L'AUTRE

Notes de l’auteur : Huitième chapitre

J’avais repris le cours de notre existence. Je jouais tous les soirs dans un magnifique théâtre, tout se passait le mieux du monde. J’aurais dû sauter de joie, mais mon caractère pessimiste était plus fort que tout et je sentais, confusément, que quelque chose était en marche. Quelque chose de terrible.

Comme je le disais, je jouais tous les soirs à la Madeleine, enfin… elle jouait… où plutôt… on jouait. Parfois je ne savais plus qui j’étais réellement. Ce soir là, Hlupák était venu assister à une des représentations et m’avait rejoint dans les loges en compagnie de quelques anciens d’Hamlet. Ça me faisait plaisir de les revoir et c’était sans doute réciproque car leurs visages s’illuminèrent quand ils me virent. Après les compliments d’usage sur ma prestation et sur la qualité du spectacle, je leur fis faire le tour du propriétaire. On avait fini par un petit selfie tous ensemble sur le plateau du théâtre avec le décor en arrière plan. Je leur avais demandé un peu de temps pour me changer puis j’avais été rejoindre tout ce beau monde dans le hall avec la ferme intention d’aller me jeter deux ou trois godets dans une petite brasserie qu’on avait adopté avec la troupe comme camp de base. Le hall était presque vide et je ne m’attendais pas du tout à y croiser Hélène. La rencontre me fit l’effet d’une claque.

- Bonsoir, Denis.

Elle avait ce petit sourire qui m’avait fait craquer quand je l’avais rencontré pour la première fois. Il paraissait sincère. S’en était d’autant plus douloureux. Je me forçais à sourire à mon tour.

- Bonsoir, Hélène.

Elle était accompagnée d’un homme d’une trentaine d’année, grand, brun, athlétique, au sourire ravageur, tout le contraire de moi. Elle fit un petit signe dans sa direction.

- Je te présente Fabian. Il arrive d’Italie, de Rome.

Une rage froide m’envahit immédiatement.

- C’est bien, tant mieux pour lui.

Tant mieux pour lui ? Quel con, mais quel con je fais ! Cela fait des mois que je ne l’ai pas vu, que j’attends sans trop d’espoir sa venue et maintenant qu’elle est là, je lui balance une saloperie.

Je fis un petit signe en direction de Hlupák.

- Tu te souviens de Stanislas ?

- Bien sûr. Elle lui fit un petit geste amical de la main. Ça va Stanislas ?

- Oui, super. Tu as vu le spectacle alors ?

Ce que j’aimais chez Stan, c’était sa faculté à balancer des inepties. Il ne le faisait pas exprès, c’était sa nature.

- Oui. J’ai trouvé ça formidable. Elle me gratifia de nouveau de son magnifique sourire. Un deuxième coup au cœur. Tu étais très bien, Denis.

Une partie de moi était heureux qu’elle soit venue. Je voulais la prendre dans mes bras. Alors pourquoi est-ce que j’avais autant envie de lui faire du mal ?

- Merci. Et ton boy-friend, ton étalon Italien, il a aimé aussi ?

Elle me fixa un long moment. Stanislas, allait faire une objection, mais mon regard planté dans le sien lui coupa le sifflet aussi sec. Hélène esquissa une grimace.

- Tu es obligé d’être aussi désagréable ?

Je détestais être ce superbe abruti, ce connard, mais je ne pouvais pas m’en empêcher. Quelque chose en moi avait envie de créer du désordre, de tout foutre en l’air. Quand je dis « quelque chose », nous savons exactement ce dont il est question. Une fois encore ma sombre passagère s’interposait entre moi et mes sentiments. Comme si elle ne supportait pas la frustration ou le rejet. Je la sentais bouillonner en moi.

- Obligé, non, mais j’en avais furieusement envie.

Elle se tourna vers son beau ténébreux. Elle restait digne, mais je savais que je l’avais blessé.

- Viens, Fabian. On n’a plus rien à faire ici.

Je les regardais s’éloigner. J’aurais voulu la fermer, la laisser partir, mais cette noirceur installée en moi n’en avait pas fini avec eux. Je pouvais la sentir frétiller d’excitation.

- Tu pars déjà ?

Fabian se retourna comme si une guêpe l’avait piqué.

- Pourquoi, ça te pose un problème ?

- Tu maîtrises bien la langue pour un type qui n’est pas du coin.

- Je vis en Italie, mais je suis né en France.

- Tu ne m’en voudras pas, mais je m’en tape de ta biographie.

Fabian serra les poings et son visage se crispa. En moi, ça dansait la java. Vas-y, mais vas-y ! Fais toi plaisir… fais nous plaisir ! Hélène posa sa main sur l’épaule de Fabian.

- Fabian ! Laisse, ça n’en vaut pas la peine.

Fabian tremblait de rage contenue. Je pouvais sentir son combat intérieur. Si Hélène n’avait pas été là, il m’aurait sauté à la gorge. En même temps, si Hélène n’avait pas été là, il n’y aurait rien eu à raconter. Je lui adressais un sourire narquois.

- Tu as entendu la dame ? Je n’en vaut pas la peine.

Hélène entraina Fabian vers la sortie. Elle me jeta un dernier coup d’œil avant de s’éloigner. Je ne voyais plus en elle que du mépris. Je l’avais définitivement perdue. Après qu’elle fut éloignée, je sentis comme un gros poids tomber de mes épaules. Je me sentais minable, perdu, et je regardais mes pompes comme si j’avais mis mon avenir dedans. C’est à peine si j’entendis Stanislas et sa bande me dire au revoir.

Autant dire qu’à partir de là, je devins imbuvable. Mû par cette rage que je sentais croître en moi chaque jour, je changeais du tout au tout. Je devins irascible, je changeais d’humeur comme de chemise, je faisais des caprices. Mais paradoxalement, cette attitude marginale semblait plutôt convenir aux gens de la profession. Sous l’influence de mon obscure partenaire notre avenir changea radicalement. On nous fit des propositions au cinéma, un film, puis deux. On ne pouvait plus nous arrêter. On était devenue boulimique, insatiable et s’il fallait marcher sur la tête des autres pour y arriver alors on le faisait sans scrupules, sans émotions, sans compassion. NON ! Pas… ON. Elle ! Oui, elle… elle était tout ce que je n’étais pas. Imbue d’elle même, vantarde, méprisante. Mais pour le reste du monde, c’était moi, Denis, qui était comme ça. Est-ce que j’avais cela en moi ? Cette part d’ombre, ce côté obscur ? Sûrement. L’ombre n’avait pas d’identité propre, pas de morale, pas d’éthique. Elle avait puisé forcément cela quelque part. Et en qui d’autre que moi ? J’en étais arrivé à la conclusion que j’étais ce Denis méprisable, ce Denis sans morale, sans éthique. Le type de mec que je détestais. C’est ce que j’étais devenu. Car oui… nous partagions nos expériences. Ce qu’elle vivait quand elle se matérialisait, je le vivais aussi, j’éprouvais chacun de ses actes. Je le cautionnais. Mais est-ce que j’avais vraiment le choix ?

 

Quelle est cette résistance que je sens à l’intérieur de moi ? Depuis quelques jours, je sens mon passager plus difficile à manœuvrer. Plus pesant. Comme si je trainais un boulet. Il résiste. Comment me débarrasser de lui une fois pour toute ? Est-ce que je peux faire cela ? J’existe, mais existerais-je encore si je me sépare de celui par lequel j’en suis venu à cette même existence ? Et si ça disparition entrainait la mienne ?

 

L’Ombre devenait de plus en plus présente, me laissant quelques minutes par soir réintégrer mes sensations. Ce que j’avais pris au début pour de la curiosité s’avéra en fait… tout autre chose. Elle était prétentieuse, imbue d’elle même, elle n’avait aucune compassion pour les êtres qui l’entourait et elle finit, par ce petit jeu, à me brouiller avec presque toutes les personnes qui comptaient pour moi. J’aurais dû sentir le truc arriver. C’était évident maintenant que j’y repense. Elle avait expérimenté la vie, ressentie le chaud, le froid, la peur, la joie, l’amour, pourquoi voudrait-elle retourner à son néant, pourquoi me laisser la place alors qu’elle pourrait l’occuper par la force ?

Et maintenant, à cause de cette saleté d’ombre, je voyais ma vie partir en lambeau. Je devais réagir. De façon radicale.

Je regardais mon visage hagard se refléter dans mon miroir un petit rictus au bord des lèvres. Elle était là, partout autour de moi, à l’intérieur de moi. Je ne m’appartenais plus. Au prix d’un ultime effort, je posais la main sur l’interrupteur. 

 

Toi, ma salope, c’est la dernière fois que tu fais de l’ingérence dans ma vie.

 

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