DANS LA MOITEUR DU BRÉSIL

Notes de l’auteur : Margaux se sent seule dans son grand domaine en Bretagne.

Juste avant la fermeture du pays, Margaux avait embarqué ses deux copines porte Molitor, direction la Bretagne. Un domaine familial au bord de l’Océan Atlantique. Sur le papier, ça s'appelait un confinement de rêve et dans les premiers temps, ça l’était. On aurait dit un camp de vacances cinq tridents avec gueuletons d’anthologie et apéros débridés avec les potes en vidéo, éparpillés par monts et par vaux. La première nuit, elles se tenaient les côtes, secouées par des quintes de rire, en hurlant les paroles du Connemara ou en reprenant en coeur le refrain de Nuit magique, déguisées avec trois bouts de ficelle. Atteignant le bout du bout, Margaux s’était retrouvée avec un abat-jour en tissu sur la tête, tandis qu’elle faisait tournoyer en l’air une brosse WC, proclamant qu’elle était la « Reine Marie En-Toilette ». Après quelques soirées karaoké de cet acabit, les réveils finirent par s’avérer difficiles, et même violents petit à petit. La gueule de bois sapait dangereusement la résistance aux angoisses. Plus la journée avançait et plus elle perdait pied. Hagarde, en pyjama au milieu de l’après-midi, elle se sentait bloquée dans le plus mauvais film de catastrophe qui soit. Il y a quinze jours, elle planifiait un jeep trip au Maroc et aujourd’hui, il n’y avait plus d’avion dans le ciel. Le monde était frappé par une pandémie. Un décompte morbide achevait désormais les journées, et une forme nouvelle d’apathie était apparue, une sorte d’apathie nerveuse, mélange d’indifférence sensible et de démangeaisons sous-cutanées. Après plusieurs jours à se gratter, elle décida de calmer le jeu. Les allers-retours dans la cave du grand-père se firent sinon moins fréquents, en tout cas plus raisonnables. Une verre par soir devint sa limite. Avec les autres, elles continuaient à délirer, mais la frénésie des débuts était passée et elles s’endormaient rarement après minuit. Des années de célibat à Paris lui avaient appris à se méfier des actes répétitifs, et à ne plus croire tout à fait aux histoires qu’on se raconte pour justifier les petits manèges. Comme celui du lundi soir, quand elle sortait boire des verres, et finissait la nuit avec un mec, vaguement intéressant, et que le mardi, elle se sentait plus seule que jamais. Il valait mieux stopper la machine avant qu’elle s’emballe tout à fait. Lever le pied et voir venir, c’était ce qu’il fallait faire.

Une autre évidence s’imposa à elle quand elle prit conscience que cette période allait durer : elle allait avoir envie de baiser. Alors, elle fit du mieux qu’elle pouvait pour occuper ses journées : des ballades le long de la côte, un peu de lecture, une heure de yoga, elle appelait sa mère et elle prenait plus que sa part dans l’entretien de la maison, immense, et dans la préparation des repas qu’elles prenaient ensemble sur la terrasse. À minuit, après avoir fumée une dernière Camel, elle s’allongeait. Elle rêvait la tête posée sur ses bras. Les images défilaient d’abord lentement, puis en accéléré de façon saccadée, elle voyait une langue, des mains , un sexe large ou la bouche d’un homme. Savoir que c’était interdit n’aidait pas à accepter la privation. Au contraire, elle se demandait à combien de kilomètres de la maison se trouvait le premier mâle confiné. Et là, comme à chaque fois, elle pensait à sa grand-mère. L’’abstinence des célibataires faisait partie du plan global pour sauver nos ainés. C’était assez déconcertant de penser à sa grand-mère dans un moment pareil mais ça lui permettait de garder la tête froide et de rester chez elle. Une nuit, qu’elle était à se morfondre sur le canapé de sa chambre, elle finit par attraper un cahier pour tenter une expérience nouvelle . Elle avait toujours voulu écrire. Par manque de temps, par peur d’échouer ou par peur que sa prose soit médiocre, ce projet était lui aussi resté inassouvi. Elle se mit d’abord à griffonner quelques mots qu’elle ratura, puis elle eut l’idée de raconter ses ébats avec son jeune dieu brésilien. Nathanaël et elle avaient vécu quelques temps ensemble à son retour du Mexique. Elle se remémora la première fois qu’ils avaient baisé. Et d’une traite, elle écrivit une nouvelle érotique. Elle pouffa plusieurs fois avant de se mettre à rire franchement. Jamais, elle n’aurait imaginé que c’était aussi drôle d’écrire sur le sexe. Alors qu’elle cherchait des synonymes littéraires pour remplacer le mot bite, « il a sorti son engin » lui parut acceptable. Et, elle se mit encore une fois à rire, mais cette fois-ci, ce fut à gorge déployée. Le silence qui régnait dans la maison la surprit quand elle cessa de rire. Elle se sentit libérée, toute entière détendue.

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Milie Ouate
Posté le 30/04/2020
Parce que je ne retrouve rien d'autre à redire à ce texte drôle et frais, qui met en image les côtés positifs du confinement, je relèverai simplement une coquillette, que dis je un vermicelle! Il y a un E en trop à ''un verre par soir devint sa limite '' à moins que tu ne fasses allusion à la bouteille. Merci pour cette tranche de vie!
Edgar Fabar
Posté le 01/05/2020
frais comme l'air de la Bretagne qui a inspiré ce texte certainement... ah vivement que les baraques à frites rouvrent !! Et merci pour votre doux commentaire, à bientôt !
Grde Marguerite
Posté le 24/04/2020
Pardon, je suis vraiment neu-neu, c'était pourtant annoncé. Des tranches de vie. AH D'ACCORD. Quelle excuse puis-je trouver, à part un gâtisme assez avancé ?...
Bel exercice, qui permet d'être concis et de ne pas tomber dans la monotonie, pour mieux explorer les mille et un aspects de cette période particulière.
Edgar Fabar
Posté le 30/04/2020
Je préfère quelqu'un qui lit le texte plutôt que le résumé... tu es donc pardonnée :-)
Grde Marguerite
Posté le 30/04/2020
Merci de tant de mansuétude :-)
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