qu’en dit la Conque ?

— Rien, maugréa-t-elle. Juste que des experts sont sur place mais ne se sont pas prononcés. Des théories, des témoignages, rien de concluant.

— Personne d’arrêté, en tout cas, ajouta Gwen qui lisait par-dessus son épaule. Pourquoi um Arkanae aurait fait un truc aussi voyant ?

Ni Anselm, ni Florence n’avait de réponse. Des crimes commis par des Arkans, il y en avait. En tant que policier, leur père faisait parti des forces de l’ordre qu’on dépêchait sur les lieux quand un phénomène inexplicable s’était produit, ou qu’un acte criminel avait été trop parfait.

Mais que ce soit un vol, un incendie ou la destruction de biens, ça restait relativement discret. De façon tacite, les Arkans se protégeaient. Un acte de cette ampleur, ça n’arrivait que très rarement. Et là, en plein centre-ville…

— Il sera bientôt mis sous les verrous, assura Anselm autant pour lui que pour les filles.

— Espérons, souffla Florence. Imaginez les dégâts en plus si les gens ordinaires le remarque. Là, déjà…

Les autorités arkanes allaient en effet multiplier les nuits blanches pour falsifier les expertises, corrompre les témoins, mentir aux journalistes, fabriquer des preuves… Il trouvait à la fois normal et terrifiant que de telles choses puissent se faire. Ce qui était certainement une bonne raison pour garder leur existence secrète. Les gens ordinaires ne le supporterait pas.

Anselm mit le clignotant pour s’engager dans leur quartier.

— Ça pourrait être un courant religieux, suggéra soudain Gwenaëlle. Ma mère m’a dit que certains revendiquaient un droit de visibilité. Le grand-prêtre leur dit souvent de se calmer.

— Possible, répondit Florence sans conviction. Mais je suis pas certaine que ça jouerait en leur faveur, ce genre de truc.

— C’était peut-être pas fait exprès.

— Ça les ferait donc passer pour des glands.

Sa réflexion arracha un sourire à Gwen, qui se refléta sur le visage d’Anselm : il préférait ça. Il ralentit en approchant de leur rue.

— Tu veux qu’on reste un peu ? proposa Florence. Anselm me ramènera plus tard à Akademia. N’est-ce pas frérot ?

Elle lui fit un grand sourire. Ce qu’elle ressemblait à leur mère, quand elle avait cette expression.

— Non, tu marcheras, répondit-il en se garant dans l’allée de chez Gwenaëlle.

— Merci, t’es le meilleur.

Elle déboucla sa ceinture et se pencha pour lui faire la bise. Il ne pouvait rien refuser à sa petite sœur.

**

Quand Gwenaëlle se coula sous sa couette, elle ne put retenir un très long soupir de soulagement.

Cette journée était finie.

Il avait fallu que sa mère rentre, la hélant du hall d’une voix inquiète, lui tendant les bras en portant encore son manteau et une chaussure, pour qu’elle craque à nouveau. Florence et Anselm avait décidé de partir à ce moment-là, après des embrassades réconfortantes et la promesse de se revoir très vite.

Elle avait été heureuse de les avoir à nouveau chez elle. L’été dernier, encore, il ne se passait pas trois jours sans que l’une ne squatte le pouf de la chambre de l’autre, pas une semaine sans qu’Anselm leur achète un goûter à la boulangerie ou qu’ils ne prennent un chocolat ou une bière au bar du Tröll Radieux.

Akademia avait cassé leur routine, mais Gwenaëlle s’en voulait d’avoir pensé que Flo y avait pris plaisir. C’était idiot. Un simple appel, et elle s’était précipitée en lâchant ses cours et sa vie de là-bas.

Gwenaëlle tendit le bras pour prendre son téléphone sur la table de chevet.

« Merci encore pour aujourd’hui » écrivit-elle sur leur conversation à trois.

« C’est normal ! » répondit aussitôt Flo, avant d’ajouter : « J’ai été contente de voir ta maman. Ça faisait longtemps. »

C’était une façon de s’excuser pour la distance prise. Gwenaëlle contempla les mots, et se rendit compte qu’elle n’éprouvait plus une once de colère, juste la culpabilité de l’avoir ressenti et la peur que son amie s’en soit rendue compte.

« Tu es occupée. Et Akademia est un peu loin pour passer prendre l’apéro à l’improviste. T’en fais pas. »

« On se voit bientôt » promit Florence. « Tu me manques là-bas, tu sais »

« Et moi non ? » intervint Anselm.

Gwen laissa le frère et la sœur se chamailler, lisant leur conversation avec un sourire, puis ils se souhaitèrent une bonne soirée et elle éteignit sa lampe de chevet. Pelotonnée sous les draps, elle écouta le bruit étouffé de la télévision en attendant que le sommeil lui ferme les yeux.

Elle laissait ses volets entrebâillés pour que la lumière du lampadaire creuse des ombres coutumières dans sa chambre. Sur les dizaines d’étoiles phosphorescentes collées sur les murs et le plafond, seules celles dans les coins enténébrés luisaient faiblement.

Elle se tourna de l’autre côté, toucha l’attrape-rêves que Flo lui avait fabriqué en troisième et essaya de dormir.

 

Elle se réveilla fiévreuse, la gorge sèche et la respiration saccadée. Elle rejeta sa couverture avec des gestes pâteux, la peau bouillante. Son pyjama était trempé de sueur. Elle voulut enlever son t-shirt, mais ses bras trop lourds étaient perclus de courbatures.

Affolée, elle pensa appeler sa mère mais le feu dans sa gorge lui déchira la voix et seul un borborygme rauque s’échappa de ses lèvres craquelées. Son cœur battait encore plus vite que pendant l’accident. Son cerveau lui paraissait gelé. Un bloc de glace au milieu du brasier qui montait, montait, pour finalement glisser sur sa peau comme une averse.

Elle imagina le feu dans ses veines, comme un poison, se résorber doucement. Beaucoup trop doucement. Quitter ses tempes, ses joues, sa nuque. Couler le long de ses épaules, sur la courbe de ses seins, du creux de ses clavicules. Remonter la plante de ses pieds, la ligne de ses mollets, la cicatrice qui ornait son genou depuis ses quatre ans.

Pour se converger vers son ventre, se ramasser comme une pile de charbons ardents. Encore, et encore, et encore. Gwenaëlle gémit et, quand elle pensa vaseusement qu’elle ne le supportait plus, que c’était trop de souffrances, la douleur s’échappa. La quitta comme un poids.

Brusquement, il n’y eut plus rien.

Elle se redressa violemment, le palpitant au bord de l’implosion, ses larmes séchées sur son visage.

Sous son pyjama, sur son ventre encore collant de transpiration, reposait une clé grande comme la paume de la main.

Sa Clef.

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Nanouchka
Posté le 24/03/2024
Eh beh. Quel premier chapitre. J'aimerais le tenir en format papier pour le lire allongée et emmitouflée dans une couette. C'est succulent.

Je trouve l'écriture précise, ni trop explicative, ni trop floue. Le rythme se tient, les personnages sont attachants, les enjeux sont clairs, le monde semble riche. Je suis lectrice pour une petite ME SFFF ces jours-ci, et mon dieu ce premier chapitre est le meilleur que j'ai lu depuis un baaaaaail, ça fait du bien.

Un micro-détail : j'ai ressenti un ralentissement de rythme qui m'a tarabustée au moment où Flo et Anselm récupèrent Gwen. Je me demande si ça pourrait être ellipsé ? Ou taillé peut-être pour que ce soit plus court ? Parce que je trouve leur conversation préalable très jolie et chouette sur la peur pour la clef et tout, et je trouve la conv des trois sur les hypothèses ensuite très intéressante. C'est juste le petit morceau entre les deux où j'ai senti mon regard divaguer.

Je suis ravie de ce récit. C'est ta combientième version, du coup ?
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