Chapitre 3

Il n’était pas rare que des chasseurs changent de port d’attache. Il suffisait qu’un combat les ait éloignés de leur port d’origine plus que prévu pour qu’il leur devienne nécessaire de trouver une nouvelle entrée vers l’intérieur de l’hôte. Un chucret pouvait générer de l’oxygène pendant des jours, mais boire et manger étaient une autre affaire. Les distances que les chasseurs devaient couvrir dehors étaient parfois immenses, et la menace des charognards omniprésente. Ils ne pouvaient se permettre d’être regardants quant au plus proche abri.

Il y avait plusieurs milliers de jours que Laomeht avait quitté Port Ouest dans des circonstances similaires. Depuis, il avait parcouru une bonne partie du flanc ouest de l’hôte. Il avait rencontré Jebellan et en avait fait son partenaire. Leurs sorties étaient si fréquentes et si animées qu’ils étaient devenus les chasseurs les plus connus de tout l’hôte.

Laomeht était parti de son village natal dans l’indifférence générale, mais revenait en territoire conquis.

— Soyez sérieux ! cria Hélirianne, rouge de colère. C’est un lieu de travail, pas votre jardin. Si j’en vois encore un seul s’approcher de la salle du sas, je vous jure que ça va barder !

Elle s’adressait à la petite foule de curieux qui s’était massée devant le hall du hangar.

Imes les observait depuis l’entrebâillement de la porte des cabinets où il s’était réfugié. Il referma et s’appuya contre le battant. Après un temps de pause, il se laissa glisser à terre.

Il y avait plusieurs heures que Laomeht et Jebellan avaient fait leur annonce. Depuis, on ne cessait de lui serrer la main en guise de félicitations, de lui sourire et de l’abreuver de questions. S’il avait pu le tolérer de la part de ses collègues, il avait disparu quand les villageois avaient commencé à s’infiltrer.

Son père, au moins, était sans doute trop occupé à la ferme pour venir.

On frappa à la porte derrière lui.

— J’espère que tu t’es fait beau, Imes, c’est bientôt l’heure, dit Kriis.

Il eut un soupir inaudible.

— J’arrive.

Il se releva et allait sortir, mais les mots de Kriis le firent hésiter un instant. Il jeta un coup d’œil dans le miroir. Comme d’habitude, ses manches étaient tachées et il flottait dans son tablier. Le hangar n’en avait qu’une seule coupe, et si Imes était de taille moyenne, il était bien plus élancé que ses collègues. Un physique de chasseur, sa mère avait-elle eu coutume de dire d’un ton doux-amer.

Il n’éblouirait personne sur le plan vestimentaire. Or, si Imes n’était pas un grand séducteur, il aurait aimé pouvoir laisser une bonne première impression à Jebellan. Il passa un doigt sur les valises qui soulignaient ses yeux bruns.

Il secoua la tête.

Après tout, qu’importait. Il ne se faisait aucune illusion sur ses chances.

Kriis lui offrit un large sourire lorsqu’il sortit. L’une de ses dents avait poussé de travers, lui donnant une mine perpétuellement malicieuse.

— Nerveux ?

Il haussa les épaules. L’expression de Kriis retomba. Imes fuit son regard inquisiteur. Sans doute aurait-il dû feindre plus d’enthousiasme, mais ses entrailles se tordaient trop pour qu’il puisse faire mieux qu’un air impassible.

— Hé ! Si c’est pas le frère de Laomeht, le héla Vemya, le boulanger.

Imes cilla d’incrédulité. Il avait vécu à Port Ouest toute sa vie, il passait chercher son pain trois fois par quinzaine, mais tout à coup il n’était plus que « le frère de Laomeht ».

Kriis, plus prompte à l’offense que lui, fusilla Vemya du regard et entraîna son ami vers le fond du hall. Un silence se fit parmi les curieux. Reconnaissant qui accompagnait Imes, Vemya cessa de lui faire signe d’approcher et se dandina, mal à l’aise.

Kriis n’était pas indifférente à l’embarras qu’elle générait partout sur son passage, Imes le savait. Elle détestait voir leurs yeux se détourner comme si son existence était une insulte à la bienséance. Mais elle dressa le menton et les dépassa avec fierté. Jamais elle ne les laisserait voir les blessures qu’ils lui infligeaient.

Hélirianne les escorta, puis se posta à l’entrée du couloir, défiant les badauds de la provoquer davantage. Kriis secoua ses cheveux et ajusta le nœud qui les retenait.

— Dépêchons-nous. Il ne manquerait plus qu’on soit en retard.

Sa voix était tendue. Imes entrechoqua leurs épaules. Elle souffla un bon coup, puis l’examina de la tête aux pieds.

— Encore qu’on devrait peut-être te cacher jusqu’à ce que tu puisses rencontrer Jebellan un jour où tu seras plus à ton avantage, le taquina-t-elle.

Imes ne jugea pas cette remarque digne d’une réponse. Il n’était jamais à son avantage.

Un pépiement mécontent le fit se retourner. Pan, qu’il avait abandonné dans la salle d’entretien, courait après lui aussi vite que ses pattes courtaudes pouvaient le porter. Il se baissa pour réceptionner la petite créature essoufflée.

Imes ?

Imes se figea. Il n’avait pas pensé que, de tous les armuriers de Port Ouest, ce serait lui que son frère contacterait. Stupide.

Laomeht.

Oisillon ! Oh, ça fait une éternité, j’ai hâte de te voir ! Tu es au hangar ? Tu as entendu qu’on arrivait ?

Oui. On vous ouvre ?

On est prêts !

Kriis le suivit dans la salle du sas. Leurs collègues étaient rassemblés là, ainsi que Heln, le prêtre de Port Ouest. L’homme était un ami du père d’Imes. Son visage rond encadré d’une courte barbe blanche était donc familier, mais Imes n’était pas tranquille en sa présence. Il fallait dire que Heln avait toujours été froid avec lui. Comme à son habitude, il fronça les sourcils en le voyant entrer. Imes n’avait aucune idée de ce qu’il avait pu faire pour l’offenser.

Aedyn offrit à Imes une paire de gants et des lunettes protectrices.

— À toi l’honneur !

Il croyait clairement lui faire une faveur. Imes enfila les gants sans protester.

— Ils sont là, dit-il à Heln.

Le prêtre se tourna vers le sas. Il posa une main sur la roche et ferma les yeux.

Un silence religieux se fit, tous assistant avec respect à la communion de l’homme et de l’hôte. Le lien qui unissait les prêtres à leur bienfaiteur était ce que leur société avait de plus sacré.

Imes se lécha les lèvres, animé par un désir bien plus viscéral et beaucoup moins noble. Il verrait bien le sas s’ouvrir aujourd’hui, en fin de compte.

Au fur et à mesure que l’attente se prolongeait, son cœur battait de plus en plus vite. Il s’imagina la seconde membrane s’écartant, les chasseurs pénétrant à l’intérieur. Il caressa Pan, perché sur son épaule, mais s’arrêta à contrecœur quand il remarqua les vieilles taches de sang d’hôte sur ses gants. La substance ne ferait aucun mal au chucret, mais il ne souhaitait pas effleurer sa propre peau par accident. Déposant un baiser dans la fourrure, il le délogea d’une pensée. Pan déploya ses ailes translucides et s’éloigna, déçu.

La membrane frémit. Imes déglutit.

La cloison s’ouvrit lentement, créant un appel d’air qui souffla leurs cheveux vers l’avant. Imes aurait voulu suivre cette bourrasque et s’engouffrer le long du couloir obscur qui se dévoila à son regard avide, découvrir enfin ce passage vers l’interdit.

Mais cette rêverie fut bien vite interrompue : deux silhouettes vêtues de cuir de la tête aux pieds barraient son champ de vision.

Les chasseurs sautèrent au sol. Le moins grand parcourut l’assemblée des yeux. Le chucret perché sur sa tête retira la queue qui masquait son visage et s’étira avec un trille, pas fâché de pouvoir lâcher prise.

— Pfwah ! fit Laomeht, inspirant de grandes goulées d’air frais.

Puis il tendit les bras vers Imes, un large sourire aux lèvres.

— Te voilà !

Imes se ressaisit tant bien que mal. Il s’avança vers son frère, mais esquiva l’accolade. Il préféra plutôt s’emparer de ses mains et défaire de quelques gestes prompts les boucles qui retenaient ses gants.

— Oh, dit Laomeht. Héhé, merci. Je ne voudrais pas te brûler.

Pour les protéger des charognards, les chasseurs cachaient toute trace de peau derrière une combinaison de cuir généreusement arrosée de sang d’hôte. Les en revêtir et les en débarrasser étaient des procédures délicates et la principale responsabilité des armuriers.

Imes déposa les gants dans le bac que Kriis tenait pour lui. Il tendit l’épée à quelqu’un d’autre, puis s’attaqua au plastron. Laomeht examinait les lieux et les gens avec un plaisir évident.

— Ça fait du bien de revenir. Salut, Aedyn, vieille branche ! Bonjour tout le monde ! C’est gentil d’être venu nous accueillir ! Il y a des nouvelles têtes, dites donc. Je n’étais pas sûr que tu serais encore là, Imes.

Imes releva le nez pour la première fois dans ce flot de paroles, surpris par l’absurdité qui venait d’être proférée. Laomeht haussa les sourcils.

— J’ai parlé à Papa récemment, je sais que tu l’aides toujours à la ferme. Tu ne t’es toujours pas décidé entre les deux ? Je pensais que ça finirait par te lasser de faire des heures supplémentaires.

Imes accusa le coup. Il lui était insupportable que Laomeht, d’entre tous, abordât le sujet avec autant de désinvolture. Aucun mot ne put se frayer un chemin à travers la bile brûlante qui lui monta à la gorge. Il se contenta de secouer la tête.

Laomeht éclata de rire.

— Mon petit frère, ce bourreau de travail ! Jebellan, viens ici que je vous présente !

Le plastron dans les mains, Imes se figea. À quelques pas de là, Dala s’occupait de libérer Jebellan de son équipement. Les cheveux pâles du chasseur s’étaient tachés de sang d’hôte prélevé sur son armure lors de leur escapade dans le grand vide. Par sécurité, il les avait rassemblés en un chignon hâtif. Sa tunique trempée de sueur collait à sa peau, soulignant chacun de ses muscles.

La bouche d’Imes devint aussi sèche que le désert. C’était la première fois qu’il voyait Jebellan ainsi. Hors du grand vide, sans son armure.

Parmi leurs admiratrices, Laomeht et Jebellan avaient une réputation de frères contraires. Bien qu’il soit joli garçon, le charme de Laomeht émanait principalement de sa jovialité et de sa personnalité approchable. À l’inverse, on disait de Jebellan que son visage avait la beauté d’une sculpture de marbre immaculé, mais qu’il n’avait aucune patience pour rencontrer des inconnus ; ni d’ailleurs pour beaucoup d’autres choses.

Imes aurait préféré que les rumeurs exagèrent. Malheureusement pour lui, la beauté de Jebellan n’avait rien de surfait. Ses hautes pommettes, ses lèvres fines et bien tracées, son front volontaire, chaque détail poussa son cœur à s’emballer un peu plus.

Quant au caractère du chasseur, l’irritation qui se lisait sur ses traits élégants sembla vouloir donner raison aux commères. Pourtant, c’est avec courtoisie qu’il écarta Dala et s’approcha. Ses grands yeux clairs au regard franc disséquèrent Imes. Il le dominait d’une demi-tête.

Le cœur lové dans sa gorge, Imes déposa le plastron de Laomeht et ôta l’un de ses gants. Ils échangèrent une poignée de main ferme. Il fut soulagé que sa paume n’ait pas eu le temps de devenir moite. Il retira sa main et fit de son mieux pour ignorer la chaleur de la peau de Jebellan qui s’attardait sur la sienne.

— Ça me fait plaisir que vous puissiez enfin vous rencontrer, dit Laomeht. Ma tête brûlée de partenaire et mon taiseux de petit frère…

Sur ces mots et sans prévenir, il engloutit Imes dans une embrassade d’ours. Imes ne put que tituber et écarter sa main encore gantée de peur de le brûler. De l’autre, il lui tapota maladroitement le dos.

— Félicitations, dit Jebellan, goguenard. Grâce à toi, il aura lui aussi besoin d’un bain.

Laomeht le lâcha en riant.

— Quoi, ce n’est pas à ça que sert le tablier ?

Impassible, Imes saisit du bout des doigts son tablier à présent humide de sueur et l’éloigna de sa tunique.

— … Bon, pas la peine d’être insultant, non plus, dit Laomeht.

La commissure des lèvres d’Imes se souleva.

— Ah ! s’exclama Laomeht. Enfin un sourire !

Avec un pincement à la poitrine, Imes baissa la tête.

Il ne savait jamais sur quel pied danser avec Laomeht. Lorsqu’il était loin, il était si facile de laisser la jalousie et le ressentiment lui dévorer le cœur. Puis venaient les chasses, l’égoïsme qu’elles lui inspiraient et la culpabilité qu’il en retirait. Parfois, il en arrivait à regretter d’avoir un frère. Mais alors Laomeht le contactait, et il se faisait immanquablement amadouer par sa joie rayonnante.

— Cesse de faire le mariole trente secondes, dit-il en le poussant brusquement dans la chaise que quelqu’un avait déposée derrière lui. C’est bientôt fini, et ensuite tu pourras aller jouer.

Il saisit un mouvement de surprise à ses côtés. Jebellan le dévisageait.

Le cœur d’Imes battit plus vite. Avait-il dit quelque chose d’étrange ? Il se repassa les dernières minutes dans sa tête. Il lui vint alors à l’esprit que c’était les premiers mots qu’il prononçait depuis leur arrivée. Jebellan avait dû commencer à le prendre pour un muet.

— Il te connaît bien, commenta le chasseur en s’asseyant sur sa propre chaise.

Laomeht se départit de son air stupéfait pour secouer un doigt réprobateur dans sa direction.

— Moque-toi. C’est facile quand on est fils unique ! Aïe ! D’accord, d’accord, je me tiens tranquille.

Imes émit un son dubitatif. Laomeht daigna cependant se calmer le temps qu’il le débarrasse de l’une de ses bottes.

Imes se mordit la langue tandis qu’il poursuivait son travail. La question qui lui brûlait les lèvres finit par jaillir de la bouche de Kriis.

— Vous pensez repartir à Port Beau ?

Certains chasseurs, s’ils laissaient derrière eux une famille ou un lieu aimé, préféraient regagner leur port de départ après une nuit de repos.

— Non, on est là pour un moment, répondit Laomeht, inspirant en Imes des sentiments contradictoires.

— Laomeht a tellement insisté pour venir, vous ne vous débarrasserez pas de lui de sitôt, prédit Jebellan.

Imes lui jeta un regard surpris. Ce n’était donc pas un accident qui les avait déportés jusqu’ici ? Le voyage était prémédité ?

Laomeht se pencha soudain sur lui.

— Réunion de famille, oisillon !

Imes fronça le nez. Ce surnom était bien assez gênant sans qu’il aille le brandir devant ses collègues et Jebellan. Aedyn le fixait du coin de l’œil, hilare.

— Quoi ?

— J’ai quelque chose d’important à vous annoncer, alors réunion de famille ! Natesa doit arriver dans quelques jours. Je vais enfin pouvoir vous la présenter ! Tu es invité aussi, évidemment, ajouta-t-il à l’intention de Jebellan.

Drapé sur le dossier de sa chaise pendant que Dala retirait ses bottes, Jebellan le gratifia d’un regard résigné.

— C’est ça que tu manigançais ?

Natesa, la fameuse petite amie de Laomeht. Imes en avait beaucoup entendu parler, mais n’avait encore jamais eu l’honneur de la rencontrer. Il devait admettre qu’elle lui inspirait de la curiosité, d’autant qu’elle n’était sans doute pas étrangère à cette nouvelle si importante.

Mais ces considérations pâlirent devant la conviction qui s’imposa lentement à lui.

— Quand tu dis réunion de famille, balbutia-t-il, son impassibilité coutumière lui échappant en cet instant, tu veux dire…

Laomeht eut la bonne grâce de paraître penaud.

— Maman vient aussi, confirma-t-il. Elle est déjà en route.

— Oh.

Dans un état second, Imes lui fit signe de se lever. Il déboucla la ceinture et l’aida à ôter le pantalon. Entièrement débarrassé de son équipement, Laomeht s’étira. Il récupéra son chucret qui reniflait les chaussures d’Imes, puis posa une main sur son épaule.

— Tu crois que Papa le prendra mal ? lui glissa-t-il dans le creux de l’oreille.

Imes secoua muettement la tête. Laomeht eut un sourire soulagé.

— Bon. Au cas où, je le lui dirai moi-même. Ta journée est terminée ? Attends-moi dehors, d’accord ?

Avec une dernière salutation à la ronde, Jebellan et lui s’en furent vers les vestiaires.

 

Le loron de la ferme ruminait près de la clôture en observant les allées et venues des bipèdes d’un œil hautain. Imes s’extirpa de l’attroupement à l’entrée du hangar et se dirigea vers lui dans un état second.

Il avait conscience que les visiteurs tentaient de le héler, de lui parler, mais il avait moins de patience que jamais pour l’amabilité qu’on attendait de lui. Il avait déjà une réputation de personne froide, de toute façon. Certains le disaient même simple d’esprit. C’était l’excuse que les commères du village trouvaient toujours pour expliquer l’existence d’individus taciturnes, un concept qui leur était complètement étranger.

Kriis le dépassa en courant.

— Bonjour, Plume !

Elle se faufila sous la clôture et sauta au cou du loron.

Imes sortit quelque peu de son hébètement. Pour la énième fois, il se demanda ce qui lui avait pris, enfant, d’affubler une bête de plusieurs centaines de kilos de ce sobriquet. Avec l’abondante crinière brune autour de son cou et ses quatre pattes épaisses terminées par de grands pieds à trois doigts, le loron n’avait pas grand-chose en commun avec un oiseau. Son père, bien sûr, avait gardé le nom et racontait l’histoire à qui voulait l’entendre.

Vic se posa sur le large dos de Plume, pas fâchée de trouver un endroit tranquille où l’énergie perpétuelle de Kriis ne pourrait pas l’atteindre. Sa maîtresse aidait déjà Imes à atteler le loron à sa charrette. Elle scruta son ami avec attention.

— Ça va ?

Imes haussa les épaules. Son choc ne s’était pas encore dissipé.

— Il sait ménager ses effets.

— Ça, c’est le moins qu’on puisse dire, s’agaça-t-elle. Il aurait pu te prévenir avant, quand même. Il sait que tu ne l’as pas vue depuis une éternité !

Imes baissa le nez sur la courroie qu’il bouclait, laissant sa frange cacher son visage.

— Bon, oublie cet écervelé, ordonna Kriis. Et Jebellan ? Ça faisait quoi de lui serrer la main ?

Sa tentative de changement de sujet était grossière, mais ses yeux brillants entraînèrent Imes. Elle voulait vraiment savoir. Malgré lui, il sourit.

— J’étais rouge ?

— Même pas. Si tu savais comme je t’envie ! Même quand je suis sûre que tu es en train de hurler à l’intérieur, tu as toujours l’air aussi serein qu’un moine. Moi, il suffit que quelqu’un m’énerve et je suis tout de suite rouge écrevisse.

Elle mima une explosion sur ses joues. Imes eut un rire discret.

— J’étais vraiment en train de hurler à l’intérieur.

— Tu m’étonnes ! Il est trop beau, cet homme, ça ne devrait pas être permis !

Il y eut un soudain remue-ménage près du hangar.

— Tiens, quand on parle du loup.

Jebellan et Laomeht avaient quitté les vestiaires pour se faire immédiatement envahir par leurs admirateurs.

Laomeht accueillit cette attention avec une bonne volonté qu’Imes trouva franchement impressionnante. Il sourit, serra des mains, répondit volontiers aux questions et aux cris de bienvenue.

Comme le moment se prolongeait, Imes commença à s’impatienter. Il glissa un regard à Jebellan. Lui paraissait bien moins tolérant que son partenaire. Il parlait du bout des lèvres. Son grand corps mince trahissait une agitation croissante. Pour finir, ce fut lui qui propulsa Laomeht à travers la foule.

Imes cacha un sourire. Juste à temps : Jebellan le repéra. Il guida dans cette direction Laomeht, qui se retournait encore pour saluer les villageois.

— Bon, dit Kriis. C’est ici que je t’abandonne. Ne commence pas de sulfureuse histoire d’amour sans moi !

Le ridicule de cette suggestion arracha un éclat de rire incrédule à Imes. Satisfaite de son petit effet, elle s’éloigna avec un clin d’œil, Vic logée dans ses cheveux.

— Ho ho, fit Laomeht quand il approcha. M’aurais-tu caché une petite amie, Imes ?

Le sourire qui s’attardait sur les lèvres d’Imes disparut comme la brume au petit matin. Il tourna un regard noir vers son frère. Pris de court par la vivacité de sa réaction, Laomeht leva les mains en signe d’apaisement.

— Waouh ! Qu’est-ce que j’ai dit ?

Imes tenta de tempérer sa colère. Ça n’avait pas de sens d’en vouloir à Laomeht plus qu’à ses collègues pour leurs plaisanteries douteuses. Ce n’était pas parce qu’ils étaient du même sang qu’Imes avait été plus ouvert avec lui sur sa vie amoureuse.

— Non. C’est une amie.

— Ah. Hum. C’est une armurière aussi, hein ? Elle me dit quelque chose, mais je ne crois pas la connaître. Elle est nouvelle en ville ?

Si c’était possible, Imes se renferma encore plus. Il croisa les bras.

— Non.

Laomeht parut complètement désemparé par la tournure de la conversation. Il voulut chercher de l’aide auprès de Jebellan. Malheureusement pour lui, son partenaire ne fut pas réceptif. Jebellan s’était détourné pour cacher son expression derrière ses cheveux à présent détachés, mais le tremblement de ses épaules trahit un rire silencieux. Imes déglutit, instantanément désarmé.

Laomeht foudroya Jebellan du regard. Il n’ouvrit pas la bouche, mais en présence de leurs chucrets qui observaient la scène quelque part dans l’herbe, ce n’était pas nécessaire. Jebellan revint à son partenaire avec un sourire carnassier.

— Et pourquoi je ne trouverais pas ça drôle ? Tu peux charmer n’importe quel quidam, mais tu ne sais pas parler à ton frère. Stupéfiant.

Une rougeur apparut sur les pommettes de Laomeht. Il n’avait sans doute pas prévu que Jebellan réponde tout haut. Bien fait pour lui : il était parfaitement impoli d’avoir une conversation télépathique devant une tierce personne. Laomeht se tourna vers son frère avec un air de chien battu. Imes fronça des sourcils désapprobateurs.

Laomeht grogna.

— Je ne sais plus pourquoi je voulais que vous vous rencontriez, grommela-t-il dans ses mains jointes.

Jebellan ricana à ses dépens. Il s’était débarrassé du fin vernis de courtoisie qu’il avait revêtu au hangar. En dessous, l’étincelle dans ses yeux et le tranchant de son sourire étaient ceux d’un prédateur. Imes sentit un frisson dégringoler le long de son épine dorsale.

Il arrêta de respirer lorsque ce regard de rapace se posa sur lui.

— Question, dit Jebellan.

Quoi, pour lui ? Imes cilla, trop impressionné pour articuler quelque chose.

— Ça me tracasse depuis que Laomeht m’a parlé de toi. Tu es armurier, donc un fondamental. Qu’est-ce qu’un fondamental fabrique à travailler dans une ferme ?

Imes subit cette remarque comme un coup de poignard en pleine poitrine.

Oui, Imes était un fondamental. Et il n’y avait aucun mot qu’il haït plus que celui-ci.

Lorsqu’il ne répondit pas, Laomeht s’en chargea pour lui.

— Il y a toujours une tonne de boulot dans une ferme ! s’exclama-t-il, passant un bras affectueux autour des épaules de son frère. Pas besoin d’être cultivateur pour couper du bois ou rentrer le foin. Si Imes n’était pas là, Papa serait dans de beaux draps !

— Il n’aurait aucun mal à engager une personne de plus, rétorqua Imes. Un cultivateur.

Laomeht parut surpris qu’il le contredise.

— Eh bien, oui… dit-il, hésitant, avant de se reprendre. Mais tu le connais, il râle toujours quand il doit s’habituer à un nouvel employé. Il est du genre introverti, donc il préfère travailler en famille. Il a de la chance de t’avoir, oisillon !

Imes resta silencieux. Il regrettait d’avoir ouvert la bouche. L’attention de Jebellan s’était aiguisée comme le fil d’un rasoir. Il se sentit mis à nu devant lui, et pas de la manière plaisante qu’il imaginait parfois. Cela s’apparentait plutôt à sortir dévêtu en plein blizzard.

Jebellan le libéra du feu de son regard pour examiner Laomeht.

— Stupéfiant, répéta-t-il.

Ce fut son seul commentaire, mais il glaça Imes de l’intérieur. Il lui sembla qu’en un instant, Jebellan avait transpercé tous les faux-semblants dont il berçait ses proches depuis si longtemps.

Incapable de le supporter, Imes s’arracha à la prise de Laomeht. Il leur tourna le dos pour grimper dans la charrette.

— On y va ? demanda-t-il brusquement.

Pan sauta aussitôt à l’arrière. Le chucret adorait observer le paysage qui défilait.

— Ne me laissez pas vous retarder, dit Jebellan. Je vais me trouver une place dans les dortoirs. À plus tard, Laomeht.

Il s’éloigna. Laomeht bondit sur le banc à côté d’Imes et s’extasia de retrouver ce bon vieux Plume. La charrette s’ébranla. Ils traversèrent le village, Laomeht saluant de la main tous les passants qui le reconnaissaient.

Imes n’écoutait son bavardage joyeux que d’une oreille. Sa conversation avec Jebellan avait laissé un goût de cendre sur sa langue.

Leur peuple était formé selon un système de castes. Dès la gestation, un embryon était sensible aux besoins de l’hôte. Lorsque l’hôte ressentait un déficit de population dans l’une des castes, la biologie de l’embryon se modifiait en conséquence. Ainsi, chaque individu naissait avec le physique et la mentalité nécessaire à la caste qui était la sienne.

Autrefois, on avait coutume de nommer cela les trois Ordres.

L’Ordre de l’Âme, les prêtres, disposait d’un lien empathique avec l’hôte. On faisait appel à eux pour toutes sortes de tâches, de la classification d’un bébé nouveau-né à la prospection des mines.

L’Ordre de l’Esprit, les cultivateurs, avait la responsabilité de toute la chaîne du vivant à l’intérieur de l’hôte. Ils étaient fermiers, chasseurs, soignaient les bêtes et les terres. C’était à eux de faire respecter l’équilibre des populations et des ressources naturelles.

Enfin l’Ordre du Corps, les fondamentaux… Imes avait toujours trouvé ridicule de leur donner un nom aussi prestigieux. À bien des égards, ils étaient les laissés-pour-compte de l’hôte. Aucune tâche, aucun impératif biologique ne leur avait été assigné. Les fondamentaux s’occupaient en définitive de tous les besoins de la communauté : l’éducation, les soins, le transport des biens, la création de logements ou d’outils…

En un sens, ils étaient les plus libres. C’était à eux de déterminer comment ils souhaitaient servir leur prochain et l’hôte. Kriis s’était plongée avec enthousiasme dans la carrière d’armurière. Elle y était à sa place, s’y voyait passer toute sa vie. D’autres, comme Vemya, trouvaient leur bonheur en pétrissant le pain. Si un jour ils changeaient d’avis, personne ne leur reprocherait de jeter leur dévolu sur un nouveau métier.

Les prêtres leur assuraient que chacun avait son rôle à jouer. Mais Imes ne parvenait pas à s’habituer à cette absence de sens à son existence. Il partageait son temps entre le hangar et la ferme, travaillait plus que n’importe qui d’autre à Port Ouest… sans jamais en dériver la moindre satisfaction.

La charrette franchit le sommet d’une colline. Un vallon s’ouvrit devant eux. Une brise le traversa, courbant les plantations comme une vague. Au milieu des champs, les bâtiments de la ferme étaient regroupés autour du puits. De l’autre côté, sur le versant opposé, un troupeau de lorons paissait.

Lorsqu’ils atteignirent la cour, ils croisèrent le garçon de ferme qui s’en allait. L’adolescent leur offrit un salut laconique, épuisé par sa journée.

— Imes ?

Sidon émergea de l’étable. Lorsqu’il aperçut qui accompagnait son cadet, il s’arrêta net. Un large sourire naquit sur son visage.

Laomeht sauta à terre et courut l’embrasser. Ils rirent ensemble, ravis.

— Mon fils ! C’est si bon de te voir. Heln m’a prévenu de ton arrivée.

Sidon jeta un coup d’œil à Imes. Le reproche masqué était clair : il aurait dû s’en charger. Mais Imes n’avait pas eu la patience d’appeler la chucrette de son père pour attendre un laps de temps indéfini que la petite créature retrouve son propriétaire. Sidon n’avait adopté Trom que lorsque Laomeht avait quitté Port Ouest et que cela s’était avéré nécessaire pour garder le contact. La chucrette gambadait sans doute quelque part dans les champs. Elle était rarement sollicitée.

— C’est bon de rentrer, dit Laomeht. J’ai tellement de choses à te dire !

— Entre, entre ! Viens t’asseoir.

Sidon l’entraîna vers le corps de ferme. Il s’immobilisa soudain près de la charrette. Comme pris d’un soupçon, il palpa le flanc de Plume.

— Oh, pas facile, la digestion, hein ? Je m’occuperai de toi tout à l’heure, pauvre vieux.

Imes scruta le loron de haut en bas, sans trouver le moindre signe que quelque chose n’allait pas.

— Imes, Perin a presque fini de réparer la clôture nord. Tu peux terminer ? Il faut absolument que ce soit réglé ce soir, les bêtes ne doivent pas rester là-haut. Il est trop tôt dans la saison pour qu’elles broutent cette herbe.

Imes ne voyait aucune différence entre l’herbe des collines et celle des pâturages près de la ferme, mais voilà pourquoi il n’arriverait jamais à la cheville d’un cultivateur. Sidon avait une compréhension instinctive des animaux et des végétaux que jamais il ne pourrait égaler.

— Tu le fais déjà travailler ? se plaignit Laomeht. J’ai à peine eu le temps de lui parler.

— C’est l’affaire d’une heure ou deux. Nous dînerons en famille, lui assura leur père. Tu logeras ici, bien sûr. Je vais préparer ta chambre. Pas question que tu en sois réduit à coucher dans ces dortoirs pour chasseurs tout crasseux. Natesa doit-elle te rejoindre ? J’ai hâte de la rencontrer enfin, cette chère petite !

Imes les regarda s’éloigner. Le jour baissant baignait le profil hardi de Laomeht d’une lumière dorée, soulignant une fine cicatrice sur son front.

Cent mille jours plus tôt, une quatrième caste était apparue. Confusément, on les avait nommés l’Ordre du Feu, avant que le système d’Ordres finisse par tomber en désuétude, perturbé par cette addition à l’équation.

C’était les chasseurs.

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LaPlumeFrustree
Posté le 19/07/2020
Ravie d'enfin faire la rencontre de Laomeht et Jebellan (dur dur de remettre le doigt sur l'orthographe de leurs prénoms à chaque fois, par contre). On appréhende Laomeht exactement de la même façon qu'Imes, au final : on voudrait le détester mais on ne peut pas, emportés par sa jovialité et son attitude avenante ! J'ai du mal par contre à savoir depuis quand lui et Imes ne se sont plus revus (plusieurs milliers de jours, si je ne me suis pas trompée ? Combien d'années ça peut représenter ?). Je sens que tu as encore pas mal d'informations à nous révéler sur ton monde, sur cette famille et sur leur entourage, et c'est un mystère que j'adore ! Je suis toujours aussi fan du fait que tu fasses réagir aussi souvent les animaux dans le cours de l'action d'ailleurs (les chucrets n'ont pas fini de me faire sourire ; j'image bien une petite Trom en manque de travail en train de se balader dans les champs)

Impossible de deviner vers quel genre d'intrigue tu nous guides pour le moment. Je me demandais justement, lors de l'introduction des Castes, comment les cultivateurs pouvaient avoir été "formés" autrement que les fondamentaux, mais tu as rapidement répondu à ma question (tu as amené l'information d'une façon très fluide, d'ailleurs !). J'imagine que la caste des chasseurs va tenir un grand rôle dans la suite, il me tarde donc d'en découvrir davantage à ce propos.

On rentre petit à petit dans le vif du sujet, et ça suscite toute ma curiosité !

Petite remarque : à un moment donné, tu écris qu'Imes est élancé et que c'est pour cette raison qu'il flotte dans son tablier (tout en précisant qu'il est plus grand que la plupart des autres membres du hangar). Cela signifie-t-il qu'il est moins corpulent ? Quand on lit "élancé", on pense "plus grand et plus mince", ce pourquoi l'information m'a fait tiquer : je me suis demandé comment le fait qu'il soit plus grand le fasse flotter dans son tablier...

A bientôt pour la suite ~
Dragonwing
Posté le 03/08/2020
Ah, je me doutais que cette histoire de "milliers de jours" pouvaient embrouiller certains lecteurs... C'est compliqué d'exprimer des durées longues dans cet univers, ils n'ont pas de soleil, donc ni "années" ni "saisons". ^^;; Un millier de jours représente environ 3 de nos années, donc "plusieurs milliers de jours", ça fait facile une dizaine d'années...
Je suis heureuse qu'à part ça, les informations passent bien !
Concernant le terme "élancé", comme tu le dis, ça représente aussi quelqu'un de mince.
LauLCas
Posté le 08/07/2020
Laomeht est à la fois attachant... et énervant ! En mode fils gâté ! Mais on voit qu'il est attaché à son frère et qu'il lui veut du bien... c'est juste qu'il se regarde trop le nombril !
Jebellan est assez intriguant, il me tarde d'en savoir plus sur lui ! Il est d'une perspicacité assez rare ou alors il décrypte Imes juste très bien ? (Je les ship grave perso).
Bravo pour ces chapitres et cette originalité ! On rentre bien dans l'histoire, les personnages ont une véritable personnalité ! On devine une intrigue au dessous de ça... Je suis super curieuse de voir où tu vas nous amener !!
Dragonwing
Posté le 18/07/2020
J'ai réussi mon coup pour Laomeht, alors, c'est exactement comme ça que je voulais que le personnage ressorte. *danse de la joie* Quant à Jebellan, j'ai vraiment hâte qu'il apparaisse plus moi aussi.
Merci beaucoup pour tes commentaires !
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