La soirée d'Halloween

Par Nuity

Le 1er novembre 20xx.

Cher journal,

Cinq heures. C'est le temps qu'il nous a fallu pour terminer nos costumes. Cinq longues et douloureuses heures où nous avons sué eau, sang et magie pour avoir une tenue convenable et représentative des personnages que nous avions choisis. Oui, il y a eu du sang, parce que je me suis piquée une bonne douzaine de fois avec l'aiguille qui me servait à coudre mon costume. "Mais Opale, tu aurais pu programmer un sortilège pour ça ? Que faisais-tu à coudre à la main comme une humaine normale ?", telle est la question que vous devez vous poser. Oui, je connais effectivement un sortilège parfait pour coudre.

Sauf que c'est pour coudre des plaies. Pas des fringues. Je suis de la catégorie argent bordel, ma magie est axée sur la médecine et la recherche, que je le veuille ou non ! Heureusement pour moi, ma meilleure amie est une hybride. Mi-Métal, Mi-Or, Amanita est née avec des capacités propres à ces deux catégories. Si la catégorie Or est assez proche de la nôtre de par ses domaines (technologie, progrès scientifiques… ce sont des individus très inventifs.), la catégorie Métal est totalement différente, car très liée aux travaux manuels et l'agriculture.

– Les vieux disent que je suis une erreur de la nature et qu'on ne doit appartenir qu'à une seule et unique catégorie. Mais eux, ils seraient bien dans la merde s'ils devaient survivre seuls, tandis que moi j'suis capable de lancer des sorts qui me feront manger et dormir au chaud quoi qu'il arrive !

La question des catégories, notamment le caractère héréditaire et les mariages inter-catégories est encore quelque chose de délicat dans notre royaume. Mais ils sont idiots : nous-mêmes, scientifiques, nous ne savons pas tout du fonctionnement de notre magie. Comme ce n'est pas possible de contrôler tout ça, je ne vois pas l'intérêt de polémiquer dessus. Enfin bref, le fait qu'Amanita aie des pouvoirs de la catégorie Métal a sauvé nos costumes.

– J'adore la couture, surtout quand ce n'est pas du tout moi qui s'en occupe. En fait, j'adore surtout la magie !

Pourquoi ne pas avoir commencé nos costumes plus tôt, me direz-vous ? Eh bien tout simplement parce qu'à Moonstone, les soirées costumées ne sont pas monnaie courante. Les humains ont un choix de divertissement très large, au travers des séries, des films, des livres, dessins animés, culture internet... c'est quelque chose qui n'est pas présent chez nous. Nous avons bien des célébrités, quelques romans et des films cultes, mais tous ces éléments sont censés nous inspirer et nous enseigner quelque chose, et non pas nous divertir. Nous représentons ces personnes par des tableaux et autres œuvres d'art, mais c'est dans l'optique de les honorer, et non pas juste pour s'amuser. Alors, il a fallu faire des recherches pour éviter des pratiques pouvant être offensantes pour les humains, pratiques que l'on ignore en grande majorité. Heureusement pour nous, Ntina a lancé un message de rappel dans la conversation, et ça nous a servi de base pour nos travaux :

Ntina : Bien le bonjour les beaux et belles gosses, pour rappel Samedi c'est costume obligatoire, dans le merveilleux esprit d’Halloween ! Vous avez cependant le droit de venir bien sapé.e.s pour nous impressionner, et vous changer ensuite. Le thème c'est : personnages de pop culture ! Comme d'habitude, les religions et ethnies ne sont pas des costumes, de même pour les handicaps, et ne commencez même pas à songer au blackface ou j'vous démonte. Si votre costume est bien fait on vous reconnaîtra, pas besoin de changer sa couleur de peau pour ça sinon : vous êtes racistes ! Aussi, pour le concours de costume, une petite performance sera exigée pour représenter votre personnage au mieux. Pas d'accent raciste ou autre cliché problématique sur l'ethnie du personnage ou alors, vous connaissez la chanson, j'vous démonte. Mis à part ça, promis j'suis calme. Et enfin, dernière consigne, soyez inventifs, et amusez-vous bien pour vos costumes !

Avec ce message opportun, Amanita et moi avons commencé à chercher de l'inspiration parmi tout ce que l'on avait lu ou regardé durant nos deux premiers mois sur Terre. Puis, nous nous sommes dit que ce serait fort sympathique d'avoir des costumes assortis, alors nous avons farfouillé dans la liste d'animés qu'Amanita avait dévoré au lieu de réviser.

– J'ai une idée qui pourrait te plaire, et ce serait top avec ton afro... Ah, voilà !

Elle m'a alors montrée une affiche sur son téléphone : deux jeunes filles habillées comme des sorcières (d'après la représentation humaine du concept de sorcière), l'une était une blondinette aux cheveux frisés courts et à la robe et chapeau couleur cassis, avec une adorable baguette magique surplombée d'un cristal en forme de diamant, et l'autre était une fille aux longs cheveux roux, portant une tenue similaire à la première fille mais cette fois-ci toute rose, et sa baguette magique était complétée par un cristal en forme de cœur.

– Oh, des sorcières ! C'est vrai que ce serait cool, et ça me donnerait l'occasion de fabriquer une baguette magique, même si elle ne fonctionne pas...

Je m'imaginais déjà en train de secouer ma baguette dans tous les sens et faire un usage excessif de la magie, mais avec style. Puis, je me suis souvenue d'un détail problématique.

– ... mais je ne connais pas du tout la série. On va faire comment ?

Amanita m'a regardée avec un grand sourire, visiblement peu perturbée par cette nouvelle.

– T'inquiète pas ma chérie. On va faire une bonne session de rattrapages.

Et c'est ainsi qu'au lieu de travailler sur mon costume par avance, j'ai regardé les 51 épisodes de ce dessin animé japonais avec Amanita. Je peux vous chanter le générique sans aucun souci, vu le nombre de fois que je l'ai entendu ces dernières 72 heures. Mais c'était pour la bonne cause : j'ai appris beaucoup du personnage qu'Amanita souhaitait que je représente, et j'ai appris beaucoup de choses sur les sentiments des humains.

Par la suite, nous nous sommes rendues dans une boutique spécialisée dans la couture, où des rouleaux immenses de tissus étaient exposés ! Nous avons aussi acheté un peu de peinture et de fausses pierres précieuses pour fabriquer nos baguettes. Une fois rentrées de notre « soirée Musical », nous nous sommes attelées à la construction de ces baguettes, pour ne plus fabriquer que nos robes et chapeaux le lendemain matin. Je ne suis pas quelqu’un de très manuel, j’aime dessiner un peu et m’entraîner pour des interventions chirurgicales simples, mais je ne sais pas faire grand-chose de mes mains. Cuisiner sur Terre est déjà un exploit, et je suis ravie de constater que les capacités culinaires de mon père se retrouvent (en partie, car j’ai encore un long chemin à parcourir avant d’être aussi douée que lui) dans mes gènes, mais les activités manuelles ne sont vraiment pas ma spécialité. Malgré tout, c’était amusant de fabriquer ces costumes, et j’ai eu le plaisir de constater que mes capacités de modification de l’apparence n’étaient pas trop pourries. Je ne m’y suis reprise qu’à deux fois seulement pour obtenir la bonne couleur de cheveux, et j’ai réussi à changer la couleur de mes yeux du premier coup !

 

– Je dois le dire, j’étais impressionnée. D’habitude, c’est moi qui rattrape tes bêtises !

 

… C’est vrai. Je suis une calamité sur pattes. Heureusement que t’es là, ‘Nita.

 

– T’as surtout de la chance que ce soit ton anniversaire ! Sinon, juste pour rire, je t’aurais laissée te débrouiller seule.

C’est vrai que j’ai vingt-et-un ans aujourd’hui. Mon premier anniversaire loin de ma famille… heureusement qu’on fait la fête ce soir, sinon ça aurait été un peu triste pour moi. Mais voyons le positif, on va s’amuser avec des personnes merveilleuses !

 

Nous avons pris le métro costumées, afin de faire une entrée stylée à la soirée. A ma plus grande surprise, Amanita et moi étions loin d’être les seules : de nombreuses personnes faisaient la fête dans les rues de Londres, tous et toutes déguisées en personnages de pop culture, puis je me suis souvenue que cela faisait partie de la tradition d’Halloween, cette étrange fête que certains pays célèbrent le 31 Octobre. J’étais contente de reconnaître certains costumes, prouvant que mon niveau de culture n’est finalement pas si désastreux que cela. L’ambiance était très agréable, avec beaucoup d’humains qui riaient et chantaient ensembles. Certains étaient clairement dans un état avancé d’ébriété, mais cela restait bon enfant. Une fois n’est pas coutume, j’ai presque apprécié mon trajet en métro. Je dis bien presque, car il ne faut pas abuser non plus, ça reste un trajet en métro sur Terre. Quand nous sommes arrivées devant la porte d’entrée de l’immeuble d’Agatha, la musique retentissait au travers d’une fenêtre ouverte. Après avoir sonné, Agatha nous a laissé entrer dans le hall, où l’on a pu lire des petits mots installés sur la porte des voisins :

 

« Bonsoir ! Le 31 octobre au soir, on va faire une grosse fiesta pour l’anniversaire de deux amies. Nous allons tenter de rester discrètes mais nous ne garantissons rien. Si la musique est trop forte n’hésitez pas à nous le signaler ! On vous dédommagera avec des bonbons. Merci de votre compréhension !

 

La bise,

 

Votre voisine du 3eme, Agatha. »

 

Ce qui est bien, c’est que ce message prouve que certains humains sont civilisés : prévenir ses voisins à l’avance est une attention notable, car cela prouve que l’on respecte la vie en communauté en prenant en compte les limites de chacun.

 

– Oh, elle est trop cool de prévenir ta pote ! Ce n’est pas dans mon immeuble qu’on verra ça… combien de fois les flics sont passés pour dire aux voisins du 4eme de la fermer…

Nous avons pris les escaliers jusqu’au 3eme étage, où Agatha, déguisée en la princesse d’un célèbre jeu vidéo humain nommé « The Legend of Zelda » nous a ouvert la porte avec un grand sourire.

 

– Joyeux anniversaire Opale !! Entrez, entrez, si vous voulez retirer vos chaussures j’ai un placard juste là.

Elle s’est ensuite tournée vers Amanita et lui a tendu la main.

 

– Agatha Loth, une amie de fac d’Opale. Je suis ravie de faire ta connaissance !

– Moi aussi ! Opale m’a tant parlé de vous, j’suis trop contente de rencontrer tout le monde. Oh, moi c’est Amanita d’ailleurs, au cas où l’info n’aurait pas tourné.

– AH ! T’inquiète pas, Opale nous a causé. Venez, le gros de la fête se passe dans le salon, et un peu dans la cuisine si vous avez des trucs croustillants à vous raconter entre vous. Vous n’êtes pas les dernières, Jenny, Ntina et Tom sont déjà là.

J’avais déjà entendu parler de cette fameuse « cuisine de soirée ». Apparemment, chez les humains, ceux et celles qui veulent se parler en privée lors d’une fête se retrouvent dans la cuisine pour discuter. C’est une coutume plutôt étrange, mais je trouve ça mignon. Nous avons suivi Agatha, et avons trouvé Ntina habillée en personnage d’un dessin animé inspiré de la légende humaine de l’Atlantide,et Tom, déguisé en protagoniste du même jeu vidéo qu’Agatha (« Même licence !! » auraient-ils hurlé tous les eux en se pointant mutuellement du doigt) en pleine conversation, tandis que Jenny, vêtue d’une grande robe noire et un gros nœud rouge sur la tête, tenait un balai sous le bras et était au téléphone avec quelqu’un.

 

– Opale et Amanita sont là !

Toutes les conversations ont cessé, que ce soit entre Tom et Ntina ou Jenny avec son interlocuteur, pour se diriger vers Amanita et moi. Tom était visiblement ravi de revoir Amanita, car il lui a joyeusement claqué la bise, tandis que Ntina et Jenny étaient plus cordiales lors des présentations. Amanita avait retenu la leçon de la dernière fois : son excitation était (un peu) moins visible, et elle était plus calme.

 

– Amanita Nomi, amie d’enfance d’Opale, j’suis ravie de vous rencontrer !

– Jenny Cao, présidente de l’association des Feministas, et amie de fac d’Opale. Ravie de te rencontrer égalément.

– Ntina Ngoye, co-reine de la soirée avec Opale, je fais aussi partie de l’association des Feministas, et j’ai cours avec Opale. Oh d’ailleurs, tant que j’y pense !

Ntina a farfouillé dans son sac, pour en sortir un badge à paillettes dorées et argentées, avec inscrit « reine de la soirée ».

 

– Je nous ai fait des badges pour ce soir, je me suis dit que ça pourrait être cool, et ça donne un aspect solennel à cette soirée d’anniversaire !

– Oh, c’est une super idée, merci Ntina !

J’étais désormais accordée à la tenue d’Amanita et au badge de Ntina. C’est donc ça, faire partie intégrante d’un groupe ?

 

Les introductions étant faites, Amanita s’est installée avec Ntina et Tom, et ont commencé à discuter musique, tandis que Jenny revenait de la cuisine avec deux verres.

 

– Agatha a fait un punch maison avec du jus d’orange, du sirop de grenadine, et de la vodka. Je crois qu’elle a prévu des mojitos aussi… M’enfin peu importe. Je te souhaite un très joyeux anniversaire ! M’a-t-elle dit en me tendant un verre.

– Merci beaucoup ! Oh, ça a l’air bon.

En effet, ça l’était. C’était tellement bon que j’ai fini mon verre d’un trait, sous le regard ébahi de Jenny.

 

– Eh ben, t’as une descente que je ne remonterais pas à vélo !

Je ne connaissais pas du tout cette expression. Au départ, je pensais qu’elle parlait de l’environnement existant autour de mon logement, ce qui me paraissait étrange puisque toutes les rues étaient plates. Mon incompréhension devait être manifeste, puisqu’Amanita a répondu au loin :

 

– Ça veut dire que tu picoles bien ! C’est pareil en France, certains étudiants boivent comme des trous !

Il est vrai que je peux boire sans problème, étant donné que mon corps semble filtrer l’alcool humain, m’empêchant de me retrouver ivre morte sur le parquet d’Agatha après trois verres. C’est plutôt positif, car je peux goûter pleins de trucs sans me ridiculiser par la suite. J’avais dit aux autres que je buvais peu d’alcool, alors je dois me tenir à carreau et rester fidèle à mon rôle.

 

– Ah, je vois. Le punch est très bon, on dirait presque qu’il n’y a pas d’alcool…

– Effectivement, c’est très sucré, et donc traître, expliqua Jenny, qui avait bu plusieurs gorgées de son propre verre. Faites attention à vous, Agatha a la main lourde sur la bibine, ce serait dommage que vous soyez tous et toutes bourré.e.s avant de jouer au poker avec moi…

--T’inquiète pas Jenny, même déchirée je peux te vaincre, rétorqua Ntina, qui sirotait aussi un verre de punch dans le canapé.

– Que tu dis ! En attendant, la seule qui est capable de voir si je bluffe ou pas, c’est Samira, et tu sais très bien que ses services ne sont pas gratuits, tu vas lui en payer des sucreries à la fac pour qu’elle t’aide !

– Qui va me payer à manger ?

Jenny a eu un mouvement de surprise en entendant la voix de Samira, qui venait tout juste d’arriver dans le salon, déguisée en un personnage de dessin animé qui était (je l’ai appris par la suite) nommé « She-Ra ». Pour l’occasion, elle avait accordé son voile à la tenue de son personnage ce qui donnait l’impression qu’elle avait une longue queue de cheval couleur blond platine. Elle portait aussi des lentilles de contact bleu azur. J’étais frappée par le réalisme de ces lentilles : mis à part avec des effets spéciaux dans les films, je n’aurais jamais cru que les humains puissent changer leur apparence aussi facilement, et si je ne la connaissais pas, je n’aurais pas pu affirmer avec certitude que la couleur de ses yeux n’était pas naturelle. Sa tenue laissait visible ses bras, qui étaient effectivement TRES musclés. De même pour le reste du corps, car le costume se tenait près de son corps, un habit de choix pour une guerrière désireuse d’avoir une bonne liberté de mouvement. Il fallait dire la vérité : elle était trop belle avec ce costume.

 

– Ça c’est une entrée, tu ne t’annonces même pas et tu lorgnes déjà sur mon compte bancaire pour voir comment tu vas me plumer ! s’écria Ntina en riant.

– Pour bien manger, je ferais n’importe quoi, et c’est important pour une sportive comme moi. Mais en attendant, c’est vous qui allez bien manger, j’ai fait le dessert ! Deux énormes pavlova maison, je me suis surpassée ! Et pour le gagnant ou la gagnante du concours de costumes, on part sur un bon pour 10 crêpes bretonnes, valable n’importe quand, lui répondit Samira avec un grand sourire.

– WOUHOU ! J’adore quand c’est toi qui cuisines ! Tes desserts sont parfaits…

– Oui, je me suis dit que ça vous ferait plaisir, à toi et Opale…

– AH ! C’est surtout pour faire plaisir à Op—MMMPH !

– Tut tut tut, pas un mot de plus ou je te vire de ton propre appart’.

Agatha était entrée dans le salon après avoir posé les affaires de Samira dans la chambre. Malheureusement pour moi, je n’ai pas pu entendre la fin de sa phrase, car Jenny lui avait attrapé le visage avec sa main pour la faire taire. Pourtant, Samira avait de nouveau viré au cramoisi, ce qui piquait ma curiosité. Ça n’avait d’ailleurs pas échappé à Amanita, qui affichait un petit sourire et avait un regard plein de malice. Quand j’ai tenté de la questionner par la suite, elle a refusé de répondre et a conservé son petit sourire. Je ne comprends pas, pourquoi tout le monde semble savoir ce qu’il se passe, sauf moi. Suis-je devenue stupide en deux mois sur Terre ? Si c’est le cas, il faut que je m’en aille tout de suite, vous imaginez le nombre de neurones que je risque de perdre au fil du temps ??

 

Je ne me suis pas trop attardée sur le sujet ce soir-là, puisque d’autres invités sont arrivés peu après, et j’ai perdu le fil de ma pensée. Lisa et Tristan s’étaient aussi accordés en s’habillant comme un couple célèbre, et Kate était déguisée en « Alice au pays des merveilles », un personnage d’une histoire pour enfants. Lisa était d’ailleurs de bonne humeur :

 

– J’suis trop contente de faire la fête chez toi, Agatha ! Au moins le proprio de l’immeuble a pensé à mettre un ascenseur… Et les couloirs et portes sont suffisamment larges pour passer…

– C’est pour ça que je n’ai pas proposé mon appart’, il est grand mais c’est clairement pas aux normes handicapés… soupira Tom.

– Avec mon fauteuil, c’est mort, j’peux pas aller n’importe où. Et Tristan est fort hein… mais flemme de me faire porter comme une princesse si j’me cogne de partout, ça va me faire des bleus sur mes magnifiques jambes !

– Je suis surtout terriblement maladroit… avec moi, tu aurais des bleus dans des endroits improbables ! répondit son petit ami.

– Ça c’est bien vrai. Mais bon, on est là, et j’veux picoler !! Toi aussi tu peux mon chéri, vu qu’on ne prend pas la voiture, mais pas trop non plus, j’peux pas te trainer sur le sol pour te ramener.

L’appartement commençait à se remplir gentiment, tandis que certains verres étaient déjà bien vides, dont le mien. Le punch d’Agatha était vraiment super bon… heureusement qu’elle en avait prévu plusieurs litres, car nous attendions encore Fanta tandis que les deux premiers litres avaient été consommés. Fanta est d’ailleurs arrivée vingt minutes plus tard essoufflée et avec les larmes aux yeux, et visiblement tremblante. Agatha la tenait par le bras pour la soutenir.

 

– Merde Fanta, ça va ? Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

– J’ai dû. Semer. Un abruti. Qui me suivait. Il m’a traitée de pute avec mon costume. Il m’a suivie pendant au moins… quinze minutes. J’ai hurlé pour qu’il me foute la paix… mais personne ne réagissait. Il n’arrêtait pas de m’insulter… J’ai fini par courir, mais avec mes talons hauts c’était pas une partie de plaisir… je crois que je me suis éclaté la cheville cinq ou six fois…

Fanta avait un costume vert pailleté qui était censé représenter une fée dans un dessin animé italien. Des ailes en plastique étaient visibles dans son dos, et elle avait de magnifiques bottes à talon de la même couleur que le reste du costume. Effectivement, sa cheville droite était enflée, et son mascara coulait à cause de la sueur. Elle avait dû avoir très peur.

 

– Il est encore dans le coin ? Samira, passe-moi ta fausse épée. Quoique non, ce n’est pas assez résistant. Agatha, t’as un rouleau à pâtisserie ? Je vais briser les chevilles de ce type, répondit Jenny, avec son habituel regard noir. Elle était clairement en colère.

– Laisse tomber, j’ai pris un détour énorme et je me suis faufilée parmi la foule. J’ai aussi sorti mon manteau pour planquer mon costume, vu que c’est reconnaissable…il ne devrait pas m’avoir suivie jusqu’ici. Argh, j’ai vraiment la cheville explosée, moi qui comptais vous sortir une petite danse pour le concours…

– Assieds-toi sur le canapé, Tom et moi on va chercher de quoi te soulager, lui murmura Kate, tandis que Samira aidait Agatha à Allonger Fanta sur le canapé.

Tom était parti chercher un gant de toilette dans la salle de bains, tandis que Kate rapportait un bac à glaçons de la cuisine. Les deux se sont réunis dans le salon et ont commencé à remplir le gant de toilette de glaçons, sous le regard blasé de Fanta.

 

– Quel début de soirée catastrophique… du harcèlement de rue, une cheville éclatée, et un tel gâchis… regardez ces beaux glaçons, ils auraient dû finir dans mon verre, pas sur mon pied !

– T’inquiète pas, j’ai prévu le stock de glaçons ! et pour ta cheville je dois avoir du gel et des bandages dans la salle de bains. On va laisser dégonfler un peu et Jenny te filera les premiers soins ! Lui répondit Agatha. Allez, tiens, goûte donc mon punch, ça va te remonter le moral.

Tout comme moi, Fanta l’avait avalé d’une traite. Elle avait très certainement envie d’oublier tout ce qu’il s’était passé auparavant pour passer une bonne soirée. Amanita observait la scène juste à côté de moi.

 

– Tu peux voir si sa cheville est cassée ? M’a-t-elle dit, en Moonstonien.

– Je ne pense pas que ce soit cassé, juste foulé. Mais par sécurité, je vais utiliser mes yeux un peu plus tard. Là… il y a trop de monde qui peut me voir.

Dans tous les cas, je ne pouvais pas la soigner intégralement sans être vue. Mes capacités sont suffisamment bonnes pour agir sur des veines plus ou moins fines, de même pour des os, mais lorsque ça touchait au tissu musculaire ou aux cellules, j’étais obligée d’avoir recours à des sortilèges spécifiques, voire même à des potions. Pas besoin de préciser que je n’avais absolument pas embarqué mes plantes et mon matériel à potions pour cette soirée, et que l’usage des sortilèges n’était franchement pas discret…

 

Étant donné que tout le monde était arrivé, nous nous sommes réunis dans le salon, chacun ayant un verre à la main. Agatha avait préparé des gâteaux apéritifs, des toasts, et aussi des sauces pour y tremper des chips. Elle avait également sorti toutes les boissons et des glaçons pour que nous puissions nous resservir après.

 

– Bon maintenant qu’on est tous là, la soirée peut commencer. On peut lever nos verres aux deux reines de la soirée, Ntina et Opale, et surtout Opale, vu qu’on est le jour J ! Joyeux anniversaire Opale !

– Joyeux anniversaire ! Se sont exclamés les autres invités, tandis que Lisa et Tristan jetaient joyeusement des confettis sur moi et Ntina.

– Oh, trop mimi les confettis ! Ça me donne l’impression d’être une vraie star, répondit Ntina.

– C’est mignon, mais chiant à nettoyer. Je sens que je vais en retrouver dans six mois… soupira Agatha.

– Alors même six mois plus tard, le souvenir de cette soirée en mon honneur et celui d’Opale qui s’annonce exquise perdurera ! Et puis ne t’inquiète pas, j’irai chercher mon aspirateur s’il le faut.

Nous avons tous trinqué un coup, et chacun s’est mis à siroter son verre en discutant avec les autres. Jenny prenait soin de la cheville de Fanta tout en lui racontant ses vacances, Tom s’évertuait à découper du saucisson sous le regard rêveur de Ntina, qui lorgnait les tranches déjà coupées sur la planche comme si elles étaient des pierres précieuses, et Amanita faisait plus ample connaissance avec Lisa et Tristan. Ma meilleure amie est quelqu’un de très extraverti ; se faire des amis et échanger avec autrui est une seconde nature chez elle. Elle était d’ailleurs en train de parler joyeusement de sa famille, ce qui intriguait beaucoup ses interlocuteurs.

 

– T’as deux mamans ? C’est trop génial ! Je ne savais pas que les gens étaient ouverts comme ça en France… s’écria Lisa.

– J’ai un truc qui me turlupine… quand tu veux appeler l’une d’entre elles, comment tu fais pour différencier ? Et comment ELLES font la différence ? Demanda Tristan.

– Ah, ça c’est simple. Tout est dans l’intonation, murmura Amanita.

– L’intonation ?

– Oui. Pour l’une je parle normalement, d’un ton classique, tandis que pour l’autre, je dois adopter une tonalité plus… comment vous dites ici… bourgeoise ? Mes mères viennent de classes sociales différentes. En gros, y’en a une pour qui je hurle, et pour l’autre, j’dois prendre rendez-vous avec sa secrétaire.

Lisa a explosé de rire, tandis que Tristan notait frénétiquement les mots d’Amanita dans un petit carnet.

 

– C’était donc ça l’astuce… enfin, ça ne va plus être gênant quand mes deux grands-pères seront présents aux repas de famille ! C’était impossible pour eux de faire la différence, quel bazar…

Mais celle qui m’interpellait le plus, c’était Samira. Dans son costume, elle respirait la confiance en soi. Très souriante, elle faisait passer les plateaux de tartines, se rattachant à une conversation, puis à une autre. J’étais contente de la voir comme ça, plus détendue, à l’aise dans son environnement. Il fallait le dire, elle rayonnait. Je l’ai d’ailleurs observée un moment sans m’en rendre compte, car elle a fini par m’approcher en arborant un air inquiet.

 

– Euh… est-ce que quelque chose ne va pas ? J’ai un truc sur le visage ?

Elle avait un beau visage sur son visage. Hein ?

 

– Oh non, rien ! C’est juste que je suis vraiment impressionnée par ton costume ! Tu as fait tous tes accessoires toute seule ?

– Ah, je comprends mieux ! Eh bien, j’ai commencé ce costume l’été dernier, au mois d’août…

– Au mois d’Août ?? T’es dessus depuis tout ce temps ?!

– Il faut bien ! Rien que pour l’épée et la tiare, il m’a fallu un mois entier… et pour la couture, ça a été difficile…

Je me suis effectivement souvenue que la couture n’était pas son fort. Elle me l’avait dit lors de notre première rencontre.

 

– Tout de même, c’est incroyable. On dirait un costume fait par un professionnel !

Chez nous, la couture est réservée aux habits normaux et aux costumes pour des films ou représentations théâtrales. Les couturiers professionnels font un travail remarquable, et bon nombre d’entre eux utilisent la magie uniquement pour des techniques spéciales, telles que l’animation de broderies sur leurs œuvres, ou alors pour aller plus vite en cas de deadline un peu courte. Tout comme certains cuisiniers ou pâtissiers du royaume, ils aiment généralement réaliser leur travail à la main. Je n’étais pas du tout initiée à la couture, mais j’avais déjà observé les robes de la boutique de vêtements qui se situait juste en face de la boulangerie de mon père, et je pouvais au moins constater que pour un travail amateur, le costume de Samira était vraiment bien fait.

 

– Ah ça, je peux remercier ma mère ! Elle a accepté de prendre du temps pour m’aider… j’ai voulu le faire moi-même au départ, mais quand j’ai montré le résultat à Jameela, elle est simplement partie se réfugier aux toilettes pour exploser de rire… en même temps, il faut dire que c’était moche…

J’imaginais bien sa sœur partie se cacher en pouffant de rire pour ne pas blesser la fierté de Samira. J’ai d’ailleurs songé au regard amusé d’Amanita pendant que je me débattais avec mon costume le matin même.

 

– Je te comprends, c’était pareil pour moi avec mon costume, Amanita n’arrêtait pas de rire à chaque fois que je me piquais avec une aiguille ! Heureusement que j’ai des gants, sinon tu verrais tous les petits pansements que j’ai sur les mains…

– Toi aussi ?? Ma mère se moquait de moi devant l’état de mes mains, j’ai dû la soudoyer avec un repas au restaurant pour qu’elle fasse la couture à ma place ! Mais moi je n’ai pas de gants dans mon costume… au moins, ça me donne une allure de guerrière !

Elle m’a montré sa main gauche, qui était couverte de minuscules cicatrices et blessures plus récentes. Par instinct, j’ai retiré mes gants et attrapé sa main. Samira a de toutes petites mains… et si la paume est abîmée, le dessus de la main est tout doux. Elle doit vraiment bien prendre soin de ses mains. Je suis restée comme ça pendant au moins trente secondes, puis je me suis rendue compte que je devais avoir l’air bizarre à fixer et toucher sa main de cette façon. Ça n’a pas loupé, car en jetant un coup d’œil sur ma gauche et ma droite, tout le monde me regardait.

 

– Euh… ah oui, ça laisse des traces, les aiguilles ! Et ton autre main, ça cicatrise bien ? Vu que tu es droitière, tu t’en sers beaucoup plus…

Sans poser la moindre question, Samira m’a montré son autre main.

 

– J’ai dû repriser un point de mon costume avant de venir, une des coutures s’était cassée avec l’usure… je me suis piquée à nouveau…

Elle avait effectivement deux petites marques rouges sur le bout du majeur et de l’annulaire.

 

– Il faudra bien désinfecter ! C’est ce que j’ai fait systématiquement avec mes plaies…

J’ai fini par lâcher ses mains et remettre mes gants. Ça m’a fait bizarre, elle avait certes les mains chaudes, mais mes gants semblaient vraiment glacés quand je les ai remis. J’aurais peut-être dû demander à Samira de les réchauffer pour moi…

Bizarrement, personne n’a rien dit après. Je pensais qu’Amanita allait encore me donner son air rempli de malice, mais ce ne fut pas le cas. Du moins, pas dans ce que j’ai pu voir…

Le reste de la soirée était vraiment génial. Comme ma dernière soirée avec les feministas, nous avons bu (un peu, promis tout le monde était sage), chanté (beaucoup, ma voix s’en remet encore) les génériques des films et séries des personnages que nous incarnions (on s’était bien préparées avec Amanita ; elle avait eu le nez fin à me faire écouter le générique cinquante et une fois…), Tom nous a tous et toutes vaincus au tournoi de jeux de voitures (« ma fierté d’homme est en jeu à chaque fois ! ») au grand désarroi de Lisa et Jenny, qui voulaient se retrouver à nouveau en finale et remettre en jeu les dix cafés pariés lors de la soirée d’intégration.

– Au pire, vous pouvez me filer cinq cafés chacune, vu que c’est moi le grand gagnant !

– DANS TES RÊVES ! S’étaient écriées les deux jeunes femmes.

J’étais ravie de constater qu’Amanita s‘intégrait à merveille avec les feministas, et sa stratégie était d’ailleurs rondement ficelée : elle avait modifié le sortilège de communication pour lui faire ressortir un léger accent français quand elle parlait, ce qui ne manquait pas d’émerveiller tout le monde.

– Maintenant que j’y pense, je n’ai jamais vue Opale parler français… avait dit Kate.

– J’ai cru vous entendre parler une langue étrangère toutes les deux, quand Fanta est arrivée, mais je n’ai pas reconnu ça comme du français… j’en ai fait un peu au lycée même si je suis carrément une quiche… répondit Lisa, qui comme à son habitude, traduisait instinctivement en langue des signes tout ce qu’elle disait lorsque Kate était là.

Amanita m’a jeté un petit regard inquiet. Notre couverture allait-elle être grillée pour une erreur aussi stupide ?

– En même temps, tu séchais les cours de français pour aller à des tournois de danse… soupira Tristan.

– Ah… oui… j’avais oublié ce léger détail qui a toute son importance. Au moins, mon accident m’a ramenée à la raison, j’ai dû arrêter de danser comme je le faisais avant !

– Mais tu séchais toujours les cours de français… même quand tu avais fini ta rééducation, tu allais à tous les cours sauf le français !

– J’ai appris à commander à manger et à demander le chemin pour les meilleurs salons de thé. C’est tout ce qu’il me faut pour survivre en France !

La remarque de Tristan avait suffit à détourner l’attention de tout le monde concernant la langue que nous parlions. Amanita semblait avoir repris son souffle, et évitait les mouvements brusques pour ne plus se faire remarquer. J’ai fait de même.

Par la suite, il y a encore eu un « action ou vérité ». Comme par hasard, Ntina et moi étions celles qui avions le plus de questions et de défis. Ntina nous a à nouveau raconté une expérience amoureuse foireuse, où cette fois-ci, un homme l’avait invitée à un dîner romantique. Tout se passait bien, jusqu’au moment de l’addition. Elle souhaitait payer pour lui, car ils avaient déjà eu un premier rencard où il avait payé, mais le type s’est offusqué, et elle a été obligée de lui prêter sa carte bleue pour qu’il aille payer « comme un homme ».

– C’était d’un ridicule ! L’ego des hommes est si fragile… j’te préviens Tominou, si t’as l’audace de devenir comme ça, tu peux compter sur moi pour te remettre les idées en place !

Entre deux verres du délicieux punch d’Agatha, nous avons également fait un concours de sculpture de citrouille. « Un classique d’Halloween ! » s’était exclamée Ntina, visiblement ravie de planter la pauvre citrouille qui vivait paisiblement son existence de cucurbitacée en face d’elle. Bien évidemment, Agatha a récupéré tout l’intérieur des citrouilles :

– Ça va faire de super bonnes soupes et des purées pour tout le monde !

Je l’avoue, cette activité était très drôle. Grâce à la prévention de Jenny, j’ai mis de la citrouille partout… sur mon bavoir, accroché autour de mon cou. Mon costume était sauvé. Mais celle qui s’en sortait le mieux, c’était Amanita : sa sculpture était magnifique et d’une précision à couper le souffle. Ce que personne ne sait, c’est qu’en dissimulant ses avant-bras avec des gants, elle a pu activer ses bras de métal sans se faire repérer, et tricher autant qu’elle le voulait. Bien sûr, elle n’avouera jamais qu’elle a triché, ou à défaut, elle clamera avoir fait ça au nom de la science et du progrès, car elle n’avait encore jamais tenté de graver des dessins sur des citrouilles. Mais honnêtement, qui peut la blâmer ? Si j’étais de la catégorie Métal, j’aurais très certainement fait la même chose. Ma citrouille était hideuse, mais au moins, elle correspondait à l’esprit d’Halloween. SI j’avais utilisé ma magie, j’aurais pu lui faire des incisions d’une précision chirurgicale, et je lui aurais fait des points de suture de qualité, mais je n’aurais pas pu dessiner l’équivalent de la tour Eiffel sur le côté gauche. Sans surprise, Amanita a gagné cette épreuve, et Agatha lui a promis que lorsque j’irai en France pour Noël, elle me donnera de la soupe faite maison exprès pour elle, une recette secrète et exclusive. Moi aussi j’voulais de la soupe… J’espère qu’Amanita me fera goûter.

Enfin, après avoir mangé des pizzas fraîches (et bu encore un peu, je savais que la consommation d’alcool n’était pas négligeable malgré tout car Jenny riait toute seule de temps en temps), nous sommes arrivées au moment de notre concours de costumes.

– Mesdames et messieurs, comme je suis alitée, je serai la juge de ce concours. Vous devrez défiler devant moi avec vos costumes ! Libre à vous d’interpréter une scène culte liée à votre personnage, ou de me corrompre avec un mojito maison, expliqua Fanta, dont la cheville était encore enveloppée dans un torchon rempli de glaçons.

– Quel dommage, ton costume est pourtant super cool, je suis sûre que tu aurais fait une prestation de dingue si tu n’étais pas blessée ! Répondit Kate d’un air désolé.

– Ah ça pour être cool, il est cool mon costume. Et encore, vous n’avez pas tout vu. POUVOIR DES WINX !

Alors qu’elle criait le slogan de la fameuse série italienne sur de jeunes fées en tapant une petite pose stylée, Fanta a appuyé sur un petit bouton. A la surprise générale…

– OH MON DIEU TES AILES BRILLENT ! ELLES BRILLENT COMME CELLES D’UNE VRAIE FÉE ! s’exclama Samira.

– TON COSTUME EST INCROYABLE, J’VEUX LE MÊME ! Renchérit Jenny, qui après quelques verres, avait du mal à contrôler le volume sonore de sa voix.

… oui, ses ailes s’étaient illuminées. On ne dirait pas comme ça, mais en réalité, j’étais bouche bée tant j’ai trouvé ça incroyable. Tout le monde était d’ailleurs admiratif, surtout Amanita, qui exprimait un grand intérêt pour ce genre d’inventions.

– C’est génial ! Tu les as trouvées où, ces fausses ailes qui brillent ?

– Ces ailes-là ma chérie, elles sont uniques au monde ! Tout du moins, elles doivent pas courir les rues. Je les ai faites moi-même, ça m’a pris un temps fou ! Mais elles sont parfaites, alors c’est tout ce qui compte !

Amanita examinait les ailes lumineuses avec des étoiles dans les yeux. Entre sa passion pour les travaux manuels et la technologie, son côté hybride ressortait énormément. Je n’aurais d’ailleurs pas été étonnée de voir ses avant-bras et le contour de ses yeux changer de couleur, prête à démonter ces ailes pour découvrir les secrets qu’elles dissimulaient. Ses bras de métal et ses fines dorures qui remontaient jusqu’aux tempes, montrant son cerveau de génie en pleine action et ses mains habiles pour la création.

– J’aurais dû demander à Fanta d’illuminer mon épée, ça aurait été génial ! Soupira Samira, tandis qu’elle fixait son épée comme si elle s’attendait à ce que son œuvre se mette à briller.

– Elle va bien s’entendre avec Amanita, deux filles qui aiment inventer des trucs, ça ne peut que donner un résultat de dingue ! Mais moi aussi, j’aurais aimé qu’elle ait cette idée pour nos baguettes…

Par la suite, nous avons tous et toutes défilé devant Fanta, dont les ailes brillaient toujours. Amanita et moi avons reproduit (et surtout chanté) le générique de début de l’animé que nous représentions, Samira a montré ses talents d’épéiste – j’ai d’ailleurs appris ce soir-là qu’elle avait fait six ans d’escrime, ce qui est VRAIMENT super cool -, Tristan et Lisa ont repris une scène romantique entre leurs deux personnages, et Kate, qui avait apporté tout un tas d’accessoires, a carrément récité un passage entier du livre dont venait son personnage, passage qu’elle avait appris par coeur.

– J’ai fait du théâtre pour apprendre à mieux parler, j’ai appris tout un tas de textes. Il fallait bien que ça me serve un jour !

Les autres n’avaient rien prévu de particulier, mais tous et toutes avaient défilé sous le regard amusé de Fanta. Visiblement, elle adorait sa position de juge. Enfin, l’heure de la délibération est arrivée.

– Okay les enfants, j’ai noté toutes vos prestations, et j’ai enfin un classement final. Sachez que vous avez tous et toutes des costumes grave stylés, et que peu importe le ou la gagnante, vous êtes tous et toutes des beaux et belles gosses. En troisième position : Amanita et Opale ! Vos costumes sont hyper cool, j’ai eu l’impression de revivre mon enfance où je me couchais à une heure du mat’ contre la volonté de ma mère pour regarder cet animé, et mention spéciale à l’opening, si je n’avais eu pas la cheville explosée je serais venue chanter et danser avec vous !

– YES ! Nous nous sommes écriées, ravies d’être sur le podium pour notre première fête costumée.

– En deuxième position, Kate ! Franchement, ta représentation de la scène du thé, c’était trop génial, maintenant je veux te voir au cinéma ou je fais un scandale !

– WOUHOUH ! Toutes ces nuits blanches à m’entraîner n’auront pas été vaines !

– Et enfin, en première position…

La tension était palpable. Les derniers candidats encore restant se zieutaient, se demandant qui était l’heureux ou l’heureuse élu.e.

– Samira ! Ton costume entièrement fait main, ton épée, ta prestation d’escrimeuse, ça m’a donné l’impression que la vraie She-Ra était devant moi. Il ne manque plus que ta « Catra » qui dit « Hey Adora... » et là, j’me crois sur Etheria !

– Ma… ma Catra ??? Balbutia Samira, qui avait visiblement du mal à gérer ses émotions face à la grande nouvelle. A ce jour, je ne sais toujours pas ce que signifie cette référence ; je pense que je vais ajouter cette série à ma liste, surtout si Samira l’aime bien.

– Je n’en dirai pas plus, mais j’en connais une ici qui serait trop mignonne avec des oreilles de chat.

– C’est vrai que ça t’irait bien, des oreilles de chat… me murmura Amanita.

– Hein ?

– Laisse, tu comprendras plus tard !

Nota bene : on est plus tard, et je ne comprends toujours pas.

– Enfin bref, vous avez ramené un trophée pour la gagnante ? On doit te couronner reine des costumes ! s’exclama Fanta.

– J’ai des pin’s si vous voulez ! Répondit Ntina, qui avait déjà la main dans son sac.

– Tu as vraiment des pin’s pour tout ?? S’est étonné Tom.

– Je vous l’avais dit que m’offrir cette machine à pin’s pour mes 19 ans était à la fois la meilleure et la pire des idées ! AH ! J’en ai bien un ici !

Ntina avait sorti un nouveau pin’s couleur émeraude, avec inscrit « reine des costumes ». Elle l’a ensuite placé sur le haut du torse de Samira, et a ensuite reculé un peu pour admirer son œuvre d’un air satisfait. A ce stade de la soirée, quasi tout le monde avait écopé d’un des pin’s de Ntina, pour des raisons diverses et variées.

Après ça, il était l’heure du dessert. Tom et Kate avaient ramené les gâteaux de Samira sur la table, tandis que tout le monde chantait « Joyeux anniversaire Opale et Ntina ! » à l’unisson. Chez nous aussi, les gens chantent pour célébrer nos anniversaires, mais ils le font uniquement pour montrer leurs performances vocales et rendre l’occasion plus… classieuse. Ce n’est clairement pas aussi chaleureux qu’ici, où tout le monde chante pour le plaisir. Je sais qu’Amanita pense la même chose : je ne l’avais jamais vue autant investie dans une soirée d’anniversaire, et je vois bien qu’elle s’est réellement amusée, comme moi d’ailleurs. Tout le monde prenait des photos de Ntina et moi devant nos gâteaux respectifs, mais aussi des photos de groupe. Une photo en particulier m’a vraiment marquée : Jenny avait raconté une blague à Amanita alors qu’elle était juste à côté de moi en train de poser devant le gâteau, et c’était si drôle que nous avons explosé de rire toutes les deux. Sur cette photo, on nous voit en plein fou rire, la bouche grande ouverte, les yeux fermés et les dents bien visibles, et on nous voit surtout très heureuses d’être là. Je l’enverrai à mes parents lors de notre appel.

Le dessert était délicieux. Je suis convaincue que je fais du diabète à présent, mais croyez-moi, ça en vaut la peine. Après tout, qu’est-ce qu’un taux de sucre un peu trop élevé en échange de la dégustation des meilleurs desserts de l’univers ? (Je plaisante. Le diabète ça craint. Maman m’a déjà mise en garde contre ça, et a plusieurs fois engueulé Papa en lui disant de faire attention à son taux de sucre. Faites attention à la quantité de sucre que vous mangez.)

Mais le clou de la soirée, c’était après. A Moonstone, pour nos anniversaires, nous ne recevons pas vraiment des cadeaux, mais plutôt des éléments en rapport avec notre année à venir. Ca peut être des livres de cours, du matériel d’apprentissage, des stages pour pratiquer la magie de notre catégorie, des cours pour obtenir le permis de téléportation… et pas forcément des cadeaux juste pour nous faire plaisir. De plus, nous ne recevons qu’un seul cadeau par an, mais attention : tout le monde participe et y met du sien, et ce sont généralement de beaux cadeaux… qui sont utiles pour notre formation de parfait.e petit.e sorcier.e. Rien concernant nos hobbies extérieurs. Mais chez les humains, ce n’est pas comme ça que ça fonctionne : les amis et la famille choisissent des cadeaux en fonction de la personnalité, des goûts, des intérêts de la personne qui reçoit ces cadeaux. Ce soir-là, Ntina en a d’ailleurs reçu pleins : elle aime prendre soin d’elle, alors avec l’aide de Lisa qui connaissait un super centre, un des cadeaux communs était une journée au spa.

– Tu verras, tous leurs soins avec de l’eau, c’est un truc de dingue. Les meilleurs massages de toute ma vie… avait expliqué la blondinette.

Elle avait également reçu deux places de concert pour son groupe favori, qui devait passer à Londres deux mois plus tard. Pour Ntina qui avait déjà les larmes aux yeux en pensant à cette journée entière de petits soins, ça a été un coup critique : elle a hurlé de joie en pleurant dans tout l’appartement, et embrassait chaque personne qu’elle croisait. Elle a également gloussé en voyant les vinyles que Tom, Amanita et moi avions acheté pour elle, tout en les serrant fort contre elle. J’avais toujours vu Ntina comme une personne très cool, qui contrôlait bien ses émotions et restait calme de manière générale, mais ce soir-là, j’ai vu une fille très heureuse d’être avec des ami.e.s qui la connaissaient par coeur et qui l’aimaient suffisamment fort pour se souvenir de tout ce qui l’intéressait, et qui ne cachait pas sa joie. Je l’avoue, ça m’a émue, et Amanita aussi. Nous ne nous sommes jamais rien offert d’autre que nos bagues, mais je crois que j’ai ressenti un peu la même chose que Ntina en voyant que ma meilleure amie avait pris le temps de chercher ma pierre de naissance pour en faire une bague représentant notre amitié.

Mais je n’ai pas eu à m’accrocher à ce souvenir pour tenter de retrouver cette sensation pendant bien longtemps. Je ne m’y attendais absolument pas, mais lorsque Ntina a fini de remercier chaleureusement tout le monde, elle s’est tournée vers moi.

– Bon, maintenant que j’ai fini de pleurer, c’est à ton tour !

– Comment ça, à mon tour ?

– Ben voyons, tu ne pensais quand même pas qu’on n’avait rien prévu pour toi ! Avec les autres, on a mené une enquête auprès d’Amanita digne du FBI et de la CIA réunis juste pour pouvoir te trouver les cadeaux parfaits ! On avait quelques idées, mais tu n’étais pas avec nous depuis assez longtemps pour qu’on soit certains et certaines de nos choix…

Interloquée, je me suis tournée vers Amanita.

– Tu as comploté avec les feministas dans mon dos ?

– Et pas qu’un peu ! Tes potes sont top, j’ai passé les quinze derniers jours à discuter avec tout le monde pour faire connaissance et te prévoir un anniversaire du tonnerre ! Le seul que j’ai rencontré après les autres, c’est Tom, mais on m’a dit pourquoi, et je respecte entièrement cette décision. Allez, maintenant on va te montrer le fruit de notre travail !

Amanita a foncé vers la cuisine, et en est ressortie avec les bras remplis de petits cadeaux.

– Tadaaaa ! Allez, ouvre tes cadeaux sinon je vais imploser, je garde la surprise depuis quinze jours et je n’en peux plus.

– Tout ça pour moi ? T’es sûre ? Vous êtes sûr.e.s ?

– Certaine ! J’te préviens je veux tout pareil à mon anniversaire !

– Tu es notre amie, c’est normal qu’on veuille te faire plaisir le jour de ton anniversaire, a répondu Jenny avec sa voix douce. Aussi, je veux que tu ouvres le paquet vert, c’est le mien et j’adore passer en première devant tout le monde.

– Hum hum. Amanita venait de se racler la gorge, comme si elle avait pris froid.

– … et aussi celui d’Amanita. Enfin, l’idée vient d’elle, l’exécution vient de moi. Ça fait 10-90.

J’ai donc ouvert le paquet en question, les mains tremblantes. Je n’en revenais toujours pas, non seulement pour les présents, mais aussi des mots de Jenny. Le papier cadeau déchiré a dévoilé une boîte en bois, visiblement personnalisée à la main. Je l’ai ouverte, et j’y ai vu des cartes, elles aussi faites à la main.

– Il s’agit d’un set de tarot divinatoire ! Je l’ai fait moi-même, mais ça ne devrait pas poser de problème pour son utilisation, j’ai pris toutes les mesures nécessaires pour que ces cartes soient tiennes !

J’avais déjà étudié certaines pratiques humaines concernant la divination, le tarot étant une branche de la cartomancie. Certains individus se servent du tirage des cartes pour prédire l’avenir et ainsi adapter leur comportement pour éviter ou favoriser une situation. Pour ceux qui ne croient pas à la divination et au spiritualisme, ça pourrait s’apparenter à une prophétie auto-réalisatrice – se persuader de telle ou telle chose, et être conditionné pour que tel ou tel évènement se réalise ou non –, mais pour les croyants, le tarot divinatoire est une pratique sûre. J’étais très curieuse du fonctionnement, et maintenant, j’aurai l’occasion de mettre en pratique mes talents. Même chez les sorciers, prédire l’avenir est impossible : la seule chose que l’on puisse faire est anticiper au maximum nos actes et leurs conséquences.

– Il est magnifique… je ne savais pas que tu étais aussi douée en art !

– En réalité, j’ai commissionné une des filles du club d’art pour les illustrations, et une autre pour la boîte. Mais j’ai fabriqué les cartes moi-même par la suite ! Pareil pour la notice, tout y est indiqué, même si je pense que tu ne devrais pas en avoir besoin, vu qu’Amanita nous a raconté ta passion pour tout ce qui est astrologie et divination.

Techniquement, malgré mon fort intérêt, je n’ai pas toutes les connaissances requises. La notice va donc m’être fort utile pour utiliser correctement ces cartes. On ne dirait pas comme ça, mais je prends très au sérieux ces pratiques. Après tout, la Terre n’est pas juste une planète nulle et peuplée d’idiots, il y a pour sûr des forces inexpliquées et de l’énergie spirituelle dans cet endroit. Nous avons bien de la magie dans notre sang, pourquoi serions-nous les seuls êtres vivants dans l’univers à en posséder ? Pourquoi pas la faune et la flore ?

– C’est incroyable… je n’avais pas mon propre set, mais désormais je vais pouvoir m’entraîner ! Merci beaucoup, c’est merveilleux ! Me suis-je écriée, émue.

– Ne crie pas ta joie trop vite, car d’ici un mois et demi on va tous et toutes te harceler pour avoir notre propre tirage ! A répondu Tom en riant.

– Oh oui… ça va m’aider à passer mes partiels plus sereinement… ou pas… murmura Kate.

– Allez, à notre tour ! On s’est dits que toi aussi tu méritais une bonne journée de spa, alors on s’est cotisés avec Tristan, Agatha, Tom et Kate. Ouvre donc ton coffret cadeau, tu pourras voir toutes les options proposées ! On a même rajouté un repas gastro dans le tien car on avait un peu plus de budget ! M’a dit Lisa en fonçant sur moi après avoir attrapé son paquet dans la pile.

J’ai ouvert le second cadeau, et j’ai lu la liste des soins proposés. Balnéothérapie, soins du visage le matin, menu gastronomique en fonction de la carte le midi, et série d’exercices pour le corps ainsi que des massages. Je devais avoir des étoiles dans la yeux en découvrant tout ça, car je m’imaginais déjà là-bas, en train de savourer ce confort.

– Des massages… on va enfin remettre mon dos en place… et la balnéothérapie… j’adore l’eau chaude… c’est génial, merci !

– J’vous l’avais dit les gars, des journées au spa, ce sont des valeurs sûres en terme de cadeaux. Répondit Lisa, visiblement satisfaite.

Ensuite, ce fut au tour du cadeau de Fanta et Ntina. Un gros paquet plat, assez lourd, qui contenait une sorte de grimoire.

– C’est un livre spécialisé dans les potions, emplâtres et autres concoctions à base de plantes ! T’as plusieurs recettes venant de différents pays et des remèdes de grand-mère. Amanita nous a aussi dit que tu adorais ça, alors avec Ntina, on a pensé que ça pourrait te faire plaisir. Ça correspond plutôt bien à ton costume, vu que pour certaines fiches recettes c’est considéré comme de la sorcellerie ! Je suis sûre que tu ferais une excellente sorcière… m’a expliqué Fanta.

Derrière moi, j’ai entendu Amanita s’étouffer avec le contenu de son verre. Je me suis efforcée de ne pas exploser de rire face à cette coïncidence, et j’ai gardé mon calme. Si elles savaient…

J’ai feuilleté quelques pages, très curieuse. Certaines recettes avaient attiré mon regard, et je me suis promise d’en expérimenter quelques unes. J’avais même repéré un emplâtre au vinaigre et à l’argile rouge, censé aider à soigner des entorses. Il était fort dommage que les ingrédients en question n’étaient pas à portée de main, car sinon, je me serais servie de ce livre de manière immédiate sur la cheville endolorie de Fanta.

– J’ai toujours été intriguée par les recettes de grand-mère, surtout pour moi qui suis une scientifique. Je reste très ouverte sur les médecines alternatives, alors si ça ne te dérange pas, je pense t’emprunter ce livre d’ici quelques temps, me demanda Jenny, qui regardait la recette de l’emplâtre d’argile rouge par-dessus mon épaule.

– Ce sera avec plaisir ! Ce grimoire a l’air très complet, je vais m’amuser avec ça. Merci beaucoup les filles, c’était une super idée !

J’étais ravie de ces cadeaux. Tous avaient un lien non seulement avec mes intérêts, mais en plus avec les différentes cultures présentes dans le monde des humains. Amanita avait vraiment bien conseillé mes ami.e.s.

Enfin, ce fut au tour du cadeau de Samira. C’était un tout petit paquet soigneusement emballé, que j’ai ouvert avec précaution – je savais désormais à quel point il était difficile d’emballer un cadeau aussi proprement, je n’allais pas massacrer tout ce travail en quelques secondes – et dedans, il y avait un sachet. A l’intérieur, deux magnifiques rubans en soie rose dorée étaient pliés. Ils étaient exactement comme...

– Ce sont des chouchous cousus à la main ! J’ai aussi demandé de l’aide à ma maman, mais aussi à Fanta et Ntina pour être sûre que ces rubans pourront attacher tes cheveux correctement. Tu m’avais dit que tu aimais beaucoup la couleur quand on s’est rencontrées, alors je n’ai pas oublié et je me suis dit que tu serais contente de porter cette couleur dans tes cheveux. Et cette couleur va te donner bonne mine aussi… tu seras jolie avec, j’en suis certaine… balbutia Samira, qui mangeait ses mots sur la fin.

Pour une raison que j’ignore encore, je crois que c’est ce présent qui m’a le plus touchée ce soir-là. Pourtant, je ressentais une joie incommensurable à l’idée que des personnes que je connais depuis deux mois seulement se soient autant investies pour découvrir mes passions et m’offrir des présents qui me rendent très heureuse. J’adorais ce sentiment, et pour rien au monde je ne l’échangerais contre autre chose. Pour rien au monde je ne regretterai d’être venue sur cette planète. Mais j’ai caressé les rubans, et tout a été balayé. Pour être honnête, j’ai cru que j’allais fondre en larmes. Heureusement pour moi, Amanita a touché mon épaule et s’est approchée pour mieux voir les rubans, ce qui m’a aidée à garder la face. Samira s’était souvenue de notre tout premier échange, quand bien même mon comportement avait été des plus embarrassants au départ. Elle a conservé dans sa mémoire mon premier compliment envers elle. Ma courte existence sur cette planète a été suffisamment marquante pour qu’une personne aussi merveilleuse que Samira décide de me laisser une place dans son esprit.

– Ils sont magnifiques…

Je n’ai même pas fini ma phrase. En fait, je n’avais plus rien d’autre à dire. Tout ce que j’ai fait, c’est me lever, la prendre dans mes bras, et lui faire un énorme bisou sur la joue. Elle a la peau très douce et sent bon la mangue.

– Ça c’est top pour des matching outfits ! S’est exclamée Ntina en observant les chouchous de plus près.

Sa remarque m’a fait lâcher Samira, tout simplement car je me suis souvenue que nous n’étions pas seules au monde à cet instant, mais plutôt à une grosse soirée d’anniversaire avec nos ami.e.s. Pourquoi ce retour à la réalité était-il si… peu agréable ?

– Des « matching outfits » ?

– Ouais, des tenues accordées. J’avais vu un vieux couple faire ça, accorder ses tenues avec les couleurs et tout. Vous commenciez déjà bien avec ta chemise en satin lilas et ton voile en satin lilas, mais à ce rythme vous allez partager la même garde-robe ! Quand même Sam’, ta mère est vraiment douée en couture, ces rubans sont nickel… je devrais lui passer commande un de ces jours...

J’ai regardé Samira. Sans surprise, elle était cramoisie. Pourquoi me suis-je habituée à ça ?

Par la suite, j’ai remercié chaleureusement chaque personne présente dans l’appartement d’Agatha. Plus qu’un devoir de politesse, je ressentais le besoin d’exprimer ma joie face aux efforts que tous et toutes ont fait. C’était aussi un excellent rappel pour moi : je me dois de faire encore plus d’efforts pour vivre comme une humaine et mieux les comprendre, je dois prendre du temps et investir mon énergie pour protéger ces amitiés nouvelles. Cette soirée extraordinaire m’a montré qu’Amanita et moi étions sur la bonne voie : je ne regretterai pas mon choix.

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