Chapitre 4:

Chapitre 4 :

 

Gabrielle se réveilla en sursaut. Sa chemise de nuit était trempée, de même que ses draps et ses cheveux. Encore sous le coup de la panique, elle se redressa, tout en regardant autour d’elle, cherchant le moindre signe rassurant auquel se raccrocher. Il faisait toujours nuit, aucun oiseau ne chantait, rapidement elle alluma sa lampe à pétrole afin de jeter un œil à son réveil. 2h25

La chaude lumière avait emplie sa chambre, apaisante. Les ombres familières du mobilier dansaient sur les murs. Là sa coiffeuse, sa commode, le valet, le paravent avec sa robe de chambre reposant dessus. Son esprit embrumé par le sommeil était encore brouillé, elle avait l’horrible sensation qu’il y avait quelqu’un dans sa chambre. Mais rien. Elle le voyait bien.  Gabrielle avait juste fait un cauchemar, un de ces mauvais rêves où on est poursuivi pendant de longues minutes, où nos jambes deviennent du coton et où l’on finit par ne plus pouvoir avancer. S’enliser et voir la menace se rapprocher. 

Elle repoussa les draps humides pour sortir de son lit. Elle envisagea une seconde d'appeler Marguerite, mais elle préféra la laisser dormir. Après avoir attendu un moment pour que ses jambes la laisse se redresser, elle alla ouvrir sa commande pour en sortir une nouvelle chemise de nuit. Tout en se changeant, elle regardait par la fenêtre. Les rideaux n’étaient jamais complètement fermés, elle aimait voir le soleil se lever. La nuit calme et profonde laissait ses habitants prendre du repos. L’idée d’être la seule à être éveillée lui plaisait. Peu à peu, elle retrouva son calme. Le temps que son lit sèche un peu, elle écarta les rideaux pour regarder dehors. Quelque chose de rapide fila devant son regard. Un animal de cette taille? En plein Paris, cela serait étonnant… Mais c’était sûrement la seule explication possible. Les rues n’étaient pas éclairées la nuit alors impossible d’être fixée. 

Gabrielle s’installa à sa coiffeuse, elle rangea un peu ses flacons, ses coffrets, ses pinces à cheveux. Puis relevant la tête, son regard fut attiré par une tâche dans son cou. Une coulure pour être exacte. Gabrielle se pencha vers son reflet dans le miroir et prit un mouchoir pour s’essuyer. C’était du sang. La jeune femme fronça les sourcils, d’où est-ce qu’il pouvait bien provenir? Pendant quelques secondes, elle s’inspecta, les oreilles, la tête, le nez ou encore la bouche. Elle n’avait rien du tout, nul part. Cela arrivait bien sur que ses plaques se mettent à saigner, mais dans de rares moments de crise après s'être gratté un peu trop.  

A nouveau, elle regarda son mouchoir. Il y avait quand même une quantité de sang notable, d’où pouvait-il provenir? Elle n’avait aucune plaie, aucun petit bouton ou piqûre.  Soupirant, elle posa son mouchoir et retourna se coucher. C’était sûrement mieux comme ça. De toute façon, à cette heure là de la nuit, son esprit était sûrement bien incapable de formuler une explication concrète. Avant d’éteindre sa lampe, Gabrielle ouvrit le tiroir de sa table de chevet et en sortit la petite carte qui avait accompagné son cadeau. La carte d’Armand. Elle la porta à son nez et la huma. Ce parfum ne lui sortait pas de l’esprit, l'encens d’église, un peu d'orient. Oui c’était à cela que ça ressemblait. Étrangement, l’odeur la réconforta. Mais c’était une mauvaise idée de se laisser aller de la sorte...

Gabrielle rangea la carte et ferma sa table de chevet, puis souffla sa lampe. Il était temps de dormir.

Son esprit ne la laissa pour autant tranquille, elle ne du pas dormir bien longtemps quand elle s'éveilla de nouveau en sursaut après un cauchemar vivide. Gabrielle sursauta quand on toqua doucement à la porte.

« Mademoiselle ? C'est Marguerite, est-ce que tout va bien ? Fit la petite voix de sa femme de chambre.

— Entre.

La jeune femme referma la porte derrière elle après être rentrée.

— Je vous ai entendu crier, qu'est-ce qui se passe ?

Gabrielle n'avait aucun souvenir d'avoir crié ou non, cela avait du arriver dans son sommeil.

— J'ai fait un cauchemar. Très... très intense. Je revoyais l'homme qui est mort devant moi. Mais dans mon souvenir, je me souvenais surtout de son regard, de ses yeux... là, je voyais … je voyais sa gorge arrachée, le sang mousser dans les lambeaux de chair, je …

Gabrielle contint un haut-le-coeur et Marguerite alla ouvrir la fenêtre précipitamment.

— Oui, un cauchemar, j'ai bien saisi, ne vous infligez pas ça de nouveau.

L'air frais lui arriva et elle inspira longuement, commençant à se calmer. Marguerite avait posé sa bougie et allumait la lampe à pétrole.

— C'est très étrange, j'avais presque occulté ce souvenir, mais je viens de rêver de quelqu'un. Quelqu'un que je pensais presque avoir imaginé, mais pourtant... non, non, elle existait bien, expliqua Gabrielle, comme pour elle-même.

— Qui donc ?

La femme de chambre lui rempli un verre d'eau, lui amena et s'installa sur la chaise de la coiffeuse.

— Romy... Enfin, Rose-Marie.

— Ça ne me dit rien, vous m'aviez déjà parlé d'elle ?

— Non, comme je te disais, j'avais presque oublié avoir vécu cela.

Marguerite remettait en place des mèches qui s’échappaient de son bonnet de nuit, elle ne semblait pas sur le point de partir. Gabrielle s'en sentit soulagée, son femme de chambre n'avait aucunement l'air dérangée par cette interlude nocturne.

— Quand j'avais 10 ans, une femme est rentrée dans l'officine pour acheter des plantes. Elle m'a dévisagée. Littéralement. Je pensais que c'était du à ma maladie, mais elle ne regardait pas mes bras, pas les endroits où il y avait des plaques. J'étais tellement gênée que j'ai mit de longues minutes à la regarder elle, et à réaliser qu'elle tentait de masquer ses bras couverts de cicatrices et de bleus. Et même malgré cela, elle a continué à me regarder, même quand mon oncle lui parlait. Elle s'est approchée de moi et m'a dit bonjour avant de de me demander si elle pouvait prendre ma main. Je ne sais pas pourquoi j'ai dit oui tout de suite. Elle a regardé le creux de ma main, mon poignet, puis mes yeux, véritablement comme si elle était en train de m’examiner. Mon oncle allait dire quelque chose, mais la femme ma parlé tout bas.

— Qu'à t-elle dit ? Demanda Marguerite, dont l’intérêt avait été piqué.

— Elle m'a demandé si c'était mon père. J'ai dit non, que j'étais orpheline et que c'était mon oncle. Elle m'a demandé si je voulais bien qu'elle revienne. J'ai dit que oui, pourquoi aurais-je refusé ? Alors, elle est revenue régulièrement, pour ses médicaments. Et chaque fois, c'est à moi qu'elle parlait, même quand il y avait d'autres personnes, même quand mon oncle comptait la monnaie pour le règlement de ses tisanes. Elle me parlait tranquillement, elle était très gentille. Et elle me touchait souvent. Ce geste était merveilleux pour moi, l'affection n'était pas le fort de mon oncle, et hormis pour les soin donnés par les infirmières, personne n'avait envie de me toucher. Cela semblait à la fois intéressé et dénué de sens, parc que dans ses yeux, je voyais qu'il se passait quelque chose, qu'elle cherchait. Mais ses mains étaient douces, spontanées. Elle caressait ma joue du revers des doigts avant de partir.

— Et ensuite ?

— Elle est venue chaque semaine, pendant deux ans. Les jours où je n'étais pas à l'officine, elle demandait à mon oncle quand je serais présente, et revenais. C'est aussi l'âge auquel j'ai commencé à être indépendante pour préparer des commandes, ou accueillir des patients. Jusque là, j'assistais mon oncle dans la mise en sachet de certaines préparation, l'étiquetage des flacons, je comptais la monnaie et la rendait. Le matin, mon précepteur venait et l’après-midi, je rejoignais mon oncle. Je travaillais avec lui, parfois je faisais une livraison chez une personne, je tenais l'officine quand il devait préparer en privé quelque chose avec un patient, ou l'écouter un peu. C'est comme cela que j'ai apprit à connaître les plantes, leurs effets, mais aussi les maladies... bref, je m'égare. Romy est revenue chaque semaine, et un jour, elle a disparu.

— C'était une sorcière ? Demanda Marguerite.

Gabrielle se figea.

— Pourquoi est-ce que tu dis ça ?

Cette fois, ce fut à Marguerite de se crisper, elle baissa les yeux nerveusement.

— Je ne sais pas, je... Les plantes, les cicatrices et les bleus, son intérêt obsessionnel pour vous.

— Plein de gens un peu étrange peuvent ressembler à cette description, répondit Gabrielle. Mais... Oui, c'était une sorcière, fini-elle par lâcher.

Les deux femmes se regardèrent un long moment en silence. Si les choses avaient été dites autrement, Gabrielle n'aurait surement rien remarqué, ou ne se serait pas posée de question. Mais là ? Marguerite semblait clairement mal à l'aise, Gabrielle le ressentait. Cela ressemblait à une affirmation, comment une personne normale pouvait-elle demander, à cette heure de la nuit, au milieu d'une conversation tout à fait normale, si quelqu'un pouvait être une sorcière ? Et surtout, le demander quand c'était le cas...

— Ma … ma grand-mère était une sorcière, finit par souffler Marguerite. Et, elle avait aussi cette façon de dévisager les gens, de les toucher.

— Vraiment ? Pourquoi ne m'en avoir jamais parlé ?

— Cela reste un sujet difficile malgré tout, les gens refusent de croire à leur existence. Alors que pourtant...

— Je t'avoue que malgré tout cela, j'ai toujours eu du mal à y adhérer, dit Gabrielle.

— Pourquoi cela ?

— Elle a eu beau être là pendant deux ans, elle a disparu du jour au lendemain. Sans prévenir. J'ai demandé à mon oncle s'il lui était arrivé quelque chose, mais non, elle avait simplement déménagé et n'es jamais revenue.

Marguerite fronça les sourcils.

— Elle est partie quand vous êtes devenue une femme, non ?

Gabrielle réfléchi, fouillant dans sa mémoire.

— Je crois, oui... A sa dernière visite, elle est restée un peu plus longtemps. A discuter de tout et de rien. Et elle est partie, Gabrielle baillât. Oui, je crois que c'est ça.

— Je pense savoir pourquoi elle est partie. En fait, j'ai vécu quelque chose de similaire.

Gabrielle se redressa.

— Vraiment ?

— Ma grand-mère s'est beaucoup occupée de moi, mes parents travaillaient du matin au soir, alors elle était là pour moi. Et quand je suis devenue une femme, elle est partie. Sa fille cadette venait d'avoir un bébé, alors elle est allée lui prêter main forte. Elle est partie parce que je n'ai manifesté aucun pouvoir. J'en avait la prédisposition, l'héritage familiale, mais … il ne s'est rien passé.

Gabrielle avait les yeux perdu dans le vide, plongée dans sa mémoire et les questions.

— Cette Romy devait avoir senti quelque chose en toi, et comme il ne s'est rien passé, elle est partie.

— Mais... qu'aurait-il du se passer ?

— Je ne sais pas très bien. Ma grand-mère était très secrète, tout ce que j'ai pu apprendre, c'est en me cachant pour l'espionner. Et ce n'était pas bien probant. Quelques recettes de potions pour le sommeil, la digestion, ou encore vomitive, parfois pour les plantes... des petits flacons ou des petits sacs pour honorer une saison, un bienfaits... Parfois, elle me demandait de l'aider pour quelques moments importants dans l'année mais c'est tout. Bref... Marguerite soupira. Je ne sais pas, je pense que des pouvoirs auraient du se manifester, un signe de l'univers, des rêves spécifiques.

— il ne s'est rien passé pour moi non plus.

— Nous avons visiblement été source de déception pour les autres toutes les deux...

Gabrielle sourit tristement.

— Tu crois que ça aurait changé quelque chose à nos vies ? Demanda-t-elle.

— Si ça existait vraiment ? Oh oui.

— Pourquoi dis-tu cela ? Tu ne crois que pas que la magie existe ?

— Je voyais bien ce que ma grand mère faisait, mais au final, elle aurait simplement pu être une herboriste confirmée. Rien de ce qu'elle n'a fait ne m'a jamais semblé... magique. Prier les soirs de pleine lune, ou offrir des bouquets de fleurs et des fruits au solstice d'été, ça n'a rien d'hors du commun.

Gabrielle soupira et se mit à bailler.

— Bon... Je suis désolée de t'avoir dérangée au milieu de la nuit. Je vais essayer de dormir encore un peu.

— Je vous en prie, Mademoiselle. »

Marguerite se leva, remettant en place la chaise puis aida Gabrielle a se remettre au lit. Puis récupéra la chemise de nuit humide abandonnée un peu plus tôt. Gabrielle sentit ses yeux devenir vraiment trop lourd pour ne serait-ce qu'avoir le temps de penser à cette discussion un peu hors du temps.

 

***

 

Gabrielle but une gorgée de vin, jouant avec le reste dans son verre. Voilà une heure qu’elle était arrivée chez Armand de l’Estoile en compagnie de Pierre. Leur hôte n’était pas encore là. Pierre avait rejoint un bureau au 1er étage et avait commencé à travailler en l’attendant. Une domestique était venue leur proposer des boissons pour les faire patienter. Gabrielle n’avait pas très soif, mais boire l'occupait. Enfin, relativement. Elle se décida à reprendre sa visite de l'hôtel particulier, Pierre, lui, était bien occupé et ne lui disait rien pour le moment. Il avait appris pendant sa ballade avec Gabrielle que son ami avait de nouvelles informations sur leur affaire, et Pierre, poli, avait demandé à sa fiancée si cela la dérangeait de passer avec lui chez Monsieur de l’Estoile. Alors, ils avaient quitté le jardin des Tuileries pour rejoindre rapidement l'île Saint-Louis. 
 

Gabrielle posa son verre sur le guéridon avant de se lever. Pierre était trop occupé pour lui dire quoi que ce soit. La fois d’avant, Gabrielle avait pu visiter seulement le premier étage et de façon succincte le rez-de-chaussé. L’endroit l’intéressait beaucoup trop pour qu’elle se retienne et fasse preuve de politesse en restant bien sagement dans le bureau. Elle se demandait si elle allait pouvoir trouver une autre pièce comme la fameuse bibliothèque. Elle monta alors au 2ème étage.

Elle trouva d’abord des chambres, toutes prêtes pour recevoir des invités, un boudoir, une pièce où l’on stockait du linge de maison, deux salles d’eau… Deux pièces contiguës étaient fermées à clefs, sûrement les appartements de Pierre, ou Armand. Au fond du couloir une porte menait à un escalier dérobé, de toute évidence très fréquenté. Sûrement l’escalier menant aux chambres des domestiques, alors elle ne s’y aventura pas. Puis elle redescendit pour rejoindre le rez-de-chaussée, l’immense escalier de marbre montait jusqu’au dernier étage, laissant une large vue sur l’entrée. Gabrielle ne croisa personne, ce qui l’étonna, chez elle il y avait bien plus d’animation du côté des domestiques, elle en aurait déjà croisé un ou deux. En bas, il y avait une immense salle de réception, presque une salle de banquet, puis en enfilade, un salon de réception, et enfin juste après un autre salon, ressemblant à un fumoir. De l’autre côté, une nouvelle salle à manger, plus petite, puis une pièce très lumineuse, un jardin d'hiver, remplie de plantes en pots, de fleurs, et même quelques oiseaux en cage. Le plafond de cette pièce était fait d'une structure métallique et de verre, elle comprit alors qu'elle se situait au centre de la maison et que cela avait dû être une petite cour auparavant. La chaleur humide lui fit du bien. Gabrielle n’aurait pas imaginé que Armand puisse posséder un tel endroit. 

Poursuivant sa visite inconvenante, elle rejoignit le bas de la bibliothèque. Elle soupira de bonheur en y entrant. Tout y était parfait, la lumière, la décoration, la cheminée, la méridienne en velours bleu canard posée là devant, le pupitre de lecture. Puis plus loin, on découvrait des vitrines d’exposition, Gabrielle s’approcha, follement curieuse de voir ce qui pouvait y être conservé. Elle y trouva des partitions de musique, très anciennes à en juger par leur état. Puis dans une autre armoire, encore plus de feuillets de musique, cela débordait. L’amour de la musique d’Armand était sûrement la chose qu’elle préférait chez lui, c’est d’ailleurs comme cela qu’elle l’avait connu: jouant du piano. Au moins, de cette façon, sa bouche restait fermée et ne pouvait l’agresser poliment. Gabrielle resta un long moment ici, à flâner entre les bibliothèques, à regarder ici et là un livre, à humer la douce odeur du papier ancien, de la poussière et de l’encre. 

Elle remonta par l’escalier en colimaçon pour rejoindre l’étage. Et alors qu’elle s'apprêtait à sortir et retourner auprès de Pierre, elle partit dans l’autre sens. De toute façon, il ne remarquerait pas son absence, ils avaient profité de leur ballade pour discuter activement de ses dernières avancées en termes de politique, puis pour parler de la date de leur mariage, ou encore du cabinet d’avocat. Elle n'en doutait pas, si les choses allaient avancer, Pierre était sûrement trop occupé à relire les dossiers du meurtre pour remarquer le temps qui passait en son absence. 
 

Mais au détour d’un couloir, Gabrielle tomba sur une porte ouverte, Armand était là, cheveux détachés, une chemise sans veston, sans cravate… Gabrielle sentit une insidieuse douleur lui vriller le creux du ventre. Les mèches noires encadraient délicatement son visage, alors qu’il parlait, avant de relever la tête, il repoussa de sa bouche quelques petits cheveux d’un geste de la main. Sauf qu’Armand n’était pas seul, une femme plus grande que lui était là. Et à nouveau, Gabrielle eut mal en son sein. Jamais elle n’avait vu de femme aussi belle. Longiligne, gracile, vêtue d’une robe bleue nuit fluide et très près du corps. Ses cheveux brun ourlaient ses épaules jusqu’au milieu de son dos, épais, brillant. Et ses yeux, bleus, incroyablement intenses, maquillés d’un trait noir, la fixait comme on fixe un animal étrange. Gabrielle se sentit ridiculement petite et grossière à côté d’une femme à l'élégance pareille. 
 

« Oh... Fit la femme. 

Souriante, elle tourna la tête vers Armand. 

— Gabrielle, c’est cela?

Même sa voix était de velours, chaude et profonde. Gabrielle se sentit presque gênée de la jalouser pareillement. La question ne s'adressait pas à Gabrielle, mais bien à Armand. Celui-ci ne répondit rien, il respira tranquillement, puis ferma le livre qu’il tenait entre ses mains. 

— Excusez—moi, je ne voulais pas vous déranger. Je m’ennuyais, alors j’ai pris la liberté de visiter, expliqua-t-elle, sans chercher à s’inventer d’excuses. Je ne pensais pas vous déranger...

— Je vous en prie, il n'y a pas de mal. Gabrielle, laissez-moi vous présenter Elisabeth, ma très bonne amie. 

Gabrielle serra les dents sous la violente douleur qui vrillait sa poitrine. Elle vit Elisabeth sourire, presque rire. Comme si elle se moquait d’elle. La femme soupira longuement, puis sourit. 

— Ah oui, je comprends maintenant, éluda Elisabeth. 

Armand leva les yeux au ciel, pour les faire revenir à Gabrielle qui n’avait pas bougé un cil. 

— Je vous en prie Gabrielle, pouvez vous retourner auprès de votre fiancé. Je vais vous rejoindre rapidement. Il me reste une petite chose à terminer. 

— Excusez-moi.»
 

Gabrielle les salua de la tête pour s’en retourner sans tergiverser dans le bureau, le pas rapide et à la fois un peu tremblant. Ce qu’elle venait de vivre n’avait pas de sens. Les mots échangés entre Elisabeth et Armand sonnaient très mal. Il lui manquait visiblement du contexte pour tout comprendre et cela attisa sa curiosité encore plus qu’à l’ordinaire. Gabrielle regarda ses mains, puis les serra pour ne plus les voir tressaillir de la sorte. Sa réaction, quant à elle, n’avait rien de mesurée. Gabrielle savait parfaitement mettre un mot sur ce qu’elle avait expérimenté et cela ne lui plaisait aucunement. De la jalousie. Oui, de la jalousie envers cette femme irréellement belle et élégante, mais plus encore envers ce qu’elle semblait être pour Armand. qu’est-ce que “Ma très bonne amie” voulait dire, exactement? Était-ce une amie très chère ou bien une façon subtile de la présenter comme sa compagne?
 

Gabrielle entra dans le bureau. Pierre sourit en la voyant revenir, ce qui lui fit étrangement plaisir.

 

« Où étais-tu?

— Je suis désolée, je suis allée me promener dans les couloirs. J’ai vu la dernière fois qu’Armand possédait une immense bibliothèque, je voulais retourner la voir. 

— C’est vrai que c’est un très bel endroit. 

Gabrielle retourna près de la cheminée où attendait son verre de vin à moitié vide. Elle s’installa et tenta d’arranger ses cheveux comme elle pouvait. 

— Pierre, est-ce que Armand à une compagne?

— Non, pas à ma connaissance. Pourquoi? 

Pierre prenait des notes en même temps qu’il lui parlait. 

— Pour savoir, je viens de le croiser avec une femme très... très belle. Je me disais que peut-être… 

— Ah .. Je ne sais pas. Il m’en aurait parlé, je pense, si cela avait été le cas. Mais une femme ici, cela ne serait pas une nouveauté. Il plait beaucoup aux femmes, je n'ai jamais comprit pourquoi d'ailleurs… 

Gabrielle tenta comme elle pu de retenir un petit rire sarcastique. Évidemment que Pierre ne pouvait pas comprendre, toutes les femmes étaient différentes, mais il était évident que Armand montrait une facette de sa personnalité qui était attirante: il était souvent silencieux, et ne parlait que pour faire mouche, quant à son physique, il sortait de la norme et des modes. 

En même temps qu'il terminait sa phrase, Armand les rejoignit. Il alla serrer la main de son ami avant de venir saluer, cette fois-ci, poliment Gabrielle. 

— Enfin ! Alors qu’as tu à me dire! La patience n'est pas mon fort! 

— Je te prie de m'excuser, j’étais occupé. Nous allons rencontrer le médecin légiste ce soir.

Armand expliquait tout cela en sortant son agenda et y annotant quelque chose 

— Ah !! s'exclama Pierre, visiblement satisfait. Très bien, tu m’en vois ravi. J'espère pouvoir trouver un peu de grain à moudre pour cette affaire, j'ai la sensation que l'enquête piétine et ce n'est pas bon pour nos affaires.  

— Il semblerait que le Docteur Courtois à autopsié plusieurs corps et qu'il a de nouveaux éléments.

Gabrielle tiqua sur le nom du médecin. Son oncle avait un ami médecin qui portait également ce nom.

— Si cela se trouve, il ne s'agit que d'un pauvre fou qui n'a plus toute sa tête. 

— Certains semblent le penser… avança Armand.

— Nous verrons bien cela, reste plus qu'à espérer.»

Une nouvelle domestique entra dans la pièce pour venir resservir Gabrielle et Pierre, de même que pour apporter un message et un verre à Armand. Gabrielle la suivit des yeux d’un air absent avant de s’immobiliser. Elle remarqua très vite le regard de Pierre, très appuyé sur la chute de rein de la bonne. Puis sa main palper ses fesses. La jeune femme eut un sourire complice à l'intention de Pierre, qui lui répondit par un clin d’oeil discret. 

Gabrielle se senti blanchir, décontenancée. La domestique reparti comme elle était venue, sans un regard pour Gabrielle, sans honte. Elle reprit alors une gorgée de vin avant de baisser les yeux vers l’âtre. Une sourde colère montait en elle. Mais qui était cet homme qu’elle allait épouser? Et que son père lui avait choisi, qui plus est ! Comment avait-il pu se tromper à ce point là sur lui? La confiance qu’elle avait envers son père et son choix était indiscutable; peut-être avait-il juste caché tout cela jusqu’à présent? D’un sens, Gabrielle ne doutait pas vraiment de la capacité à se faire passer pour meilleur qu’il n’était. Après tout, il était avocat, et doué d’un talent d’orateur, mais aussi de la capacité à convaincre les gens et les orienter dans son sens. L'idée d'avoir pu être bernée par des mots aimables la mettait toujours plus en colère. 

Il était ce genre d’homme, finalement le même type qu’elle avait rencontré toute sa vie. Des animaux qui ne savaient pas se tenir devant une femme à la poitrine développée. Gabrielle avait la sensation très désagréable de n’être finalement que le trophée qui manquait à la collection de pareil homme. Le meilleur dans son travail, le meilleur en politique, il avait l’argent, la voiture, la femme qu’il lui fallait. Une boule était venue se loger dans sa gorge et lui donnait l’impression qu’elle serait là pour longtemps. Gabrielle ne ressentait plus que du dégoût pour cet homme. Elle ne demandait pas quelqu'un de parfait, elle savait bien que les hommes et les femmes avaient du mal à s’accorder, que dans la vie ils ne briguaient pas les mêmes objectifs. Elle était juste tombée sur un moins que rien, un de plus. 

A côté d’elle, les deux hommes poursuivaient leur conversation. Maintenant ils parlaient argent, des fonds pour une oeuvre sociale, puis du financement de rénovations… Gabrielle n’écoutait que distraitement.
 

Toujours aussi muette, elle regarda les deux amis discuter. Comment Armand pouvait—il être ami avec un homme comme cela? Bien qu’elle ne le connaisse pas encore réellement, ils n’avaient pas l’air de partager beaucoup de points communs. Armand semblait être un homme à la fois du monde mais en même temps très secret. Celui-ci tourna les yeux vers Gabrielle. 
 

« Cela vous va t-il, Gabrielle? demanda Armand. 

La jeune femme eut un petit sursaut, réalisant seulement qu’on lui parlait. 

— Je suis désolée, j’étais dans mes pensées, je ne vous ai pas écouté.

— Je suis encore très occupé pour la journée et ne pourrait vous rejoindre que dans la soirée. Je vous proposais de retourner chez vous afin de vous préparer pour ce soir, si vous voulez nous accompagner bien sûr. 

Gabrielle se redressa, elle devait se contenir pour ne pas avoir l'air trop enthousiaste car les choses n'avaient rien divertissements. Mais en temps, il y avait un côté très excitant de se retrouver au cœur d'une enquête.

— Bien sur que je voudrais être là !

Pierre sourit largement. 

— C’est ce que j’aime entendre! Je vais te ramener chez toi et retourner à mon bureau pendant ce temps pour préparer notre rencontre.

— Très bien, allons-y!»
 

Gabrielle se leva, ankylosée, pour suivre Pierre. Armand fit venir une domestique pour qu’on leur rende leurs manteaux, chapeaux et autres accessoires. Et pendant qu’il les raccompagnait devant l’entrée, Armand retint légèrement Gabrielle du bras pour lui parler discrètement. 
 

« Faites un effort et habillez-vous bien ce soir. Il serait fâcheux que Maître Loiseau ait l’air d’être fiancé à une vendeuse de boutons.

Gabrielle en fut soufflée, elle qui pensait qu’Armand en avait terminé avec ses bassesses… 

— Dites-moi Monsieur de l’Estoile, le propre d’un conseiller n’est-il pas de dispenser des conseils à ceux qui le demandent? Hors, je n’ai jamais sollicité votre avis. Mais vous avez raison: cela serait fâcheux, en effet. On juge un homme sur ses actes et sur les personnes qui l’entourent. Néanmoins, j’ai bien peur que le plus grand risque pour mon fiancé n’est pas d’être accompagné par une vendeuse de boutons, mais par un conseiller irrévérencieux et mal embouché.»
 

Sur ces mots, elle s’arracha du bras de son hôte pour suivre son fiancé. La colère bouillonnait encore en elle. Quand est-ce que quelqu’un ici serait un minimum agréable et bienveillant envers elle? Gabrielle se demandait bien ce qu’elle avait fait pour mériter tout cela. 

Tout en montant dans la voiture de Pierre, elle jeta un dernier regard vers Armand qui arborait un sourire satisfait. 

 

A suivre...

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