Chapitre 3:

Chapitre 3 :
 

La Colère allait mettre du temps à passer, elle le savait bien, parce que était née d'un sentiment d'injustice, d’humiliation. Et Gabrielle détestait cela. Evidemment, elle n’aurait pas du répondre, il était plus que flagrant que le juge n'avait pas envie qu'elle reste simplement dans la pièce et ce, dès la fin de son audition. Mais Gabrielle n'avait pas eu envie de se taire, pas eu envie de faire comme si elle n'était plus là. Dans beaucoup de situations, elle avait plutôt tendance à s'effacer, car elle avait toujours été considérée de façon... En fait, elle n'était même pas considérée, c'était là le pot-au-rose.

Avec sa maladie, Gabrielle n'avait jamais été présentée en soirée, n'avait jamais été officiellement proposée au mariage et aux soirées mondaines. Elle n'avait pas d'amis, pas de relations. Son enfance avait été compliquée, son oncle et sa tante l'avait adoptée à ses deux ans après le décès de ses parents dans un accident de train. Sa maladie de peau s'était rapidement déclenchée, la rendant repoussante aux yeux de certains et surtout des autres enfants qui ne mâchaient pas leurs mots pour la définir... Alors son oncle et sa tante l'avait protégée, elle avait reçu son éducation chez elle et passait ses journées dans l'officine de son oncle. Là elle avait apprit à confectionner des baumes, des tisanes, mettre en flacon toute sorte de remèdes. Elle s'était occupée de la caisse, aidait son oncle quand il fallait assister une personne âgée ou infirme. Les patients d'Alphonse Deslante avaient apprit à connaître Gabrielle et l'avait vu grandir, et elle n'avait au final eu pour « amis » que d'autres malades.

Puis à peine avait-elle eu 18 ans que sa maladie avait empiré, se transformant parfois en crises douloureuses dans ses articulations, la rendant boiteuse, fragile. Sa tante lui avait souvent dit qu'elle était belle, mais Gabrielle n'avait jamais le voir, le comprendre. Comment admirer sa peau pâle (mais pas trop blanche) et ses épaules couvertes de tâches de rousseurs quand ses coudes et ses avant-bras étaient couverts de plaques rouges et sèches ? Comment aimer la cascade de cheveux roux ondulés qui lui arrivaient au milieu du dos, quand celui-ci pouvait parfois se couvrir entièrement de zones sèches, râpeuses et qu'elle peinait à remettre en place ses cheveux tant ses doigts étaient gonflés et douloureux. Parfois, elle voyait le regard d'un homme sur elle, long et appuyé, elle comprenait qu'elle ne laissait pas indifférente, mais dès que sa maladie était visible : ce regard se transformait en affliction, au mieux, ou en dégout, au pire. Elle ne pouvait mettre que des robes avec des cols très hauts, des manches longues toute l'année, ou des gants remontant au dessus du coude.

Personne n'aurait voulu d'elle si elle n'avait eu cette dote gigantesque, héritage de ses parents à son décès. Mais cet argent ne serrait jamais à elle, car étant une femme, son argent devait être géré par un homme. Son oncle avait donc la gestion de cet argent, et avait fait rédiger un contrat qui stipulait que l'argent de son héritage ne reviendrait à son époux que s'il s'engageait à la demander en fiançailles, l'épouser sous 10 mois maximum, ne pas rompre les fiançailles (ou divorcer, cela va sans dire) sous peine de voir rembourser le double de cet argent ; et surtout qu'il devait se soumettre à son approbation entière et totale.

Il était également précisé que son époux devrait prendre soin de la santé de Gabrielle, deviendrait propriétaire de la maison familiale de feu les parents Deslante pour que Gabrielle n'ai pas à souffrir d'un éloignement avec son oncle, d'un déménagement. Tout ceci était mirobolant pour une dot, mais c'était un cadeau empoisonné : l'époux se retrouverai avec une femme malade, parfois lourdement, dont la fertilité était débattue par les médecins. Alphonse avait été intransigeant : Gabrielle devait se marier car elle devait accomplir ce que le Seigneur exigeait pour elle. C'était un homme de science, mais aussi de foi. Alphonse avait déjà plus de soixante ans et avait enterré son épouse sept ans auparavant d'une tumeur à l'utérus. Le couple n'avait pas eu d'enfants, mais avait eut la surprise d’accueillir Gabrielle après le décès du frère d'Alphonse. Le pharmacien avait vu cela comme un cadeau de Dieu, une façon un peu triste de panser les plaies de la perte de son unique frère et de l'infertilité de son couple. Gabrielle avait grandit dans l'amour, mais aussi l'exigence et la religion. Et il était hors de question que Gabrielle continue sa vie en ne prenant pas d'époux, le mariage était un saint sacrement et elle ne pouvait vivre dans le pécher plus longtemps.

Son avenir avait donc été signé un soir, après avoir rencontré son futur mari une heure plus tôt. Toute sa vie sur un papier comme un morceau de viande, une marchandise. Alors oui, Gabrielle était difficile à vivre car son histoire était pesante, elle devrait endurer un mari qu'elle n'aimait pas pour pouvoir mener un train de vie que son héritage apporterai à son couple, elle vivait avec des douleurs constantes, elle avait fait une croix sur beaucoup de choses dans sa vie : et être traitée comme une enfant malpolie lui était insupportable. Et si Pierre n'était pas satisfait : il n'avait qu'à rompre leurs fiançailles, Gabrielle aurait encore plus d'argent à proposer pour sa dot et peut-être un homme qui la supporterai mieux que cela.

 

Pendant tout ce temps où elle rumina et fulmina, Gabrielle avait marché dans la maison de monsieur de l'Estoile. Au diable la bienséance, elle avait été congédiée salement de la pièce, elle devait bien s'occuper en attendant qu'on daigne la reconduire chez elle.

Passant dans le couloir, Gabrielle entrevit une bibliothèque. Voilà qui piquait sa curiosité. En tant que grande lectrice, elle aimait à juger les gens de par leurs lectures. Et elle avait bien envie de connaître un peu mieux Monsieur de l’Estoile de cette façon. Allumant la lumière dans la pièce, elle ouvrit grand les yeux quand elle comprit que la bibliothèque possédait un étage en mezzanine. Des centaines de livres, de toutes les époques, de tous les types, passant de l’encyclopédie aux romans, des cartes et atlas aux textes de loi… L'endroit était très bien entretenu et richement décoré. Gabrielle resta béate pendant quelques secondes, voilà un endroit dans lequel elle aurait aimé passer une soirée complète, peu importe la compagnie. 

Alors qu’elle passait en revue les multiples étages de livres, elle arrivait au pied de l’escalier qui menait à la mezzanine. Ici encore, un piano, et une méridienne. De l’autre côté de la pièce, un nouveau bureau d’écriture. Pas de machine à écrire, mais de l’encre, du papier buvard, des plumes. Armand ne semblait pas un féru de technologies comme son futur époux. Elle trouvait cela charmant. 

 

« Cela vous plaît-il?

Gabrielle sursauta vers la voix dans son dos. Armand se tenait dans l'encadrement de la porte, parfaitement droit et sobre dans sa chemise blanche bouffante et son pantalon noir. 

— En effet, je ne m’attendais pas à trouver une bibliothèque si grande ici.

Armand s’approcha de Gabrielle, très très près. A tel point qu’elle est un mouvement de recul quand celui—ci vint presque à son cou. 

— De l'iris vous irait mieux, je crois, dit-il.

— Vous n'en avez donc pas fini avec cela ?

— Vous êtes la fiancée de mon ami et associé, je ne peux être simplement évasif avec vous. Nous allons devoir nous côtoyer, autant apprendre à nous connaître

— Mon odeur n'est pas une façon de me connaître, je trouve ça plutôt grossier de votre part comme façon d'aborder une femme, ne put-elle s'empêcher de dire.

— C'est vous qui me parlez de grossièreté quand vous n'avez pas peur d'insulter un juge sous mon toit ? Tiqua-t-il, levant un sourcil.

— Vous comme moi savons très bien que ma simple présence insultait cet homme. C'était injuste et déplacé de sa part, je ne suis pas une poupée que l'on assoie sagement dans un coin pour faire joli. Si je dois me défendre, je le ferai.

— Quoi qu'en pense Pierre ?

— Quoi qu'en pense Pierre, confirma-t-elle. Je vous le redit, le respect n'est pas un dû, mais se mérite.

— Et moi, le mérité-je ?

Armand avait une expression indéchiffrable.

— Je ne sais pas encore, vous vous montrez grossier, alors que je viens de vous rencontrer, puis vous prenez ma défense quand mon fiancé ne le fait pas.

— Je n'aime pas l'injustice.

— Moi non plus.

— Cela nous fait donc un point en commun, finit-il par sourire légèrement.

Gabrielle ne pu s'empêcher de lui rendre, puis elle vit passer une expression fugace son son visage, comme… de l'amusement.

— Vous savez, Gabrielle. Vous n'êtes pas la première à convoiter Pierre, votre dot aura eu raison de sa... raison.

— Je n'ai jamais prétendu être exceptionnelle, précisa-t-elle, comprenant que la discussion était de nouveau en train de virer de bord.

— Ne prenez pas votre place pour acquise et votre argent comme justifiant toutes vos attitudes insolantes.

Gabrielle releva le menton, tout en serrant les dents.

— Vous n’êtes pas plus exceptionnelle qu’une autre. Vous avez là de beaux cheveux et une poitrine délicieuse, que vous tentez bien mal de cacher d’ailleurs….

La fin de la phrase à peine prononcée, Gabrielle leva la main pour gifler Armand, hors d’elle: offensée, gênée, en colère. 

— Ah! Non pas de ça ici, Mademoiselle. Alors qu’il disait cela, Armand avait attrapé la main de Gabrielle au vol avant qu’elle n’atteigne son visage. 

Il souriait, il souriait et Gabrielle bouillonnait d’envie d’utiliser son autre main pour l’atteindre, mais la poigne qui la retenait l’en dissuada. Une force insoupçonnée animait Armand. 

— Vous n'êtes pas un cadeau, rit-il

— Votre silence serait le plus beau des cadeaux.»

 

Elle arracha sa main de la sienne et sortit de la bibliothèque en furie. Tant pis, elle attendrait dans l'entrée qu'on la ramène.

***
 

Une semaine s'était déjà écoulée depuis son retour du sud, et Gabrielle avait enfin prit le temps de souffler, reprendre ses marques. Depuis son audition chez Monsieur de L'Estoile, elle n'avait pas revu Pierre, il lui avait fait la morale dans la voiture la ramenant chez elle et c'est tout. Elle était fiancée à un député, et elle ne pouvait pas porter préjudice à son image de la sorte. Ce qu'elle comprenait bien, en soit. Mais visiblement, les insultes sortant de la bouche du juge à son égard n'avaient pas posé de problème à Pierre. Elle ne disait rien, mais le gardait en mémoire.

 

Gabrielle était assise dans sa chaise longue, prenant le soleil dans son jardin. Sa maladie avait flambée, comme elle l'avait anticipé, mais avec ses nouveaux traitements, cela avait été moins pire que prévu. Partiellement dénudée, elle était protégée d'un paravent pour éviter que les domestiques ne la voit dans cette tenue., seule Marguerite avait le droit de venir. Et c'est elle qui apparu après avoir entendu des pas dans les graviers.
 

« Ceci vient d'arriver pour vous par coursier, dit-elle, un petit paquet à la main.

— Pour moi ? De qui est-ce ?

— Je ne sais pas, il n'a rien dit, et il n'y a même pas de carte.

— Peut-être de la part de Pierre... »
 

Gabrielle prit le paquet et commença à l’ouvrir. Il n’y avait pas de mots rien de spécial, seulement un emballage de papier de soie vert d’eau. Gabrielle plissa les sourcils, ayant oublié ses questionnements.

Dépliant l'emballage, elle découvrit un coffret en bois. Le couvercle était décoré de nacre, un travail très délicat et précieux. Admirant l’ouvrage, elle en oublia quelques secondes de regarder à l’intérieur si on y avait glissé un message. La boite était-elle le cadeau? Ce qu’elle y découvrit fut bien plus inattendu qu’un simple message. Un flacon de parfum reposait dans le fond, posé sur du papier de soie, lui aussi vert. Gabrielle posa le coffret sur sa chaise longue et sortit le parfum. De l’essence d’iris. 

Bien qu’aucune note n’accompagnait le présent, Gabrielle avait une idée de l’expéditeur. Partagée entre colère et satisfaction, elle prit le flacon pour le porter à son nez. L’odeur était incroyable, c'était d’une telle délicatesse, un parfum poudré, fleuri; Effectivement, c’était autre chose que de la rose. Gabrielle se demandait si elle n’avait jamais senti cette odeur sur qui que ce soit. L’idée de se démarquer de cette façon lui était très agréable. Marguerite prit le flacon à son tour pour sentir, puis soupira d'émerveillement.

Puis son attention fut attirée par un mot, de la taille d’une carte de visite, au fond du coffret. Finalement son (pas si) mystérieux expéditeur avait laissé un message. Le carton était en papier épais, au grain très fin, légèrement brillant. Gabrielle en appréciait la qualité, sans trop savoir pourquoi. Au dos, d’une écriture cursive très soignée, presque féminine. On pouvait lire:

 

« En espérant me faire pardonner.

Armand de l’Estoile »
 

« C'est de Pierre ?

— Non... de son associé.

— Armand ? Celui que vous avez failli gifler ?

Gabrielle rit un peu.

— Lui-même, c'est un cadeau d'excuse.

— Un très beau cadeau !

— Venant de sa part, je ne suis pas certaine. »


Marguerite s'en retourna à son travail, laissant Gabrielle seule.

D’un côté, elle appréciait réellement qu’il tente des excuses, mais de l’autre, l’idée de se racheter avec un cadeau lui déplaisait. Son pardon n’était pas à acheter. Mais après tout, ce n’était pas une si grande offense, cela avait été déplacé, c’est tout. Un homme qu’elle connaissait à peine qui lui parlait de cette façon, était-ce si important? La scène se rejouant dans sa tête, Gabrielle se sentait de nouveau un peu en colère. Et son esprit se fixa, sans trop savoir pourquoi, sur un souvenir qu’elle avait occulté jusque là. Quelque chose qu’il lui semblait ne pas avoir réellement vécu. Pensive, elle porta la carte jusqu’à son nez. Un frisson lui parcourut le dos. De l’ambre, de la myrrhe, de la coriandre. La complexité de l’odeur était enivrante, cela sentait un peu comme dans les églises, l’encens de messe. Gabrielle n’avait eu aucun mal à tout identifier, elle avait toujours eu un excellent odorat et était très familière avec les souvenirs olfactifs. 

C’était si étonnant, jamais elle ne se serait attendu à cela. Armand était-il amateur de parfum? Peut-être avait-elle raté quelque chose dans la conversation? Gabrielle se sentait à présent peut-être un peu coupable d’avoir été si critique envers cet homme. Sa maladresse et sa rudesse étaient peut-être sa façon à lui de tester les gens? 

Elle reposa la carte dans le coffret et posa le tout sur le guéridon à côté d'elle. Demain, elle testerait cela après sa toilette.

 

***

 

Ce matin, Gabrielle se réveilla dans le même état que tous les précédents depuis deux semaines. Toujours aussi fatiguée que la veille et l’impression que son corps pesait des tonnes, bien sûr il y avait ses habituelles douleurs, mais là, c'était différent. Elle se sentait tout endolorie et engourdie, comme dans du coton parfois. La fatigue s’accumulait et chaque matin elle était plus épuisée, parfois elle s’endormait après le repas du midi et ne se réveillait qu’en début de soirée. A ce seul moment, elle avait l’impression de récupérer de l’énergie. Alphonse l'avait ausculté, avait donné son diagnostic, puis avait fait venir le médecin de la famille, qui confirma. Gabrielle était anémiée. Il semblait que ses yeux étaient devenus blancs, que ses gencives aussi. On lui avait alors prescrit un régime riche en viande saignante et surtout en foie. Bien qu’elle ne répugnait pas cela, Gabrielle n’était pas enchantée à l’idée de manger cela à chaque repas. 
 

Aujourd’hui était une grande journée et Gabrielle aurait aimé se sentir un peu mieux pour profiter de ces instants. Depuis la veille, tout le monde s’agitait, préparait la maison pour l'arrivée des invités, et elle n’avait pas encore quitté sa chambre. Marguerite avait passé un long moment avec elle, l’aidant à décider comment coiffer ses cheveux, quel ruban mettre dedans, puis les chaussures qui siéraient mieux à sa tenue. Gabrielle l’avait regardée s’agiter, assise depuis son bureau. Distraite, elle ne cessait de toucher son annulaire gauche, faisant tourner sa bague de fiançailles. Aujourd'hui, c'était ce que l'on fêtait : leurs fiançailles, et un peu le retour de Gabrielle. Avant ce jour, elle avait revu Pierre pour un déjeuner. Plus les jours passaient, plus l'impression de faire une erreur grandissait. Elle avait beau le savoir, s'y être résolue, le mariage sans amour était acceptable, mais l’attitude de Pierre lui posait soucis. Le plus souvent, il n'était pas désagréable, au contraire, il pouvait être de bonne compagnie et avoir une conversation interessante. Mais il y avait quelque chose, et parfois justement elle se demandait si le problème n'était pas l'absence de « quelque chose ». Parce qu'il n'y avait rien, aucune complicité, aucune entente particulière, aucune alchimie, cela allait sans dire. De temps à autre, elle voyait dans le regard de Pierre des traits qui ressortaient, qui ne pouvait être masqués sous des efforts. De la colère ? De la dureté ? Elle ne savait pas encore comment bien le définir. Et quand il l'embrassait, la touchait, elle ne savait qu'en penser : une partie d'elle hurlait de bonheur de pouvoir être touchée (même si ce n'était rien de plus qu'une main posée dans le dos) et de l'autre, le contact de Pierre ne lui plaisait pas.

Soupirant à nouveau, elle essaya d’arrêter de ressasser pendant qu’on la coiffait. Marguerite s’était décidée pour une couronne de tresses avec des rubans verts, Gabrielle avait accepté, elle porterait donc une robe assortie, en dentelles très délicates, un cadeau de Pierre pour la soirée. Il avait fait déposer un paquet pour elle dans la journée. Un présent qu’elle apprécia fortement car elle y ressenti une attention particulière. Le vert était une couleur qui lui allait bien au teint et s’accordait à ses cheveux, la dentelle fine et très travaillée était sans aucun doute hors de prix. Puis enfin, le col remontait jusqu’à son cou, enveloppant sa gorge jusqu’en haut de sa nuque comme un collier de tissu. L’on devinait à peine au travers des manches sa peau, sans la dévoiler réellement. Cette robe avait été faite pour elle, aucun doute, l’absence de décolleté, la couleur, et la taille parfaitement ajustée. 

Pour s’accorder avec toutes ces nouveautés, elle choisit un sautoir en or, des boucles d’oreilles en diamant et une paire de bottines blanches à lacets. 

 

Quand elle descendit l’escalier pour rejoindre la salle de réception, Gabrielle vit de l’admiration dans les yeux de son oncle et le sentiment que cela provoqua en elle valait bien ce mariage.


« Tu es très belle Gabrielle; prends mon bras, nous allons rejoindre les premiers invités.»

 

Gabrielle ne répondit rien, la gorge un peu nouée. Être au centre de l’attention d’autant de personnes pendant toute une soirée, voilà qui était très nouveau pour elle. De plus, son état physique ne l’aidait pas à se sentir très à l’aise avec cet instant. 

Passant les portes vitrées, le majordome leur proposa une coupe de champagne, au même moment, Pierre arriva près d’eux. Le jeune homme baisa la main de Gabrielle, puis la détailla de la tête aux pieds. 


« Tu es radieuse Gabrielle, j’ai une chance infinie d’avoir le droit de t'avoir à mon bras et de pouvoir t'appeler ma fiancée!» 
 

Gabrielle sourit, flattée par tant de délicatesse. Pierre était fort bien vêtu, d'un costume trois pièces, une cravate en soie bleue nuit, assorti à son veston, les mains gantées. C’était un homme de goût, pas de doute là dessus. Son compliment l'avait touchée malgré tout, et chaque petit détail était un pas vers un futur clément.

 

Tous les invités regardaient Gabrielle, les yeux rivés sur elle. L’angoisse montait, il fallait vite que l’attention soit détournée, au moins quelques minutes, le temps qu’elle se fasse à l’ambiance de la pièce, à la présence d’autant de monde. La grande salle de réception avait été décorée avec élégance, son oncle n’aurait jamais laissé passer quoique ce soit. Des paniers de fleurs avaient été disposés sur la table, les candélabres des grandes occasions avaient été sortis, Gabrielle était presque sûre que même les rideaux avaient été lessivés… Il devait bien y avoir une cinquantaine de personnes; par chance, Gabrielle reconnaissait presque toutes les têtes présentes. Des associés de Pierre, d'Alphonse, de la famille plus ou moins éloignée, des amis de la famille, des cousins. Les seuls qu’elle ne parvenait pas à reconnaître étaient sûrement de la famille de Pierre, malgré tout, ils étaient très peu. Pierre avait prit Gabrielle à son bras pour aller la présenter à son oncle et sa tante, ainsi que des amis de sa famille, puis à ses parents… deux personnes relativement âgées, très élégants. Pierre ressemblait beaucoup à sa mère (leurs yeux bleus très clairs), se dit Gabrielle; mais il avait la voix de son père et sa carrure massive, carrée. 

Voyant que tout le monde était à présent servi en champagne et disposé à écouter, Alphonse Deslante prit la parole. Gabrielle serra un peu les dents. 

 

« Chers invités, je vous remercie d’être parmi nous en cette très belle journée, la pluie est au rendez vous, mais elle ne saurait assombrir mon coeur aujourd'hui! Je suis très fier de pouvoir laisser la parole à Pierre Loiseau.

Gabrielle se crispa toute entière alors que tous les regards se tournèrent à nouveau vers elle et Pierre. Son fiancé l’attira au devant de la petite assemblée. 

— C'est une grande joie de vous voir tous réuni pour nos fiançailles, et nous sommes heureux de vous annoncer que nous nous unirons devant Dieu le 18 Aout prochain.

Autour d'eux on se mit à soupirer de bonheur, à applaudir.

— Vous recevrez sous peu vos invitations. Merci à tous. »

 

Alors que Pierre avait terminé de parler, on vint féliciter Gabrielle, voulant voir la bague de fiançailles, un diamant solitaire de chez Cartier. Le flot de compliments et de discussions ne semblait jamais s'arrêter, c'était assez agréable, mais Gabrielle avait mal au dos et ne rêvait que de s'asseoir. Puis, relevant les yeux pour chercher Marguerite, elle tomba dans ceux d’Armand de l’Estoile. Une montée de panique l'envahit, elle avait bien pensé à lui, et surtout en mal, espérant qu’il ne serait pas présent ce soir. Mais cela aurait été fort étonnant qu’il ne soit pas présent aux fiançailles de son ami et associé… Gabrielle fut prise d’un immense vertige, puis d’une bouffée de chaleur, les sons alentour se mirent à lui arriver comme étouffés. Elle chercha de nouveau Marguerite dans la foule pour se rapprocher d'elle.

 

« Mademoiselle, ça ne va pas?

— J’ai besoin de prendre l’air quelques minutes.» 
 

A son bras, elle quitta la pièce et lui demanda d'aller excuser son absence. Elle traversa le petit salon, puis la salle de musique pour se réfugier dans le patio. L’odeur de pluie et de terre mouillée l’apaisa instantanément. Il ne faisait pas encore tout à fait nuit, ainsi pouvait-elle profiter de l’endroit. On y avait planté des azalées, des rosiers, des camélias, des rhododendrons, et encore bien d’autres plantes à bulbes qui n’éclosaient que le printemps venu. Tout ceci  fleurissait à l'abri d’un saule pleureur dont les branches caressaient délicatement au rythme du vent un petit bassin rempli de nénuphars. Gabrielle y avait fait installer des chaises longues pour prendre le soleil l’été. Elle resta à l'abri sous les allées qui couraient tout autour du petit jardin, il y avait quelques chaises, des bancs, des plantes en pots. Ici au moins elle était tranquille, et au besoin elle pouvait rejoindre d’autres pièces pour remonter à sa chambre sans croiser personne. 

Gabrielle s’assit sur une chaise face au bassin. Elle essayait de se concentrer sur les mouvements délicats des feuilles qui effleuraient l’eau, les ronds qui se formaient à la surface et qui, sans fin, allaient s’écraser sur le rebord en pierre blanche. Alors qu’elle tentait de calmer sa respiration erratique, Gabrielle sursauta en entendant quelqu’un se rapprocher d’elle.


« Pardonnez moi, je ne voulais pas vous faire peur. 

Armand de l’Estoile était debout à quelques pas d’elle, deux verres à la main. 

— Je vous en prie… Mais je ne suis pas en état de tenir une discussion, je vous préviens. 

Gabrielle mettait une limite immédiatement, elle n’était pas du tout d'humeur à jouter contre Armand une fois de plus. 

— N’ayez pas d’inquiétudes, je ne vous embêterai pas. Vous avez fait un malaise?

Armand était à présent à côté d’elle et lui tendit un verre alors qu’elle répondait par l’affirmative. 

— Buvez quelque chose et vous devriez manger, ça vous aidera. 

— Vous êtes étonnement bienveillant, que faites-vous là?

— Je vous ai vu vaciller et vous éclipser, j'avais peur que vous ne vous évanouissiez toute seule dans un couloir. 

— Et bien, voyez par vous même que je me porte bien. répondit Gabrielle, acide.

Elle prit tout de même le verre de vin rouge pour en boire une lampée. 

— Je voulais en être sûr. 

Armand resta debout près d’elle. Il était comme à son habitude très élégamment vêtu, portant un pantalon noir, sûrement taillé sur mesure dans un coton très mat, une chemise rouge assez sombre, un veston noir, ainsi qu’une lavallière en satin noir, le tout sous une veste du même tissu que le pantalon. Ses vêtements semblaient avoir quelque chose de démodé, mais sans trop que Gabrielle ne comprenne exactement en quoi. Ses cheveux étaient, encore une fois, noués dans sa nuque par un ruban rouge assorti à sa chemise. 

— Vous permettez? dit-il soudain, posant son verre sur un rebord de fenêtre.

Il tendit une main vers elle, voulant la toucher. Gabrielle recula légèrement la tête. 

— Que voulez-vous?

— Vos cheveux sont détachés, je voulais simplement les remettre en place. 

Gabrielle resta une seconde sans un mot, gênée et soupçonneuse. De la tête, elle l’autorisa à la toucher. Armand se mit alors à l'œuvre, récupérant une mèche de cheveux qui bouclait sur l’épaule de Gabrielle. Tranquillement, il prit une épingle qui ne retenait plus rien pour fixer de nouveau une tresse. La jeune femme avait suspendu sa respiration inconsciemment et un discret frisson remonta le long de son dos alors que les doigts frais d’Armand effleuraient sa nuque. Il l'avait touchée, il avait osé alors que de si près il n'avait pu rater les plaques dans ses cheveux.

— Voilà. Je ne pensais pas que vous attacheriez vos cheveux avec cette robe. 

— Comment cela?

Gabrielle bu à nouveau, alors qu’Armand s'asseyait face à elle, après avoir récupéré son verre. 

— J’aurais bien aimé vous voir les cheveux détachés avec, elle n’a pas été pensée pour être portée comme cela. 

— Et qu’en savez-vous? sourit Gabrielle. En plus de parfumeur, vous êtes également tailleur?

Armand sourit en retour. 

— J'ai la confirmation que vous avez bien reçu mon cadeau. J'aurais pensé que vous me remercieriez. Et non, je ne suis pas tailleur. Mais c’est moi qui ai fait fabriquer cette robe pour vous. Pierre voulait vous offrir une tenue spéciale pour l’occasion, qui saurait se marier avec vos yeux et la bague, m’a-t-il dit. Cependant, Pierre n’est pas très familier des habitudes et préférences des femmes de votre rang, il m’a donc confié la tâche.» 
 

Gabrielle fulminait, pour tant de raisons! Quel goujat, quel petit … Ce qu’Armand venait de dire était empli de tant de sous-entendus qu’elle bouillonnait plus encore à chaque phrase qui lui revenait en tête. C’est lui avait fait faire cette robe? Et pas Pierre? Comment cela “femme de son rang”? Confier la tâche à quelqu’un d’autre? 
 

« Je vous sens soudainement en colère Gabrielle, affirma Armand, toujours aussi posé. 

Gabrielle tourna les yeux vers lui, se plantant dans son regard. 

— Vous dites cela pour me contrarier.

— Je vous assure que non. Pierre est un très bon ami, il a confiance en moi. C’est tout. Vous savez Gabrielle, Pierre n’est pas... il soupira. Pierre n’est pas… Non, oubliez cela vous voulez?

— Oubl… Vous commencez une phrase comme cela pour ne pas la finir? Vous m’agacez, Monsieur de l’Estoile, votre comportement est incroyablement inconvenant. 

Gabrielle s’était levée au milieu de sa phrase, rouge de colère. Le sang lui frappait dans les tempes, et ses lèvres se mirent à trembler. 

A son tour, Armand s’était levé de sa chaise, soupirant de nouveau. 

— Pensez bien ce que vous voulez, Gabrielle. Vous me faites perdre mon temps.» 
 

Armand s’en alla vers la porte avec son verre. Gabrielle, quant à elle, resta debout toute seule sans avoir de mots pour le retenir et mettre au clair la situation. Ses forces lui étaient revenues, tout cela avec la colère et l’agacement. Cet homme pensait très sûrement être quelqu’un d’important, il en avait l’attitude et les paroles. Quoiqu’il en soit, son comportement lui donnait envie de le gifler, ce qui ne lui ressemblait pas. Mais sans trop comprendre pourquoi, Armand éveillait en elle des sentiments incroyablement contradictoires. Il était assurément aussi beau et élégant, qu’il était insupportable. 

 

Gabrielle laissa son verre vide pour rejoindre l’assemblée, ne souhaitant pas que son départ fusse trop remarqué. Gabrielle s’en alla rejoindre Pierre qui était en pleine discussion avec deux amis de son oncle. A peine fut-elle près de lui, que celui-ci s’excusa auprès des deux hommes pour attraper Gabrielle par la taille et la tirer à l’écart. La main était ferme, très. Beaucoup trop. Gabrielle eut envie de se dégager mais impossible. 
 

«  Où étais-tu?

— Je ne me sentais pas bien, j’ai fait un malaise. Tu me fais mal, Pierre.

— Ne me laisse pas seul le jour de nos fiançailles, j’ai l’air d’un imbécile à te chercher partout. Ne me refait plus jamais cela.»
 

Pierre avait parlé entre ses dents, tout bas, avec une humeur si mauvaise que Gabrielle en resta sans voix. Immobile entre ses mains, elle se sentit comme une proie dans les serres d’un aigle. Quand il la relâcha enfin, Gabrielle ne dit toujours rien, n’esquissa pas même un mouvement. Elle le laissa retourner près des convives. Dans la salle, elle croisa le regard d’Armand, avant qu’il ne se détourne pour reprendre sa discussion. Plus aucun mot n’arrivait jusqu’à sa bouche. Tout son corps était comme mû d’une conscience propre, car elle n’avait aucune idée des gestes qu’elle faisait. Que venait-il de se passer?

 

Le temps jusqu’au repas fut interminable. Gabrielle n’avait toujours pas ouvert la bouche. Il en fut de même pendant tout le souper. Bien que son tuteur avait fait préparer du canard, des friands de légumes, des crudités, des coupes de fruits et des pâtisseries de toutes sortes, Gabrielle avait l'appétit coupé, mais ne sachant comment le justifier, elle mangea, sans faim. 

« Alors Pierre, il parait que c'est vous allez défendre les familles des victimes du tueur nocturne ?

— Le tueur nocturne ? Ne pu s'empêche de demander Gabrielle.

L'homme qui avait posé la question, un grand oncle de Gabrielle, haussa les épaules.

— C'est ainsi que la presse le nomme.

— En effet, cette affaire nécessite un traitement méticuleux et une excellente défense pour que les victimes soient reconnues et obtiennent justice, répondit alors Pierre.

— N'est-ce pas trop compliqué maintenant que la presse s'en est emparé ?

— Cela complique les choses, en effet. Entre les informations incomplètes ou erronées qui paraissent, les détails qu'il aurait fallut garder confidentiels et simplement le fait que les gens soient au courant... rien ne va. Parfois, cela peu être utile pour obtenir des informations, les gens sont plus alertes de ce qui pourrait se passer dans leur rue, mais de ce fait, la police reçoit énormément de témoignages faussés, de personnes faisant de la délation injustifiée et les agressions ou meurtres n'ayant aucun lien avec notre tueur... cela demande du personnel pour, ne serait-ce, que faire le tri.

Pierre avait toujours l'air comme un poisson dans l'eau en face de ses semblables, Gabrielle voyait bien que les gens aimaient l'écouter parler. Il avait une voix agréable, qui portait et une manière de raconter les choses qui attirait l'attention, son image était vraiment impeccable. Mais elle réalisait que ça ressemblait surtout à une bonne couche de vernis bien brillant sur une surface abîmée... de la poudre aux yeux.

— C'est une affaire importante pour moi, en tant que député, je ne peux pas laisser mes compatriotes dans la peur. Si un homme peut frapper en pleine nuit dans leur chambre, on ne peut plus se sentir en sécurité nulle part.

Gabrielle eut un petit sourire moqueur, qu'elle tenta de dissimuler en portant un peu de canard à sa bouche. Elle leva un œil, évidement, chaque personne présente autour d'eux écoutait Pierre. Comment pouvait-on se faire berner par une attitude aussi tape-à-l'oeil, pour elle, cela se voyait comme le nez au milieu de la figure.

— Et qu'elles sont les dernières nouvelles ? Demanda une femme. Je ne suis pas comme vous, je n'ai pas eu le temps de lire la presse, de vrais torchons...

— Et bien, nous sommes en train de faire des liens entre d'anciennes affaires de meurtres et notre tueur, expliqua Pierre, soupirant. Il semblerait que le nombres de victimes soit bien plus élevés que prévu. Il y a toujours eu des morts dans la rue, des indigents retrouvés sous des journaux, des tas de foin, des prostituées jetées dans le canal, ou des bohémiens... On ouvre rarement une enquête pour ce genre de disparition. Mais cette fois-ci, notre médecin légiste se déplace pour ausculter chaque corps retrouvé, et en discutant avec le voisinage, on se rend compte que certaines personnes ont des choses à dire, à raconter.

— La mort de ces gens va donc commencer à émouvoir le peuple, c'est bien dommage que ce soit pour une raison aussi égoïste, railla Gabrielle, qui ne put s'empêcher d'intervenir.

— Ohhh Gabrielle, ne dites pas cela. Un mort est toujours un drame, déclara la femme d'une voix empathique.

— Un drame pour qui ? Questionna t-elle, sentant monter l'acidité dans ses propos.

— Mais pour tout le monde, voyons ! Le Seigneur rappelle ses brebis !

— La plupart des gens seraient simplement incommodés par le dérangement occasionné. Ohhh mon fiacre à du faire un détour incroyable, alors que je me rendais au théâtre. J'ai bien failli salir mon jupon, j'ai du enjamber un caniveau plein de sang et de lisier ! Je n'ai pu avoir mon pain ce matin, le livreur de farine de mon boulanger a été retrouvé saigné dans sa charrette...

Sous la table, elle reçu un coup de pied de son voisin, Pierre. Elle tourna alors vivement la tête vers lui et tomba sur son visage durci.

— Oui ? Demanda-t-elle, ne pouvant s'empêcher de se taire.

— Contrôle tes humeurs, je te prie, susurra-t-il.

— Pourquoi, tu n'es pas d'accord avec moi ?

— Tu te donnes en spectacle, personne n'a été aussi vindicatif que toi.

Elle regarda autour d'elle, évidement tout le monde était en train de les regarder. Il fallait qu'elle mette son égo de côté et évite une dispute le jour de leurs fiançailles...Surtout, surtout devant tout le monde.

— Excusez moi, je suis parfois excessive, grinça t-elle, se forçant à paraître le plus sincère possible.

On se mit à lui sourire poliment en retour. Elle espérait que ce soit pour prétendre être convaincue et non sincère, mais de la façon qu'on avait de regarder et écouter Pierre, on devait visiblement croire ce grossier mensonge.

— Aahh les infirmes, soupira Pierre en riant. La douleur les rend parfois grincheux.

— Je te demande pardon ?

Gabrielle avait dit cela d'une voix bien trop forte, mais la surprise et la colère avait prit le dessus. Voilà, la tablée toute entière les regardait. Mais il ne fallu qu'une petite seconde pour Pierre se lève et l'attrape par le bras.

— Excusez nous. » dit-il d'un sourire crispé.

Sans chercher à répondre, à savoir, Gabrielle se leva rapidement et suivi Pierre dans le couloir, puis dans un petit salon suffisamment éloigné pour qu'ils puissent discuter sans être entendu. Et à peine la porte refermé, Gabrielle fut soufflée par une gifle cuisante.

« Pour qui te prends-tu ? Gronda-t-il.

Gabrielle était sidérée, les deux mains posées sur sa joue et sa bouche.

— Ne me parle pas de cette manière en public, que cherches-tu à faire ? Me ridiculiser ?

— Et toi, que cherches-tu en m'insultant d'infirme ?

La colère l'avait réveillée. La colère et l'injustice. Pierre leva les bras au ciel, soupirant d'agacement.

— Ohh mais Gabrielle, ce n'était qu'une blague pour détendre l'atmosphère tendue que TU avais instaurée. Et en quoi est-ce une insulte, puisque c'est la vérité ?

— Aurais-je donc le droit de dire que tu risques de me gifler si je suis à nouveau insolente en public ? Pour détendre l'atmosphère, tu comprends ?

Il lui assena une nouvelle claque du revers de la main, les articulations de ses doigts entrant en collisions avec sa lèvre firent déferler dans sa bouche un goût métallique. La douleur était de loin le moins importante sensation qu'elle ressentait à ce moment.

— Ça suffit. Reste à ta place, gronda Pierre, furieux. Il est hors de question que tu me ridiculise en public ou que tu me fasses honte, et s'il faut que je te frappe à coup de poing pour te le faire rentrer dans le crâne, je n'hésiterai pas.

Gabrielle essayait d'éviter que du sang ne tâche sa robe, c'était la seule chose qu'elle arrivait à concevoir concrètement dans son esprit, tant elle était hors sol.

— C'est comprit ? Questionna Pierre, de nouveau, la forçant à relever la tête.

Gabrielle sentait parfaitement ses doigts lui tenir le menton, comme si elle avait été une gamine insolante. Elle ressentait parfaitement la haine qui semblait ruisseler par les yeux azur de celui qui allait devenir son mari ; l'ascendance qu'il voulait prendre sur elle.

— Reste à ta place, insista-t-il. Comment veux-tu que nous nous entendions bien si tu agis de la sorte ? Ton oncle m'avait prévenu que tu avais un caractère spécial, mais je ne pensais pas que j'aurais à refaire ton éducation.

Il était là, remettant sa chemise en place, se redressant. Droit dans ses chaussures en cuir hors de prix, de toute sa large carrure, semblant déplorer la situation, alors que Gabrielle le voyait bien : il avait adoré ça. Il avait adoré la frapper.

— Contrôle tes humeurs, c'est bien comprit ? Insista t-il, n'ayant toujours pas de réponse.

— Tu n'avais qu'à m'acheter une laisse, si c'était un bon petit chien obéissant que tu voulais, répliqua t-elle, en regrettant sur le champ d'avoir la langue plus rapide que la raison...

— Même après une bonne correction les chiens sont fidèles et reviennent en rampant, la queue entre les jambes, Pierre referma sa veste et la toisa. Toi, avant que tu ne me montre autant de dévotion et d'amour, il va t'en falloir des corrections... »

Et avant qu'elle n'ouvre de nouveau la bouche, Pierre avait quitté la pièce, la laissant seule. Les pas dans le couloir s'éloignèrent et Gabrielle se mit à serrer les poings de plus en plus fort, à trembler et fermer les yeux à s'en faire mal. Elle aurait voulu hurler, hurler à s'en arracher la gorge, frapper dans quelque chose, mais on l'aurait entendu. Alors elle était là, au milieu de la pièce, secouée par les sanglots de rage et d'impuissance, à attendre que ça passe.

Quel être immonde, quelle enflure ! Pierre était au final comme tous les hommes, il n'avait qu'à peine plus... Depuis toujours, elle avait entendu des histoires à demi mots, des récits de femmes, d'épouses, de veuves : les hommes frappaient. Ils frappaient leurs épouses, pour tout un tas de raisons. Parfois, certains hommes l'avouaient d'eux-même dans des soirées, que oui, parfois une bonne correction ne faisait pas de mal, que ce n'était qu'une juste punition, comme les enfants, comme un cheval récalcitrant ou un chien... Pour que ça « lui rentre dans le crane ». La phrase qu'il avait prononcé tournait en boucle dans son esprit, et en écho, elle entendait celle de son oncle qui lui recommandait d'être agréable, discrète. Mais qu'elle injustice... qu'elle insoutenable injustice.

Gabrielle tourna la tête quand la porte s'ouvrit de nouveau, quelques minutes plus tard. Elle se redressa et tenta de cacher son visage. Elle aurait voulu que ce soit Marguerite, mais ce fut Armand qui entra et referma derrière lui.

« Je vous en prie, laissez-moi... marmotta-t-elle, ne parvenant à moduler sa voix pour donner l'illusion que tout allait bien.

Elle n'avait pas envie de devoir se contrôler en sa présence. Armand ne dit rien et s'approcha. Son visage était stoïque, froid.

— Monsieur de l'Estoile, je …

— Appelez moi, Armand, l'interrompit-il. Venez vous asseoir.

De sa main gantée, il l'incita à aller s'installer sur un des fauteuils du petit salon. Mais Gabrielle resta fixe, ne sachant ce qu'il lui voulait.

— Vous avez besoin de vous asseoir une minute. » Insista-t-il, la main toujours dans son dos.

Cette fois, elle obtempéra, sans trop savoir pourquoi. Et à peine se posa t-elle, qu'elle poussa une immense soupir et s'affaissa. Nerveusement, elle essuyait les larmes qui tentaient encore de s'échapper.

Armand s'assit en face d'elle, rapprochant un siège, et il ne dit rien. Il ne dit rien pendant un long moment, regardant dans le vide sur le côté. Gabrielle ne cessait de relever les yeux, parfois une seconde, pour voir ce qu'il allait faire, sa présence la rendant nerveuse. Mais il semblait avoir la délicatesse de ne rien dire et ne semblait presque rien attendre d'elle.

Puis, les minutes s'écoulèrent, laissant retomber la peur et la colère.

« il faudrait que je retourne là-bas, dit-elle soudain.

— Pas dans cet état, souffla Armand.

Délicatement, il lui prit une main, lui montrant le tissus tâché de sang. Pendant un court instant, elle eut envie de sourire, voyant leurs deux mains gantées se rencontrer, sans vraiment se toucher. Il lui retira, d'abord une main, puis la seconde, et les garda dans les siennes. Gabrielle voulu les retirer, voulant éviter le regard insistant d'Armand. Mais il n'en fit rien.

Doucement, il regarda sa paume. Sa peau était striée par les cicatrices et des plaques recommençaient à s'installer entre des doigts...

— Est-ce douloureux ? Demanda-t-il.

Gabrielle resta sans réponse, ce n'est pas à cette réaction qu'elle s'était préparée. Mais il ne pouvait pas parler de ça...

— Non, ça va passer, ma lèvre lance un peu, c'est tout, répondit-elle.

— Je ne parle pas de votre visage, précisa-t-il en pressant un peu ses doigts pour lui faire comprendre qu'il était bien en train de poser une question sur ce qui affectait sa peau.

— Non, non, bégaya Gabrielle. Ce n'est pas douloureux, cela démange surtout. Parfois, beaucoup.

— Pierre m'avait expliqué que votre maladie pouvait être douloureuse.

— Oui, mais ce ne sont pas les plaques qui font mal. C'est tout le reste.

Gabrielle avait du mal à trouver la bonne posture pour lui répondre.

— Vous boitiez la dernière fois.

— Certains jours sont plus difficiles que d'autres, je me lève et mes jambes sont douloureuses, un autre jour c'est le bas de mon dos, d'autres ce sont les deux à la fois.

Tout en expliquant cela, Gabrielle se rendit compte que depuis quelques heures, la douleur et les démangeaisons avaient cessées. Son esprit avait peut-être mit de côté les affections physique pour se concentrer sur ses affres...

En face, Armand gardait un visage indéchiffrable et ne cessait d'inspecter ses mains.

— Avez-vous cela depuis toujours ?

— Presque, oui.

Elle commençait à se sentir gênée, de laisser ses mains dans celles d'un quasi inconnu. Mais, il semblait... enfin, surtout, il ne semblait pas incommodé ou mal à l'aise.

— J'en ai partout, ajouta-t-elle, sans savoir pourquoi.

Armand leva un sourcil interrogateur.

— Les coudes, les genoux, l'arrière des cuisses, le bas du dos, les épaules, les cheveux aussi. Là, en ce moment, la maladie est plutôt calme, enfin, non pas vraiment..., se reprit-elle. Elle était calme, mais depuis que je suis revenue, le stress l'a réveillée.

— Cela aggrave les choses ?

— Oui, le stress, les émotions très fortes, une maladie qui passe par là. Parfois, rien du tout. Et certains jours, je met une heure à sortir de mon lit. D'autres, je préfère rester couchée en laissant les anti douleurs faire effet, mais comme cela me rend nauséeuse et faible...

Armand ne répondit rien sur le coup.

— Désolée, j'en raconte bien trop. Ce n'est pas un sujet très plaisant.

— C'est moi qui ait commencé à vous en parler, ne vous culpabilisez pas de me répondre.

— C'est qu'en général, les gens ne veulent rien en savoir, ou alors bien trop. Et ensuite, ils me regardent avec pitié au mieux, et au pire, un peu d'insistance, cherchant du regard un petit morceau de peau qui dépasserait de mes vêtements. On m'a appelé la lépreuse, parfois... Alors, en général, je mens. Quand on me demande si ça va, je dis oui, et je dis que les choses vont bien mieux. Et souvent, juste après, je peine à monter quelques marches dans un escalier, alors une personne pleine de bonnes intentions m'attrape par le bras, ou la taille, puis tente dans de repositionner ses mains pour éviter de trop me toucher, et m'aide à monter les escaliers. Sans que je n'ai rien demandé, comme si j'étais une enfant qui apprend à marcher.

Gabrielle avait débité tout cela un peu nerveusement, voilà qu'elle recommençait à ne pas réflechir avant de parler...

— Et ensuite ils vous appellent infirme devant tout le monde, ajouta Armand.

Gabrielle serra les dents, sentant une boule se former à mesure qu'elle retenait la montée de larmes à ses yeux. Elle opina simplement du chef.

— Votre maladie n'est pas contagieuse ?

— Non, absolument pas. Je le précisais souvent avant, mais cela ne donnait toujours pas envie aux gens de me toucher.

Armand pencha un peu la tête sur le côté.

— Vous n'avez pas une vie facile, constata Armand, d'une voix qu'il ne trahissait aucun humour, aucune pitié déplacée.

— Oh... On s'habitue à tout. J'imagine que si mon seul contact avec mon mari doit être la violence, je m'y ferais aussi.

Armand ne répondit rien. Son silence et son attention étaient prévenants, elle n'avait jamais rencontré quelqu'un qui avait eut cette attitude avec elle. Pourtant, cela avait l'air incroyablement simple et évident.

Armand se redressa et se pencha vers elle. Gabrielle se raidit et sentit son cœur avoir un raté avant de comprendre qu'il examinait sa lèvre. Son rythme cardiaque devenu erratique, elle resta figée. Et ce qui la frappa de nouveau fut de retrouver l'odeur de la carte d'Armand sur lui... son parfum lui monta à la tête, si intense et proche. Sa proximité déclenchait en elle des réactions bien trop violentes.

— C'est l'intérieur de votre lèvre qui s'est fendue, mettez un peu de glace et de rouge à lèvre pour faire illusion. Votre joue par contre... »

Doucement, il tourna son visage, tenant son menton comme Pierre l'avait fait quelques instants plus tôt. Mais cette fois, le contact et la situation réveillèrent quelque chose en elle qui la terrifia et elle changea de position nerveusement, soudainement. Armand s'éloigna pour retourner s'asseoir en face d'elle. Gabrielle croisa les jambes, serrant fortement ses cuisses. Puis relevant les yeux, elle vit qu'Armand s'était assombrit, la bouche entrouverte, il la fixait de ses yeux verts profonds comme s'il allait la tuer sur place.

Elle tenta de se relever, mais ses genoux ne voulaient pas répondre et elle s'imagina à genoux sur le tapis, les yeux relevés vers Armand. Mais elle était déjà debout et s'était détournée, sa tête tournait. Elle avait dû se lever trop vite. Derrière, elle entendit Armand reprendre son souffle, comme s'il tentait de se calmer après une pulsion de colère.

« Je vais vous envoyer votre femme de chambre, dit-il.

Gabrielle se retourna, Armand semblait serein et avait parlé d'une voix parfaitement calme. Elle avait surinterprété ce qui venait de se passer, ou alors peut-être avait-elle véritablement eut un petit malaise. Mais alors qu'Armand allait s'en aller, quelque chose lui revint en mémoire.

— Tout à l'heure, vous... vous alliez me dire quelque chose à propos de Pierre, qu'il était … et vous n'avez pas fini votre phrase. Etait-ce en rapport avec ce qui vient de se passer ?

— En effet...

— Pourquoi avoir hésité à me faire part de cette information ?

— Je vois bien que vous ne m'apprécié pas beaucoup, et comme nous sommes amenés à nous voir souvent, je voulais vous mettre en garde, puis... Je me suis dit que ce n'était peut-être pas à moi de dire cela. Et peut-être que vous alliez penser que je vous mentais pour vous agacer... Et encore, que, ce n'était pas à moi de vous chaperonner.

Ils échangèrent un regard silencieux.

— Et aussi parce que c'est sûrement bien plus que ce que je viens de voir ? N'est-ce pas ? Demanda Gabrielle.

Armand sourit simplement en baissant les yeux.

— Je vous envoie votre femme de chambre. »

Se retrouvant de nouveau seule, Gabrielle commença à accuser le coup. Armand avait été prévenant, et elle réalisa que pas une fois il ne lui avait demandé de parler de ce qui s'était passé, il avait même détourné la conversation pour la faire parler d'autre chose. Mais quelque chose clochait avec lui, il semblait y avoir parfois de la dissonance entre ce quelle voyait, ce qu'il disait, et ce qui se passait réellement. Et quelque chose au fond d'elle réagissait violemment en sa présence.
Son esprit faisait tout pour revenir sur ce qu'il s'était passé avec Pierre et elle remercia Armand de lui avoir changé les idées. Mais ce fut de courte durée, car en voyant Marguerite entrer et son visage défait en voyant l'état de sa maitresse, elle craqua.

 

A suivre...

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Feydra
Posté le 11/07/2022
Un excellent chapitre. Le début est un peu maladroit mais la suite, avec la scène du repas, est vraiment bien écrite. Tu as réussi à susciter chez moi de fortes émotions pendant la scène de dispute entre Pierre et Gabrielle. J'aime beaucoup le personnage d'Armand, qui est extrêmement particulier. J'avais d'ailleurs deviné que la robe venait de lui. Je me demande d'ailleurs ce qu'il est vraiment ... 😉

Voici quelques maladresses :
- « La Colère allait mettre du temps à passer, elle le savait bien, parce que était née d'un sentiment d'injustice, d’humiliation. » --> La colère allait mettre du temps à passer … parce qu’elle était née …
- « Évidemment, elle n’aurait pas du répondre » --> dû
- « En fait, elle n'était même pas considérée, c'était là le pot-au-rose. » --> Le mot « pot-au-rose » ne convient pas très bien dans le contexte
- « n'avait jamais été officiellement proposée au mariage et aux soirées mondaines. » --< « invité » plutôt que « proposé »
- « son oncle et sa tante l'avait adoptée à ses deux ans après le décès de ses parents dans un accident de train. » --> depuis qu’elle avait deux ans, après le décès de ses parents,
- « Là elle avait apprit à confectionner des baumes, des tisanes, mettre en flacon toute sorte de remèdes. » --> appris
- « Elle s'était occupée de la caisse, aidait son oncle » --> Elle s’occupait de la caisse ...
- « Sa tante lui avait souvent dit qu'elle était belle, mais Gabrielle n'avait jamais le voir, le comprendre. » --> Il manque le verbe dans la deuxième partie de la phrase.
- « elle comprenait qu'elle ne laissait pas indifférente, mais dès que sa maladie était visible : ce regard se transformait en affliction, au mieux, ou en dégout, au pire. » --> une virgule à la place des deux points + plutôt « pitié » ou « compassion » qu’affliction
- « Personne n'aurait voulu d'elle si elle n'avait eu cette dote gigantesque, héritage de ses parents à son décès. » --> dot
- « Mais cet argent ne serrait jamais à elle, car étant une femme, son argent devait être géré par un homme. » --> serait + répétition du mot « argent »

Merci pour ce beau moment de lecture ! 😊
Audrey.L
Posté le 10/07/2022
c'est triste de voir à quel point il est "normal" pour un homme de frapper une femme à cette époque. Les femmes victimes ne remettent même pas en question ce pouvoir qu'ils exercent sur elles.
Avec le caractère de Gabrielle, je me demande quand même pourquoi elle n'arrête pas ce mariage, surtout si dès le départ, elle n'était pas pour.
De plus, je trouve le comportement de Armand assez curieux : à la fois sarcastique par moment, puis affectueux de l'autre. J'ai du mal à le cerner :)
En tout cas, hâte de lire la suite !
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