Chapitre 28 - La Mémoire

Par Keina

D’un même mouvement, Keina et le Solitaire se tournèrent vers le fond de la salle. À demi camouflé par la pénombre, l’Alf au visage lunaire siégeait au sommet d’un rocher. La créature sauta de son piédestal et s’avança par petits bonds, un sourire insolent sur ses lèvres adipeuses. L’atmosphère s’électrifia. La Pierre réagissait à la présence de l'être malingre ; des filaments de magie zigzaguaient en tout sens avant de regagner le flux.

— J’imagine que tu ne t’attendais pas à nous voir, Solitaire.

Son timbre se modifia, comme si mille voix se superposaient dans sa gorge. Durant quelques secondes, le Mage et l’Alf se toisèrent, nullement incommodés par leur différence de taille. Le Solitaire haussa les épaules avec désinvolture.

— Détrompe-toi, l’Avaleur. Cela fait longtemps que j’observe tes manigances. Tu attises les haines et le souvenir de Nephir. Plus les Alfs t’obéissent, et plus ton pouvoir grandit. La petite alfine d’Anna-Maria était ton espionne, n’est-ce pas ? Elle a poussé sa maîtresse au suicide et s’est tuée à son tour. Pourtant, il y a une chose que je ne comprends pas, l’Avaleur. À quelles fins utilises-tu Nephir ?

Abasourdie, Keina regarda successivement les deux adversaires.

— L’Avaleur ? Vous insinuez que cette créature est l’Avaleur de Mémoire ?

— L’une de ses manifestations, oui. Mais l’Avaleur est une entité multiple et complexe, produit de l’Imagination pure. Il est le mal qui détruit les Elfes car il absorbe la Mémoire. Certaines créatures magiques lui vouent un culte. On dit aussi qu’il survit dans le livre de Keneros, mais cela échappe à ma vision.

L’Alf ricana sourdement.

— Quel flot d’éloges à mon égard ! Nous t’observons depuis longtemps, silfine. Ne te fie pas aux paroles du Solitaire. L’Avaleur de Mémoire est au service de la Pierre. C’est en son nom que nous avons aidé Nephir à te capturer. Elle a échoué ; son sort ne nous concerne plus. Keina, ton existence nous intrigue. À peine arrivée au Royaume, tu étais sur le point de percer le secret du livre de Keneros. Nous t’avons stoppée à temps. Puis le journal d’Alderick est entré en ta possession, et il m’a fallu te l’arracher. Jusqu’alors, seule la Briseuse nous importait. Mais tu nous dérobes la Mémoire en l’attirant à toi, et tout le monde en ce Royaume semble te porter de l’intérêt. Qui es-tu réellement ?

Le Mage entrouvrit la bouche pour répondre à sa place. Elle le devança.

— Je suis une silfine ordinaire. Je suis juste moi.

L’Alf se rapprocha, ses yeux globuleux braqués sur Keina.

— Tu mens ! Tu n’es pas ordinaire ! L’Avaleur de Mémoire découvrira la vérité, tonna-t-il de ses nombreux timbres entrelacés.

Keina s’écarta de quelques pas. Le Solitaire se plaça devant elle en brandissant un bâton noueux sorti du néant.

— Ton pouvoir est limité, l’Avaleur. Que comptes-tu faire ? Tu ne peux pas invoquer l’une de tes effroyables chimères ici.

— Possible. Mais tu ne seras pas toujours là pour la défendre…

Alors qu’elle reculait encore, Keina rencontra sous son pied la faille qui lézardait la grotte. Elle voulut se rattraper, mais une, puis deux, puis une multitude de langues de magie la ceinturèrent de toutes parts. Les tentacules visqueux s’emmêlèrent dans ses lambeaux de robe. Elle ferma les yeux, ignorant les exclamations stupéfaites des deux témoins. Je suis juste moi, juste moi, juste moi, ressassait-elle en esprit, comme une litanie destinée à la délivrer du cauchemar.

Portés par la magie, ses talons décollèrent du sol. Elle s’éleva comme un pétale dans la brise de printemps. Elle rouvrit les paupières. Sa vision, brouillée par un voile d’émeraude qui ondoyait devant elle, lui renvoya en contrebas les images déformées du Solitaire et de l’Avaleur.

Son cœur se mit à battre plus fort. Elle lévitait ! L’enchantement la confinait au sein d’une bulle aux contours épais qui apaisa son vertige. Les effluves de magie picotèrent l’intérieur de ses narines.

Elle se força à descendre le regard. Sous ses pieds, le pommeau de la dague projetait une ombre olivâtre sur la circonférence inégale de la Pierre. Elle se prit à penser qu’elle était la première à voir le minéral de cette hauteur. L’idée la fit sourire. Bien. Et maintenant ?

Je porte ton empreinte, souffla une voix près de son oreille. Les filaments aqueux dessinèrent un visage flou qui s’affina pour devenir une exacte reproduction d’elle-même, fantôme aux reflets bleu vert dont les lèvres bougèrent en silence. Je t’offre l’usage absolu de ma puissance.

Keina se souvint des paroles de la sorcière. La Mémoire se décompose en quatre pouvoirs...

 

L’Esprit.

Tout à coup, son cerveau explosa en un millier de bribes qui se dispersèrent dans le Royaume. Plissant le front pour se concentrer, elle les rassembla pour les diriger vers la Traverse. L’aurore en soulignait les reliefs. Une lumière dorée éclaboussait les combattants, qui se mouvaient dans un méli-mélo de pensées enchevêtrées. Keina louvoya entre les esprits, à la recherche de sa cible. Enfin, elle heurta un mental offensif, glacé comme un iceberg dans le feu de la bataille. Nephir !

Tel un bélier lancé à l’assaut d’une forteresse, elle se jeta de toutes ses forces contre les remparts gelés de sa maléfique cousine. La Mémoire et l’Imagination s’opposèrent dans une lutte sans merci.

Qui es-tu ? demanda Nephir alors qu’elle repoussait une attaque. Keina repartit à la charge sans répondre. C’était encore meilleur que de croiser le fer. Son double psychique jouait avec son opposant, déviait la défense, infligeait ses coups avec précision. Alors qu’à l’épée, son inexpérience la désespérait, elle se sentait à présent invincible. Le premier des Pouvoirs guidait son instinct et infligeait à la sorcière des morsures sans répit.

Affaibli par ses agressions, le Cinquième Pouvoir se recroquevilla dans un coin du palais mental de la sorcière. Keina en profita pour porter un coup décisif. Nephir vacilla. La source de sa puissance se déroba soudain, fuyant son organisme pour retourner vers l’Avaleur. Son esprit se craquela comme une coquille trop fragile. Ahurie, désorientée, elle tomba à genoux, à la merci des autres guerriers.

Avant même qu’un adversaire ne s’aperçoive de sa faiblesse, on la jucha sur une monture qui disparut derrière le Passage, hors de la portée de Keina. Esteban ! hurla-t-elle silencieusement.

Le cri se perdit dans le vortex de magie qui délimitait les mondes. La sorcière et son amant s’étaient enfuis, et Keina ne pouvait rien tenter pour les rattraper. Impuissante, elle se sentit refluer du champ de bataille. Le pouvoir s’effaçait en douceur, laissant place au suivant…

 

Le Cœur.

Des centaines d’émotions l’inondèrent simultanément. Elle s’imprégna de toutes les souffrances, visibles et invisibles, du Royaume Caché. Sur la Traverse, la bataille s’essouffla petit à petit, à mesure que les combattants prenaient conscience de la disparition de Nephir. Les agents du Royaume pourchassèrent les quelques créatures qui n’avaient pas suivi leur maîtresse. Keina rôda entre les rescapés, spectre façonné par l’empathie qui sautait d’âme en âme à la recherche de ses amis. Lynn, Luni, Ekaterina, Cinni, Caledon, Olga, Pierre, Mary… Elle les trouva – les Onze soient loués ! – qui rentraient au Château. L’heure était venue de panser les plaies. Comme elle aurait voulu deviser à leurs côtés !

À défaut, elle les accompagna invisiblement jusqu’à l’infirmerie, laissa la magie identifier leurs blessures et se concentra sur ce qu’ils ressentaient. Inquiétude, chagrin et regrets la traversèrent de toute part. Elle leur manquait. Le constat réchauffa ses entrailles. En une vague bienfaisante, elle cicatrisa les lésions physiques et soulagea les fatigues morales. Je suis en vie, souffla-t-elle dans la poitrine de Luni. Elle sentit un trouble naître en lui, mais ne s’attarda guère. Écouterait-il son cœur ? Elle n’en était pas certaine.

Les morts ne se relèveraient pas, mais elle ne pouvait en faire plus. Le Troisième Pouvoir l’investit aussitôt…

 

Les Mains.

Sa peau se mit à fourmiller. Maintenant qu’elle avait réparé les dégâts causés par sa sottise, il lui était possible de se concentrer sur l’instant présent. Elle riva un œil farouche sur l’Alf au visage lunaire qui observait, circonspect, sa silhouette embobinée d’eau et de magie.

— Te crois-tu à l’abri de nous ? demanda-t-il avec un rictus, ses voix multiples déformées par l’épaisseur de la bulle protectrice.

Quelques pas plus loin, légèrement en retrait, le Solitaire, les doigts enroulés autour de son bâton, avait fixé son regard sur l’Avaleur. Il attendait.

Il me faut une épée, décida Keina. L’image, qu’elle avait vue cent fois dans ses manuels d’Histoire, se forma aussitôt dans son esprit. Les particules magiques, qui attendaient qu’on les façonne pour se transmuer en matière, s’accumulèrent devant elle. Elles modelèrent une claymore démesurée qui surgit comme une épine hors du flux magique. L’arme gagna en substance tandis que la silfine se remémorait les détails de son souhait. Sa lame scintillante se para d’arabesques ciselées. Son fil d’acier trempé s’affûta comme le rasoir. Enfin, elle s’empara de la poignée de cuir et leva son œuvre vers le plafond.

L’Alf haussa le coin d’une lèvre dans un sourire méprisant.

— Et maintenant ? Tu n’as pas la force de manipuler un tel accessoire, silfine.

Maintenant ? Maintenant, j’ai besoin du Quatrième Pouvoir…

 

Les Ailes.

Elle ferma les yeux et laissa ses veines se gorger d’énergie. Entre ses mains la claymore revêtit la légèreté d’une plume. Des mèches de jade virevoltèrent autour du tranchant. La magie exacerba ses sens.

— Je. M’appelle. Keina ! siffla-t-elle.

L’épée tournoya au-dessus d’elle et s’abattit sur le bras droit de l’Avaleur. Les murs vacillèrent. Privé d’un de ses membres, il se mit à gonfler pour se muer en un golem de pierre au visage contrefait. Puis il s’approcha d’elle et gronda entre ses dents de schiste :

— As-tu oublié, silfine ? Nous sommes l’Avaleur !

Sa bouche s’élargit à outrance et creusa un trou noir au centre de sa face rocailleuse. Les filaments de magie voltigèrent, attirées par le gosier du monstre. Indécise, Keina baissa sa garde.

— Maintenant ! lui hurla le Solitaire d’une voix sans réplique.

Elle hocha la tête. Guidée par son instinct, elle enfonça la claymore dans l’œsophage de l’Avaleur. Elle contracta la totalité de ses muscles pour résister à l’attraction qui la poussait vers l’avant. Les particules de magie dégoulinèrent dans l’orifice obscur. Sans s’occuper de l’arme qui le transperçait, le golem se délecta de son festin.

Soudain, il éructa un hoquet surpris. Il voulut refermer sa gueule béante, rencontra le tranchant du fil et leva un œil furibond sur Keina. Les pieds calés de part et d’autre de la dague plantée dans la Pierre, elle l’ignora. Ses phalanges blanchirent contre la garde de la claymore, qu’elle tenait avec une fermeté implacable.

L’Avaleur se mit à gigoter. De sa main valide, il tenta de se débarrasser de la lame. Portée par le pouvoir qui dansait dans ses veines, Keina ne faiblit pas. L’épiderme graniteux du monstre se tuméfia. Durant une dernière seconde, ses yeux affolés croisèrent son regard résolu, cherchèrent une issue impossible, puis se désintégrèrent.

La déflagration projeta Keina hors de son cocon d’eau et de magie, de l’autre côté de la faille. Elle s’affala lourdement sur le sol. Une pluie de scories s’abattit sur elle. Elle se recroquevilla, les bras sur son visage pour se protéger. Enfin, tout redevint silencieux.

Doucement, elle se déplia. Cligna des paupières. Au centre de la salle, la Pierre Brisée lévitait toujours, enrobée d’une magie embuée dont le flux s’écoulait vers le haut. L’Avaleur de Mémoire avait disparu, de même que la claymore. Le Solitaire épousseta son costume avec un calme imperturbable.

— Que s’est-il passé ? demanda-t-elle sourdement.

— Indigestion de magie, répondit-il avec un sourire radieux. L’Avaleur de Mémoire ne se manifestera plus de si tôt. À présent, silfine, rejoins-moi ! Tu as compris pourquoi nous devrions appartenir au même camp. Tu as fait preuve d’une grande tactique lors de ce combat.

Keina retint un gloussement nerveux. Elle s’était contentée de suivre son intuition. Plus que jamais, la situation lui parut absurde. Faiblement, elle se rétablit sur ses deux jambes et s’efforça de remettre de l’ordre dans ses cheveux trempés et dans ses idées.

Toutes les sensations corporelles l’investirent à nouveau. Ses douleurs musculaires, sa migraine lancinante. Les baleines du corset torturaient sa colonne vertébrale. Ses haillons crasseux s’accrochaient à sa peau moite. Une épouvantable envie d’uriner tiraillait sa vessie.

Malgré tout, une fierté confuse naquit au fond d’elle. N’avait-elle pas vaincu Nephir, anéanti l’Avaleur de Mémoire et guéri ses amis ? Elle s’approcha du geyser de magie et avança les doigts pour le sentir encore.

La prochaine fois, Keina, tu en mourras.

Le temps d’un battement de cils, elle crut apercevoir son visage se refléter dans la substance et chuchoter ces mots. Était-ce une menace, un avertissement, une prédiction ? Elle se rétracta.

De l’autre côté de la faille, le Solitaire lui tendit une main secourable.

— Allons, saute ! Je te ramènerai chez toi, et nous bavarderons en chemin.

Les lèvres serrées, elle mima un non déterminé. Désormais, elle suivrait sa propre voie. Elle lui tourna le dos et se dirigea vers l’issue opposée. La voix du Solitaire résonna dans la caverne :

— Très bien ! Si tu veux n’en faire qu’à ta tête. Passe ce message auprès des Onze : ce qui a été brisé va être réparé. La guerre approche et il faut s’y préparer. Bientôt la Conteuse sera la dernière !

Keina haussa les épaules et s’éloigna sans se retourner.

 

Dès qu’elle fut hors de sa vue, elle s’arrêta enfin. Une faible luminescence verdâtre lui permettait encore de progresser, mais bientôt ne subsisteraient que les ténèbres. Un frisson la saisit. D’abord, parer au plus urgent. Elle ôta ses dessous et se soulagea contre la paroi.

Débarrassée d’un poids, elle invoqua sa magie. Sans peine, elle modela entre ses doigts un lumignon au halo chaleureux. Une moisissure tenace empesait l’atmosphère. Keina se remit en marche. Elle ne pouvait plus revenir en arrière.

Quelques yards plus loin, elle déboucha dans une salle qui ouvrait sur trois galeries. Alors qu’elle s’apprêtait à choisir une voie au hasard, elle sentit qu’on l’observait. Méfiante, elle fit volte-face. Derrière la flamme de la chandelle, elle capta un regard camouflé dans l’ombre.

— Qui êtes-vous ? demanda-t-elle d’une voix mal assurée.

Noyée dans une cape qui la dissimulait entièrement, la silhouette parut hésiter à s’avancer dans la lumière. Un appel venu des profondeurs du troisième passage le décida à reculer un peu plus dans l’obscurité.

Je salue ton courage, Keina, énonça-t-il dans son esprit. Ton sacrifice ne sera pas vain. Dis à Erich de rendre mon journal aux Onze ; cela ne lui appartient pas. J’ai commis beaucoup d’erreurs par le passé, et c’est la meilleure chose que je puisse faire pour les réparer.

Les mots se répercutèrent sous le crâne de Keina. C’est lui, celui qui m’a parlé de mon sacrifice. Elle saisit enfin son identité. La révélation la frappa de plein fouet. N’était-il pas mort ?

Durant quelques instants, elle se demanda si elle devait le suivre. Une petite créature surgit au même moment de l’ombre et fondit dans ce qu’il restait de ses jupes.

— Keina ! Tu es vivante !

La silfine baissa le regard.

— Dora ! Comment as-tu su où je me trouvais ?

— J’ai senti qu’il se passait quelque chose en bas, l’interrompit l’alfine avec agitation. Nous l’avons tous senti. Alors, Dora a couru, descendu des escaliers, zigzagué dans les couloirs à ta recherche. L’Avaleur de Mémoire n’embrouille plus nos pensées ! Qu’as-tu fait ? Est-ce qu’il est parti ?

— Je ne crois pas, non, soupira Keina. J’imagine qu’il est toujours là, quelque part. J’ai fait de mon mieux. Peux-tu me ramener à la surface, Dora ? Je suis si heureuse de te voir !

La créature magique hocha du menton et glissa sa petite main potelée dans celle de son amie.

— Viens, Keina. Remonte avec moi.

 

Comme dans un rêve, Keina sortit au grand jour. Elle leva une paume devant ses yeux pour s’habituer à la luminosité.

— Quel jour sommes-nous ? demanda-t-elle à Dora.

Une épaisse couche de neige scintillait sous le ciel bleu.

— Le quinze décembre, nous sommes le quinze, répondit la créature avant de s’exclamer : Où veux-tu aller, Keina ? Chez toi ?

Frissonnante, la silfine se posa sur un muret. Comme elle regrettait à présent la couverture que le Solitaire lui avait donnée !

— Non. Je dois… je dois rejoindre les autres. Je dois voir la Reine Blanche et solliciter une audience auprès des Onze. J’ai tellement de choses à dire…

Soudain, la lassitude s’empara d’elle. Elle inspira profondément. Tout le monde la croyait morte. Pourrait-elle simplement faire son entrée et annoncer qu’elle avait défait l’Avaleur de Mémoire, rencontré la Briseuse et le Solitaire, dépossédé Nephir de son pouvoir ? La tâche lui parut tout à coup absurde et déplacée. Elle brûla de regagner la chaleur de son lit, d’oublier son aventure. Mais il y avait Luni.

Son cœur se serra en pensant à lui. Souffrait-il de son absence ? Espérait-il encore la sauver ? Elle expira tout l’air de ses poumons.

— C’est bon, Dora. Tu peux rejoindre ta maîtresse. Je vais retrouver mes amis au Château. Sais-tu où se trouve le Cercle de Transport le plus proche ?

— Dora ne laisse pas Keina, non !

— D’accord. Allons-y ensemble, répliqua la silfine avec un pauvre sourire.

 

Elles se matérialisèrent dans le grand hall de l’Aile Blanche. La vie y suivait son cours ordinaire. Les résidents dévalaient les escaliers, s’interpellaient, franchissaient le porche en secouant leurs bottes blanchies de flocons, disparaissaient dans un Cercle… Rien ne laissait supposer qu’une bataille épique s’était déroulée devant les Portes du Royaume.

Combien d’heures, de jours, de semaines, au juste ? Keina l’ignorait. Ne sachant où se rendre, elle apostropha un passant.

— Pourriez-vous m’indiquer où trouver la Reine Blanche et les agents du service actifs qui ont combattu sur la Traverse ? lui demanda-t-elle à brûle-pourpoint.

L’homme, un vieillard au cou tordu, la détailla de haut en bas avec une moue dégoûtée qui fit rougir Keina. Avec ses guenilles, ses cheveux en désordre et ses manières brusques, elle devait ressembler à une mendiante un peu folle. Il haussa les épaules.

— Qu’est-ce que j’en sais, moi ? Vous n’avez qu’à requérir une audience !

Keina se détourna. Dora se rua vers un autre résident pour lui poser la même question. Finalement, à la cinquième charge, une jeune asiatique leur répondit aimablement. Les plus brillants agents de la Blanche s’étaient réunis dans un amphithéâtre commun à la Noire, afin de convenir d’une tactique pour empêcher Nephir de nuire à nouveau. Une étincelle d’orgueil rayonna dans ses yeux : son fiancé avait été convié ! La discussion durerait toute l’après-midi sans doute.

Keina la remercia avec chaleur et se dirigea vers le Cercle de Transport. Dora la suivit d’un pas léger. Elles réapparurent dans une large galerie carrelée. Au fond de celle-ci, une porte s’ouvrait sur l’auditorium.

Le cœur de Keina se mit à battre à tout rompre. La nervosité noua son estomac. Elle marqua un temps d’arrêt, déchira une bande de tissu au bas de son jupon et l’enroula autour de ses cheveux en un semblant de coiffe. Puis elle se redressa, lissa les pans de sa défroque et prit une grande inspiration.

Le vantail gémit longuement lorsqu’elle le poussa. Le tohu-bohu étouffa son écho. L’anarchie régnait entre les gradins de l’hémicycle. Sur l’estrade, les deux Reines haussaient le ton pour se faire entendre, chacune tentant de couvrir les déclarations de l’autre.

Une moitié de l’assemblée se préparait à partir en croisade contre Nephir, quitte à écumer les mondes parallèles pour la retrouver. Les plus timorés préconisaient de garder à l’œil les anciens contacts de la sorcière. Pas un des agents n’évoquait la chute de Keina, comme s’il ne s’agissait que d’un dommage secondaire.

La silfine déglutit pour évacuer la boule compacte qui grossissait dans sa gorge et laissa échapper entre ses lèvres un mince filet de voix :

— Excusez-moi…

Les mots se perdirent dans le vacarme. Portée par ses jambes vacillantes, elle descendit les premiers degrés d’une allée latérale.

Sans attendre, Dora se percha sur un siège vide et poussa un hululement strident. D’un seul coup, la rumeur se tut. Tous les regards se pointèrent vers les nouvelles arrivantes. Intimidée, Keina s’éclaircit les cordes vocales.

— Je réclame audience auprès des Onze Mages.

Une cascade d’exclamations médusées jaillit d’un bout à l’autre de la pièce.

— Keina !

Atalante et Ekaterina se précipitèrent vers elle pour la soutenir.

— Keina, d’où viens-tu ? Tu dois te rendre à l’infirmerie au plus vite, souffla Ekaterina d’un ton affolé. Nous pensions tous que Nephir t’avait…

— Nephir n’est plus une menace, l’interrompit Keina avec un geste agacé. Son pouvoir s’est éteint. Je dois voir les Onze Mages.

Un concert de jurons accueillit sa déclaration. Elle tourna la tête vers Luni, qui s’était arrêté en contrebas. Il la considérait d’un air grave. Cependant, un soulagement infini, quasi imperceptible, miroitait au bord de ses paupières. Elle lui retourna un sourire triste.

— Pourquoi voulez-vous solliciter les Onze maintenant ? contesta la Reine Blanche. Si, comme vous semblez le croire, Nephir est vaincue, cela peut attendre. Vous venez de vivre un profond traumatisme. Votre place est à l’infirmerie.

Nouveau soupir, un peu amer.

— Vous ne comprenez pas. Je dois leur communiquer une information.

— Une information de quel ordre ?

Elle laissa planer un silence, la cervelle en ébullition, et annonça enfin :

— J’ai rencontré la Briseuse.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Dragonwing
Posté le 13/02/2022
Décidément, difficile de comprendre les priorités d'Esteban. Il haït Nephir, mais il la sauve quand même ? Au début, je pensais qu'il était ensorcelé, mais à priori non, surtout si Nephir vient de perdre son pouvoir. Qu'est-ce qui peut bien lui passer par la tête ?

Enfin, je suis contente que Keina résiste au Solitaire. Il ne me dit rien qui vaille, celui-là. Mais je me pose quand même des questions. Il prédit une guerre, mais une guerre contre qui ? De toute évidence, pas Nephir. Et qui est la Conteuse ?
Keina
Posté le 13/02/2022
J'avoue, la réaction d'Esteban à ce moment-là n'est peut-être pas très cohérente. Il faudrait que je creuse ça, que je trouve une justification plausible (ou simplement que je modifie l'action pour que Nephir se sauve toute seule).
Et... honnêtement, pour la Conteuse... j'ai un gros doute, je ne sais plus vraiment ! Il faudrait que je retrouve mes notes... ^^' mais je pense que cette mention est inutile ici, de même que la mention de la guerre, parce que ça n'apporte rien à ce récit. A voir ce que je fais du Solitaire, parce qu'il a quand même son importance ici... peut-être l'introduire plus tôt, dans ce cas ? Ah là là, il va falloir que je remette tout le récit à plat, un gros boulot en perspective !
Vous lisez