Chapitre 23 : Comment obtenir un rendez-vous avec la Petite Souris

Par Zephirs

D’un coup large de son épée, Samuel trancha leur protection embrasée. Aucune chauve-souris ne fondit sur eux, personne ne tenta de s’en prendre à leur cou.

Un vampire sans tête franchi l’ouverture, s’enflamma au passage, puis s’écrasa à leurs pieds.

Ashley fit un bond en arrière.

— Qu’est-ce que…

— Elles sont là.

Après qu’il se soit extirpé du cocon, tout en veillant à en esquiver les flammes, aussi agitées que les combats autour, le Chasseur resserra sa prise sur la poignée de Prison. Des ombres dansaient, des feulements fusaient de tout côté autant que des hurlements et des grincements.

Juste à côté d’eux, une femme aux oreilles de chat, dans une veste verte d’où sortait une capuche, maintenait un vampire allongé sur le sol. De son postérieur, un peu au-dessus de son jean, sortait une queue touffue.

Elle crachait d’un air menaçant alors que les longues griffes de ses gantelets restaient suspendues dans une lutte acharnée, à quelques centimètres des longues canines de son ennemi.

Subitement, le vampire repoussa la féline enragée, puis se précipita à son cou pour s’abreuver de tout son soûl sans même faire attention à la lame qui s’approchait dangereusement de sa personne. Sa tête roula sur le sol. Samuel assomma d’un coup de pied au visage la femme-chat avant qu’elle n’ait eu le temps de se redresser.

Dans leur dos, des coups de feu résonnèrent dans un concert discontinu. D’autres femmes-chat tombaient des arbres, se matérialisaient du néant, décidées à en découdre avec un groupe de suceurs de sang armé de fusils d’assaut. Leur nombre croisait, égalait celui des vampires avantagés par leur force impressionnante, leur rapidité au corps-à-corps, et leur dextérité avec les armes à feu.

Plusieurs d’entre elles firent claquer leur fouet, ce qui en désarma plus d’un alors que des flashes de lumière illuminaient la nuit artificielle.

D’un buisson sortit une chatte au pelage gris, une chauve-souris dénuée de tête dans la gueule. Ses pattes sautillèrent en direction d’une compagnie de ses congénères, dans l’optique de leur prêter main forte.

Le Chasseur tira Ashley par l’avant-bras. Il l’entraînait sans parvenir à la sortir de son état d’abasourdissement quand une jeune demoiselle aux oreilles de chat lui tomba dessus, et le cloua au sol.

— Pas si vite mon mignon.

Des chauves-souris se métamorphosèrent en humanoïde juste à côté d’eux. Aussitôt, elle se remit en position de combat avec une agilité défiant toute concurrence. Samuel ne se fit pas prier pour en descendre trois avec son revolver. Ensuite, il donna un puissant coup de pied dans le dos de la femme-chat pour la pousser vers les deux restant.

La vue des vampires réveilla Ashley. Elle brandit sa dague dans leur direction, consciente de ne pas faire le poids, cependant Samuel ne lui donna pas l’occasion de le vérifier.

Plus vif qu’un maniaque sur une tâche de saleté, il retourna sur ses jambes douloureuses avant de l’emporter comme un sac de pomme de terre. Inutile d’engager ce combat alors qu’ils étaient trop occupés à boire le sang si gentiment offert d’une adoratrice de Bastet pour leur faire du mal.

— Mais qu’est-ce que tu fais ? Repose-moi par terre !

— On va profiter du chaos pour se faire la belle.

La fatigue couplée à l’obscurité l’empêchaient de discerner avec précision à plus de quelques mètres. Ashley gesticula sur son épaule, décidée à ne pas y rester.

— Pourquoi tu les as appelés si elles veulent aussi ta peau ?

— Disons que comme cela, la situation est moins pire.

Le statut de la situation changea rapidement lorsqu’ils tombèrent nez à nez, au détour d’un arbre, face à une troupe de suceurs de sang. Le Chasseur se stoppa net, et les regarda dans le blanc des yeux pendant plusieurs secondes.

— Sapristi.

Les vampires orientèrent leurs fusils d’assaut dans leur direction. Au même moment, l’homme au long manteau gris-noir lança trois fioles crépitantes de différentes couleurs à leurs pieds tout en s’échappant du devant de leurs canons.

Le mélange des trois fioles de sort explosa dans une série de gerbes de couleurs qui réduisit en morceaux le groupe entier ainsi que les arbres environnants.

Le souffle propulsa les deux compagnons, et permit à Ashley de retrouver sa liberté de mouver par ses propres moyens. Du moins, une fois qu’elle fut relevée.

— Sam, tu peux créer un portail… genre maintenant ?

Le Chasseur retourna debout avec difficulté, une nouvelle fois aidé par Prison.

— Il faut d’abord qu’on sorte de ce fichu dôme.

Des femmes-chat, attirées par le raffut de l’explosion, les croisèrent. Immédiatement, elles les poursuivirent comme s’ils étaient des chats rivaux sur leur territoire.

Même épuisé, la motivation de Samuel à ne pas s’arrêter restait intacte, surtout quand il aperçut les vampires qui se joignirent à leurs trousses.

— On court dans le mauvais sens, s’exclama Ashley à bout de souffle. La limite du dôme est de l’autre côté.

— On court où on peut.

Des miaulements de complainte s’élevèrent de leurs poursuivantes lorsque les tueurs à gages, désarmés ou sans munitions, parvinrent à leur niveau et les propulsèrent avec une violence sans nom à coup de poing et d’épaules. Certains des hommes et femmes en costumes revêtus d’un manteau en cuir quittèrent le groupe pour se jeter dans les buissons où avaient atterri des adoratrices de Bastet. Une grave erreur, si Ashley se fiait aux couinements et aux feulements qui provinrent d’entre les branchages des arbustes.

Brusquement, un bras lui coupa le souffle autant qu’il l’arrêta. Un mal pour un bien, puis-ce qu’ainsi, elle évita de foncer dans la monumentale façade d’une montagne aussi droite qu’une équerre.

Les combats se rapprochaient, vampires et femmes-chat les encerclaient. La dominance, malgré l’agilité des demoiselles aux oreilles touffues, revenait clairement à ceux dont le teint était plus pâle que la mort.

Bientôt, plus un miaulement ne déchira l’obscurité, et les dernières queues de chat disparurent entre les arbres.

Des ombres s’approchaient de leur position alors que leurs canines resplendissaient par une obscure magie. Leurs yeux hurlaient leur faim, enchantés par la perspective d’avoir un sang d’aussi bonne qualité. Plus aucun code d’honneur ne semblait s’appliquer lorsque, face à des vampires, se trouvait de la nourriture.

Un craquement ébranla le ciel et la terre. Le filtre obscur crépita, puis se consuma en partant du centre. De sa plus haute apogée, la lumière du soleil aveugla aussi bien ceux aux longues canines que les deux compagnons.

S’ensuivit une pluie de sang noir accompagnée par le roulement de nombreuses têtes. Les femmes-matoues surgissaient des ombres, du feuillages des arbres, et même de sous la terre.

Les vampires qui tentaient encore de se battre, privés de leur force et vitesse surhumaine, étaient défait en quelques coups de griffes ou de couteau. Les autres fuyaient, talonnés par des boules de poils décidées à faire leurs griffes sur eux.

Samuel ne trouvait plus la force de réfléchir, ni même de cacher le tremblement de ses mains flamboyantes. Son saphir reposait dans sa main droite, presque invisible, tandis que la gauche, farfouillait l’intérieur de son long manteau.

— Range ta dague Ash, elles ne te feront aucun mal.

— Mais…

Sa dague retrouva son apparence de broche devant l’insistance de Sam. Même si sa lame ne vagabondait plus en direction des femmes aux oreilles de chat, de plus en plus proches, ses pupilles en revanche les défiaient une à une.

— C’est moi qu’elles veulent, tu ne leur as rien fait. Et en plus, tu es une femme. Les adoratrices de Bastet ne blessent jamais une femme, sauf si elles le sont obligées.

— Exactement ! s’exclama d’une voix douce et mielleuse une jeune femme brune en bravant le demi-cercle qu’avaient formé les adoratrices. Range tes griffes mon chaton, tu risquerais de te blesser. Déjà que tes fréquentations laissent à désirer...

Le Chasseur abandonna ses recherches. Il devait se rendre à l’évidence : il était à court de fiole.

Elle se planta à quelques mètres de lui avant de balancer ses cheveux bouclés en arrière. Ses oreilles de chat battirent à trois reprises, comme si l’un d’eux l’agaçait. Dans la poche avant de son blouson de motard brun, qui détonait des tenues passe-partout des autres adoratrice, se tenait une paire de lunettes de soleil, rebondit par sa poitrine qu’un chemisier foncé bombait.

— Lynefert ! Pendant un instant j’ai cru que Bastet en personne…

Les pouces de Lynefert vinrent se poser dans les poches de son pantalon de combat, rentré dans ses bottes, alors qu’elle se penchait légèrement. Son sourire illuminait son visage, surtout sous les rayons du soleil.

— Sais-tu que les sorciers ont doublé ta prime récemment ?

La poigne de Samuel se referma à plusieurs reprises sur sa pierre.

— Encore ? Ils vont finir par ne plus avoir de quoi payer à force.

L’air enjoué de son compagnon ne trompait pas Ashley. Elle porta sans précipitation ses doigts jusqu’à sa broche, la tripota, et remarqua immédiatement qu’elle avait attiré le regard curieux de la cheffe des chattes.

Son froncement de sourcils ainsi que sa fausse joie se mua en de la colère.

— Tu sais Chasseur, si tu penses que ça n’a rien de personnel, sache que j’avais des amies chez les chasseresses.

Samuel abandonna à son tour ses faux-semblants, remplacés par une gravité aux contrastes frappants. Inconsciemment, il mordillait sa lèvre inférieure, préoccupé par les adoratrices autour de lui, figées dans leurs postures. Leurs yeux, aux pupilles en formes de fente, bougeaient en tout sens à l’affût du moindre signe de danger.

— Tu t’aventures sur quelque chose dont tu ignores tout Lynefert.

— Comment as-tu pu donner sa dague à… Je connaissais Artémis presque aussi bien que Bastet...

Lynefert s’arrêta brusquement pour murmurer : « Louée soit-elle », comme dans une sorte de tic, avant de reprendre, plus furieuse que jamais :

— Elle est morte par ta faute !

Samuel étouffa son saphir à l’intérieur de son poing, les traits de son visage se crispèrent. Il avança d’un pas. Une cruelle envie d’user de mots interdit s’insufflait dans son être alors que sa respiration se faisait plus courte, et que la rage agitait ses tripes.

L’effort lui demanda beaucoup, mais il parvint à articuler :

— Ne parle pas d’Artémis. Tu ne sais rien de ce qu’il s’est passé. Contente-toi de louer ta fichue déesse et...

— Donne-moi rien qu’une raison pour que je ne te tue pas sur le ch…

— Assez !

Une femme encapuchonnée se matérialisa de l’ombre d’un sapin. Sur la parure autour de son cou, et qui s’étendait jusqu’à ses épaules, resplendissait un collier d’or représentant un scarabée. Deux couteaux étincelants bordaient les côtés de sa jupe sombre fendue de sa cuisse gauche à son bassin.

D’un mouvement ample, qui fit teinter les bracelets d’or à ses poignets, elle retira sa capuche, et dévoila ses oreilles de chat ainsi que les courts poils noirs sur son visage.

— Un visage amical t’accompagnait à notre dernière rencontre, je ne connais pas ce chaton.

L’inconnue à tête de chatte avança d’un pas souple et majestueux, rythmé par les remuements de sa queue, jusqu’à s’arrêter face au Chasseur. Ses mouvements n’agitaient pas le voile transparent aux légères teintes bleu nuit attaché un peu en dessous de son nombril.

— Bon ou mauvais, je n’en sais rien. Mais ma lame peut purger le mal s’il est présent en elle.

L’arrivée de cette femme, plus chatte que toutes les autres, ne détourna pas immédiatement Lynefert de la broche d’Artémis. En revanche, elle avait effrayé les mains du Chasseur.

Avant qu’elle n’ait eu le temps de les remarquer, ces dernières se cachèrent dans son dos, mais même ainsi, une étrange lueur attirait l’attention, sans compter les particules blanches qui s’envolaient jusqu’à dépasser sa tête et atteindre le feuillage des arbres.

— Bastet…

Sam ne parvenait pas à déterminer si le jugement de la déesse quant à sa quasi-combustion l’affligerait plus que les douloureuses brûlures dans ses bras.

— Comptes-tu te défendre ou obtempérer ? demanda-t-elle.

Ashley, la bouche grande ouverte, contemplait la nouvelle venue comme s’il s’agissait d’une oie à trois pattes avec un chapeau de cow-boy. Puis les mots percutèrent son esprit, et ne lui plurent pas énormément.

— Attendez une minute, madame la déesse.

La déesse à tête de chatte pencha son corps sur le côté pour l’observer sans avoir sa vision obstruée, les deux oreilles tendu vers le ciel.

— Qui y a-t-il mon chaton ?

Sous l’œil attentif de Lynefert, de nouveau obsédée par sa broche, Ashley s’approcha.

— Sam… enfin le Chasseur, corrigea t-elle en voyant l’expression perdue de Bastet, essaye d’empêcher l’apocalypse. Alors même s’il a pu commettre des erreurs…

— De très nombreuses erreurs, marmonna Lynefert.

Les yeux en forme de fente de la déesse la réprimandèrent aussitôt tandis qu’Ashley continuait comme si elle n’avait pas été interrompue :

— Ce que je veux dire, c’est pourquoi ne pas l’aider ?

— Chaton, ce ne sont que des croyances. L’apocalypse n’aura jamais lieu, et le Chasseur à envoyé davantage de personnes dans la Douât qu’il n’en a sauvé d’un terrible danger.

Ashley se tourna vers lui sans trouver le moindre mot.

Les lèvres hermétiquement closes, le regard plongé dans le vide, Samuel ne broncha pas. Ses doigts jouaient nerveusement avec son saphir, décidés à ne plus se préoccuper du jugement de Bastet.

— Il ne t’a jamais dit comment le surnomme le monde caché ? Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle le Messager de la mort, le Bourreau de Salem, la Malédiction des Atlantes, l’Augure de la destruction

— Ça suffit, Bastet.

La déesse à tête de chatte poussa un ronronnement joyeux.

— Tu as retrouvé ta langue ?

— Je ne te suivrais pas.

Sa tête couverte de poils se pencha, intriguée par sa si soudaine confiance.

— Tu comptes donc combattre ?

Plusieurs adoratrices exhibèrent leurs griffes et leurs poignards entre les arbres, prêtent à bondir aux côtés de leur déesse.

— Tu me dois une faveur.

Même s’il aurait préféré la conserver pour une autre potentielle rencontre, Sam fourra sa main gauche à l’intérieur de son manteau, puis jeta aux pieds de Bastet le sceptre de Ré. Elle en fut si décontenancée que sa bouche s’ouvrit en grand.

— Où as-tu eu ça Chasseur ?

— Tu le sais très bien. Le soleil ne risquera plus jamais d’être englouti, si c’est ce qui te tracasse.

Comme si tout était convenu, l’homme au long manteau gris-noir s’écarta, tendit le bras, le ramena en arrière, puis l’avança brusquement.

Ses oreilles inclinées en arrière ainsi que ses sourcils froncés indiquait toute l’indisposition de la déesse à le laisser s’en aller, et pourtant, d’un claquement de doigts, elle intima l’ordre à ses adoratrices de disparaître.

— Mais Bastet, protesta Lynefert avant que les pupilles vertes de sa maîtresse ne la foudroient une nouvelle fois.

— Ne m’invoque plus jamais, ne recroise pas mon chemin.

Les femmes mi-chat, mi-humaine fondirent une à une dans l’ombre sans laisser aucune trace au même moment qu’une surface ovale instable apparaissait de nulle part.

Le prix de cette magie s’afficha sur le cou du Chasseur, à présent en partie désagrégé.

— Tu ne prends pas le sceptre ?

— Il me rappelle de trop mauvais souvenir.

— Dans ce cas-là, j’imagine que tu ne vois aucun inconvénient à ce que je le garde.

Sans détourner son bras du portail, observé attentivement pas Ashley, il s’empara de la relique pour la cacher dans ses poches intérieures. Bastet ne répliqua pas, absorbée par la jeune femme blonde aux côtés du responsable de la mort d’une de ses meilleurs amis. Cette dernière le remarqua rapidement, et la suspicion plissa ses yeux au même instant que la curiosité penchait sa tête.

— Chaton, si tu le souhaites, tu pourrais nous rejoindre. Nous t’apprendrions tant de choses. Tout comme nous, tu pourrais agir dans l’ombre pour servir la lumière et ainsi chasser ceux qui répandent le mal et la souffrance, ou aider celles encore assez clairvoyant pour prier une ancienne déesse de lui venir en aide.

La proposition la surprit presque autant que son apparition. Ce n’était pas tous les jours qu’une déesse lui proposait de devenir une de ses adoratrices. Cependant, elle ne parvenait pas à s’imaginer abandonner son ami. Malgré ce qu’il pouvait faire, malgré le dédain, le mépris avec lequel cette déesse parlait de son objectif, de ses sacrifices. Non, elle refusait de penser que l’apocalypse n’était qu’une fantaisie de son esprit. Pas après tout ce qu’ils avaient vécu ensemble. Puis, de toute manière, les poils de chat la faisaient éternuer.

— Dé… désolé, mais je reste avec le Chasseur.

Ses joues rougirent face au regard perçant de la dame chat.

Samuel se figea juste avant de franchir le portail. Sa tête se tourna, ses yeux clignèrent à plusieurs reprises sans pouvoir se détacher d’Ashley. Venait-elle vraiment de répondre ce qu’il avait entendu ?

Le portail se déforma à plusieurs endroits avant de redevenir normal.

— Tu es sûre ?

Son hochement de tête le lui confirma, et sans qu’il ne s’en aperçut, ses lèvres relâchèrent un soupire de soulagement.

— Nous devrions partir, Ash. Monsieur « S » doit être furieux qu’on l’ait laissé aussi longtemps attendre. J’ai hâte de voir sa tête, c’est terriblement drôle une souris en colère. Et puis, je ne pense pas que les Bàthory nous laisse indéfiniment ici sans retenter une attaque, même sans leurs pouvoirs…

La blondinette se crispa rien qu’à l’idée, et en un rien de temps, se retrouva à côté du portail, définitivement pas pressée de recroiser un vampire de sa vie. Dans son dos, Bastet étira ses lèvres dans un sourire triste, comme si la voir partir avec un tel personnage fendait son cœur.

La surface magique se déforma de nouveau. Son image était floue, parasitée en des formes vagues pixelisées. Samuel la franchit à reculons, avec pour une fois depuis de nombreuses heures, un sourire qui dévoilait toutes ses dents.

Avant qu’Ashley ne la traverse à son tour, la déesse l’arrêta :

— J’oubliais chaton, ne reste pas trop longtemps avec les mauvais garçons. Ça finit toujours mal.

Elle fit face, incertaine mais déterminée.

— J’y penserai. Merci.

Son corps se plongea dans le portail, et au lieu de trouver un sol ferme sur lequel se tenir, elle tomba dans le vide tandis qu’une voix bourrue s’époumonait tout près de ses oreilles :

— Comment qu’on peut louper un sort aussi simple avec un guidage magique ? Espèce de boule disco d’mes...

Ashley s’écrasa sur un bureau et fit voler les derniers tas de pièces en or encore présents sur sa surface dans un tintement tonitruant.

— En v’là un autre par-dessus le marché ! J’vais devoir recommencer à zéro mes comptes. Si une seule pièce d’or m’anque…

Les nains dans les boxes en verre voisins tournèrent la tête de leur bureau, sans pour autant s’arrêter de compter leurs pièces. Ils portaient tous un pantalon avec des bretelles et une veste sur laquelle on pouvait lire : « compteur de pièces » aussi bien au niveau de leur poche avant que dans leur dos.

Samuel se frotta l’arrière du crâne, visiblement mal à l’aise :

— Une erreur, ça peut arriver maître nain.

Une telle courtoisie défronça légèrement les sourcils du nain.

— Alors fichez le camp d’mon bureau, ces pièces d’or vont pas s’compter toutes seules. Surtout après la pagaille que vous avez foutus.

Les nains se recentrèrent sur leur travail en s’apercevant qu’une tête blonde les dévisageait comme s’ils sortaient d’un cirque.

De l’autre côté de la paroi de verre, au loin, se présentait la façade d’innombrables bâtiments serrés, des rues et ruelles fréquentés. Des souris les arpentaient d’un point à l’opposé, quand elles ne s’échappaient pas par des trous qui se matérialisaient dans les murs.

Elles n’étaient pas les seuls êtres du gigantesque passage : des créatures étranges à la peau verte et habillées de végétaux cherchaient leur chemin en essayant de n’écraser aucun des rongeurs, des humains enveloppés dans de longs manteaux et à l’air dur avançaient d’un pas conquérant comme si le monde était à eux, des petits bonhommes aux oreilles pointus trimballaient des tas de colis empilés les uns sur les autres tout en courant d’un air paniqué vers leur destination.

D’autres créatures, grandes ou petites, matérielles ou immatérielles, vaquaient à leurs occupations, apparaissaient dans des gerbes violettes, rouges ou jaunes de renfoncements circulaires. Certains suffisamment conséquents pour accueillir des groupes, d’autres réservé à un seul et unique voyageur.

Sur la droite, Ashley apercevait une place immensément démesurée. En son centre, la statue d’une souris grandiosement gigantesque, à la tête coiffée d’un haut de forme, dominait chaque passant, chaque créature sans exception. L’une de ses pattes tirait sur une moustache qui ne devrait, en théorie, ne pas se trouver sur une souris, ou qui que ce soit d’autre selon elle. L’autre s’appuyait sur une canne entourée de pièces d’or à la taille toute aussi démesurée. Celles-ci flottaient magiquement dans les airs et furetaient autour du reste de sa personne.

Une masse carrée boucha la vue d’Ashley, sur le point de prendre des notes tellement tout ce qu’elle voyait nourrissait un nombre infini de questions qu’elle craignait d’oublier avant de toutes les poser à son compagnon.

— La mistinguette pourrait virer son derrière de mon bureau ? ordonna-t-il plus qu’il ne le demanda de cette même voix bourrue.

— Ou… oui.

Samuel fourra son bras droit à l’intérieur de son manteau, ce qui attira aussitôt le regard renfrogné de l’être à la verticalité contrariée.

— Qu’est-ce qu’il fait c’lui là?

Quand sa main ressortit, elle contenait trois pièces d’or.

— Par toutes les barbes de Nidavellir ! Mais c’est… c’est…

— C’est votre dédommagement maître nain.

Plusieurs des compteurs d’or jetèrent un regard vers le dédommagement et aplatir par la suite leur nez contre leur vitre. Séparés par plusieurs dizaines de mètres, ou juste à côté, la distance ne semblait pas influer sur leur capacité à repérer les quelques pièces brillantes frappées de la tête d’un nain à l’air avide.

— Est-ce que vous pourriez vous charger de passer une commande pour moi ? Je suis pressé, je n’ai pas vraiment le temps de courir après Janette du service ravitaillement. Mais elle, ou ses subordonnés, comprendront parfaitement si vous leur demandez la totale pour le Chasseur.

Les yeux du nain brillaient tandis que les piécettes tombaient aux creux de ses paumes.

— Tout d’suite, m’sieur le Chasseur. Vous avez toute la gratitude du nain Bourru, m’sieur. Je n’en ai plus vu d’puis si longtemps que j’en avais oublié à quel point leur raffinement est grand.

L’émerveillement lui fit oublier de fermer la bouche si bien que sa longue barbe s’agglutinait autour de son cou. Sans prévenir, Bourru le nain quitta son box par la porte dans leur dos. Contrairement aux trois autres, ce côté était opaque. Ses confrères abandonnèrent leur poste à sa suite pour se précipiter à leur porte menant au côté opaque.

À peine quelques secondes plus tard, un box aux apparences vides en fit de même. Les cris aigus d’un petit animal, probablement une souris, réprimandèrent avec force les nains. Visiblement, ils ne l’écoutèrent pas, puisque personne ne retourna à son box.

Ashley passa d’aplatie sur le bureau à assise, aussi perplexe qu’étonnée.

— C’est une créature magique un nain ?

— Oui.

Voyant que cette simple réponse ne semblait pas la satisfaire, et qu’il pressentait une avalanche de coups en cas de mutisme prolongé, Samuel consentit à ajouter :

— Les nains viennent d’un monde nommé « Nidavellir », c’est l’un des neuf mondes de la mythologie nordique. Ils sont la source de la plupart des objets magiques et ont une grande habilité dans l’art de manipuler la magie et les métaux, même si certains n’ont plus connaissance de ces facul...

— Pourquoi ils comptent de pièces ? D’ailleurs, qu’est-ce qu’elles ont de si spécial celle que tu lui as donné pour les rendre timbrés à ce point là ?

— Ash !

Celle-ci soupira avant de prendre une moue boudeuse.

Soudainement, malgré les retentissements aléatoires de sirènes dignes d’un casino, la cohue et l’emballement des nains, des bruits de pattes très nombreuses leur parvinrent.

La porte entrouverte dévoila une marée de souris coiffées d’un chapeau bleu évoquant un mix entre une pastèque et une casquette. Elles s’éclipsèrent en un rien de temps, puis l’une d’elles revint en laissant dépasser uniquement sa tête à l’entrée.

— Mais qu’est-ce que vous faites là ? Seuls les employés peuvent…

— Nous partons, problème de portail, lui répondit Sam, les mains cachées dans le dos.

Un sourire douloureux étirait ses traits.

Brusquement il tira le col de son manteau afin de cacher les paillettes à son cou, mais il ne parvint qu’à dévoiler celles de sa main.

La souris au drôle de chapeau plissa ses petits yeux.

— Ah. Très bien.

La suspicion ne l’empêcha pas de reprendre son chemin.

— Sam ?

Emprunt à une grande réflexion, Sam restait immobile. Réflexion qu’un tapotement sur son épaule perturba.

— Hum ?

— Tes bras, ils vont…

Il s’écarta de quelques pas sans la regarder.

— On devrait aller voir la Petite Souris. Enfin, si Cthulhu n’apparaît pas soudainement pour tenter de t’enlever ou nous tuer.

Son ton faussement joyeux ne cachait pas l’air sur son visage. Un air qu’elle commençait à connaître. Un air synonyme de « complications ».

— D’accord, on a qu’à aller à son bureau, et on n’en parle plus.

— Sapristi, si seulement c’était aussi simple.

Pour la deuxième fois en moins de cinq minutes, sa main droite gratta l’arrière de son crâne.

— Nous allons devoir attirer son attention pour qu’elle envoie quelqu’un nous chercher.

— Mais, je croyais qu’elle voulait nous vo...

Sans plus d’explication, il pivota. Ses mains se cachèrent dans ses poches, sa démarche ne dévoilait pas la moindre hésitation.

Ashley grimaça, frustrée mais habituée à ne pas obtenir de réponse à ses interrogations.

Pourquoi ça ne peut jamais être simple ?

Tout en ne se laissant pas distancer, elle songea à poser quelques-unes des milliards de questions que l’avenue aux proportions hors-normes remuait dans sa tête. Cependant, les multiples lumières clignotantes dans le couloir et leurs bruits les éclipsèrent pour les remplacer par d’autres plus pressentes.

Ils traversèrent le seuil de la porte, et découvrir une armée de tableaux disposés en une unique ligne continue. Chacun représentait le portrait de « l’employé du mois », selon la mention apposée en dessous, de différents services indiqué par une autre plaque un peu plus basse. Ainsi, le service « livraison », « testeur d’objets nouvellement créé par les formidables ingénieurs de Monsieur S », « motivation des employés afin d’augmenter leur productivité de manière considérable » comme bien d’autre, certains à rallonge, d’autres au nom si court qu’il ne comportait que quelques lettres, virent leur employé du mois changer.

Un changement qui provoqua le tintement de l’alarme au-dessus du cadre, en même temps que ses lumières. Ils survenaient si souvent qu’il était impossible de saisir les détails des créatures sur les tableaux.

— On fait quoi alors ? cria Ashley pour être entendue.

La Chasseur examina le bas d’un pan de mur.

— On sort de cet enfer, et après j’ai quelque chose à aller chercher. Ensuite, j’ai ma petite idée.

Il toqua trois fois. Un trou de souris apparut, grandit, les aspira avant de les recracher dans l’allée principale infestée de monde.

Ashley n’apprécia pas la sensation. Rapetisser pour ensuite retrouver sa taille, le tout en moins d’une demi seconde, lui donna la désagréable envie de vomir en plus de lui donner l’impression que le monde tanguait autour d’elle. Ses jambes titubèrent de quelques pas avant de retrouver une certaine stabilité.

— C’est pas vrai, c’est quoi cette connerie !

Elle retint un nouveau haut-le-cœur alors que le Chasseur, capuche sur la tête, croisait les bras, amusé par le spectacle.

— Oui, les premières fois ça rend toujours un peu malade. C’est la distorsion.

— Je veux plus franchir ces trucs.

Ses épaules se haussèrent, comme pour signaler qu’il ne pouvait pas grand-chose pour cela, puis il s’engagea entre les passants. Les créatures ne manquaient pas, les humains non-plus.

Ashley le rattrapa.

— Ça ne serait pas moins compliqué de demander à l’accueil de nous amener à la Petite Souris ?

— Certainement pas !

Ils s’éloignèrent des boxes en verre pour traverser vers l’autre côté de la rue. Les aires de portails magiques dégageaient une chaleur aussi agréable pour le corps que les gerbes magiques qu’elles propulsaient dans les airs pour les yeux.

Leur marche les amena à dépasser de nombreux magasins à la devanture aguichante : des fioles aux multiples couleurs et formes, des livres et des grimoires, des objets d’apparence commune mais dont l’enseigne mentionnait le mot « reliques ».

Une d’elles, sobrement nommée « L’art magique », dont la façade resplendissait d’un rouge tape à l’œil, comptait également dans sa vitrine des objets sphériques entourées d’anneaux, de longs manteaux ainsi que des baguettes séparées par une cloison comme s’ils appartenaient à un monde si différent qu’ils ne méritaient pas de se trouver au même endroit. Étrangement, la boutique comportait deux portes, une à chaque extrémité.

Ashley ne souhaitait plus qu’une chose : arpenter l’infinité des ruelles et découvrir les moindres secrets de cet endroit. Malheureusement pour elle, le moindre écart déclenchait un mouvement du Chasseur afin de la conserver à ses côtés.

Ils passèrent devant une bâtisse, dont l’écriteau affichait « Ménagerie Magiquement Merveilleuse », abrégée « MMM » sur la porte vitrée, et qui exhibait de petites créatures étranges semblables à des diablotins bleus. Peu après, les deux compagnons traversèrent des terrasses remplient de nains, de grandes personnes aux traits fins et aux oreilles pointues, de gens en armures faites d’un polymère sombre. Aux côtés de ces derniers reposaient des armes futuristes aux étranges alliages, quand elles n’étaient pas accrochées à leurs dos ou sur leurs gilets tactiques.

Plus sectaires, des individus au teint pâle occupaient les tables des coins sombres, ou à minima, à l’ombre. Ashley eut des sueurs froides lorsqu’elle aperçut leurs canines.

— C’est des…

— Oui.

L’alcool coulait à flots, personne ne fit attention à leur présence, surtout avec l’ambiance joyeuse qui monopolisait tous les esprits.

Sans prévenir, une délicieuse odeur sucrée flatta leurs narines. La blondinette perça son origine en un rien de temps. Ses pupilles se fixèrent sur la vitrine d’une devanture sur laquelle on pouvait lire en grosses lettres colorées, au-dessus de la porte : « Pâtisseries d’Hésat », dans un style penché. Les cheminées sur son toit libéraient des traînées de fumée rose et bleu, lesquelles se perdaient haut dans les cieux jusqu’à une sorte de dôme blanc.

Un gros bonhomme en sortit, le ventre tout rebondi dans son long manteau tandis que ses doigts s’agrippaient autour de cinq sachets.

— Attention !

Samuel la tira, et une chaussure de la taille d’une voiture s’écrasa à sa position exacte, quelques secondes plus tôt, avant de continuer son chemin.

— Ce n’est pas le moment de rêver. Pas au Croisement.

Le géant, afféré à nouer sa cravate tout en rentrant sa chemise dans son costume, ne se retourna même pas pour s’excuser.

Maintenant qu’ils se trouvaient sur la grande place, la statue géante de la souris semblait les toiser davantage que de loin. D’un geste, Samuel désigna un box. Les rêveries sucrées d’Ashley, à propos de délicieux croissants, dont l’odeur berçait encore ses narines, coupèrent court lorsqu’elle se rendit compte qu’il était bien différent des autres.

Outre le fait qu’il n’y avait aucune pièce d’or et pas le moindre nain, d’étranges rampes en sortaient. L’avant, débarrassé de sa moitié supérieure, donnait sur une plateforme rattachée à la paroi sur laquelle une ligne de bureaux occupait toute la longueur centrale. Derrière, assises immobiles, des poupées observaient de petites personnes gesticuler.

Enfin, c’est ce que cru Ashley dans un premier temps avant de s’apercevoir qu’il s’agissait de souris dans des fanfreluches rose et blanche.

— Si tu veux vraiment tenter l’accueil, ne te gênes pas. Comme je t’ai dit, pour ma part, j’ai… quelque chose à aller chercher.

— Quoi ? Sérieusement ?

— Bien sûr ! Du moment que tu ne sors pas de la rue principale et que tu arrêtes de fixer cette foutue boulangerie pour regarder ce qu’il y a devant toi.

Elle eut un sourire enjôleur avant d’écarter la mèche devant son front.

— C’est que j’ai un peu faim, ça fait…

Samuel soupira. Ses doigts, à l’éclat toujours pailleté, attrapèrent dans son manteau la boite de pilules de la mère Hésat, puis la lui lancèrent.

— J’ai compris le message. Attends moi ici une fois que tu auras compris.

— Compris quoi ?

— Tu verras !

Un air malicieux dévoilait ses dents alors qu’il s’éloignait. De temps à autre, le Chasseur tirait sa capuche afin d’être certain qu’elle cachait son visage, et rapidement, son manteau gris-noir disparu à l’angle d’une ruelle.

Son désemparement n’empêcha pas Ashley de se jeter sur le couvercle des repas minutes de la mère Hésat, et de s’enfiler deux pilules en une demie seconde. Ses paupières se plissèrent, sa suspicion envers les souris déguisées en poupée grandissait. Elle rangea la boite dans sa poche sans quitter le box et ses minuscules occupants de ses pupilles.

Après un regard à gauche et à droite pour éviter tout accident, Ashley prit la direction de l’accueil. Quelques personnes patientaient à côtés de rampes mais ne semblaient pas intéressées de les parcourir. Leurs postures, avec leurs bras croisés, ne trompaient pas : ils attendaient quelque chose.

Ashley cilla à plusieurs reprises, incapable de déterminer si les rampes étaient minuscules ou beaucoup trop grandes. Une sorte de distorsion entre leur base et leur bout perturbait sa vue. À peine arriva-t-elle à leurs abords qu’un homme se planta sur son chemin avec un sourire charmeur de vendeur d’aspirateur au porte-à-porte :

— Mademoiselle, n’ayez crainte, je suis là pour vous ! J’offre les meilleurs services à un prix raisonnable, aucune sou...

— Non, merci.

Elle l’écarta d’une main, incertaine d’avoir bien compris ce qu’il proposait. Les types en costume ne lui inspiraient pas confiance, surtout depuis sa rencontre avec un Slenderman. Quelques-uns des articles qu’elle écrivit pour son journal portaient sur ce genre de personnages. Des politiques la plupart du temps. À chaque fois, ils trempaient dans des affaires louches. À chaque fois, l’affaire finissait étouffée, ses articles au placard, et sa persévérance la conduisit au même endroit.

Visiblement pas habitué à un tel manque d’intérêt, l’homme la regarda passer la bouche ouverte. Ses collègues, hommes, femmes, esprits élémentaires, diablotin et autres créatures d’origine magique, s’empressèrent de couper sa route dans une cacophonie de propositions.

— Mais laissez-moi à la fin !

Ses joues devinrent rouges, une veine apparue sur son front alors que ses poings se serraient. Ils se turent tous en même temps, puis s’écartèrent de crainte de finir avec une dent en moins.

Ashley posa ses semelles sur une des passerelles. La démarche à suivre pour atteindre l’accueil ne s’éclaircit pas. L’énervement l’empêchait de réfléchir presque autant que les nombreux yeux fixés dans sa direction.

Soudainement, une étrange sensation, parcourue son corps. Chacun de ses pas l’accentuait, des haut-le-cœur secouaient sa cage thoracique. Le monde chavira, la plateforme se tordit, mais cette fois-ci, elle conserva l’équilibre. Ashley se sentait molle comme si la gravité s’évaporait, puis redevenait normale. Les bureaux, à un ou deux mètres quelques instants plus tôt, se retrouvèrent à une petite trotte avant qu’elle n’ait eu le temps de comprendre.

Ashley tourna sur elle-même. Des géants attendaient patiemment à côté des rampes, et ne se souciaient plus le moins du monde de sa personne, bien que quelques coups d’œil se perdaient toujours vers sa position. L’immensité du Croisement, déjà suffisante à taille humain pour faire perdre la tête à n’importe qui, se décuplait à taille de souris.

— Ça… c’est bizarre.

Ses pas la menèrent plus vite qu’elle ne le pensait jusqu’aux bureaux. Des vitres brumeuses les séparaient, totalement inutiles, sauf si une quelconque magie retenait le son pour empêcher les clients voisins d’entendre une conversation à moins de deux mètres d’eux. Sur chacune des devantures en chêne, la même souris, affublée des moustaches légendaires de la statue gargantuesque dans son dos, l’observait comme si elle était une pièce d’or.

Ashley ne tarda pas à remarquer que les hôtesses d’accueil privées de clients avaient le même regard. En particulier une au centre, dont la blancheur des dents égalait son envie de lui faire les poches.

Leurs iris se croisèrent, le rongeur tira sur le nœud rose autour de sa taille pour le serrer davantage avant de l’inviter d’un geste de la patte à s’approcher.

— Bonjour, quelle heureuse journée au Croisement ! Puis-je faire quelque chose pour vous jeune demoiselle ?

Son ton agréable et doux aurait presque pu l’endormir si un éclair d’avidité n’avait pas illuminé ses yeux à son approche.

— Je suis avec le Chasseur, la Petite Souris veut nous voir.

La bouche du rongeur s’ouvrit en formant un « o » de surprise.

— Mais bien sûr, très chère !

Ses pattes tirèrent un tiroir qui s’étira si loin que l’on n’en voyait plus le bout. Ashley remarqua qu’un badge au niveau de sa poitrine arborait le prénom « Caroline » entouré de trois petites étoiles. La dénommée Caroline chercha dans la section « Rendez-vous », puis après un temps, s’empara d’un dossier avant de claquer des doigts. Le tiroir produisit un bruit tonitruant alors qu’il filait vers son antre, puis il y eut un « clac » et il se referma.

La souris ouvrit le dossier. Ses ongles parfaitement manucurés cherchèrent une ligne précise.

— Ashley Rills et le Chasseur, c’est bien ça ? Puis-je voir vos tests psychologiques, vos bilans dentaires, vos attestations de participation pécuniaire, la validation de votre rendez-vous par le service communication,… qu’elles sont les pièces que vous n’avez pas ? s’interrompit-elle en voyant le visage figé d’Ashley.

— On en n’a aucune, on veut juste voir le Petite Souris. C’est elle qui...

— Eh bien c’est impossible, coupa l’hôtesse d’accueil avec un petit sourire. Votre dérogation administrative prenait effet il y a trois jours pour une durée de… une heure ! Mais vous n’avez qu’à revenir il y a trois jours avant 15 heures. Sinon, ils vous faut tous les papiers. Monsieur S est quelqu’un de très occupé. D’ailleurs, si vous le rencontrez un jour, veuillez éviter de l’appeler la « Petite Souris ». Simple conseil, et par bonté, non facturé ! Sans ces papiers, j’ai bien peur de ne pas pouvoir accéder à votre requête. Du moins… peut-être que quelques pièces d’or pourraient accélérer la procédure pour certains documents. J’ai un demi-frère par alliance de la grand-tante germaine de la fille de ma cousine qui pourrait...

Ashley ne chercha pas à négocier. Ses talons se tournèrent, elle souffla sur les mèches devant son front.

Ok, j’ai compris.

Une sorte d’aura émanait de chacune des hôtes d’accueil. Une aura inquiétante, malaisante à laquelle elle ne voulait plus se frotter.

Pendant un instant, quémander quelques pièces d’or lui apparut comme la solution à tous ses problèmes. Problèmes que cette Caroline pourrait résoudre avec ces pièces d’or. Ashley ne savait ni comment, ni pourquoi, mais elle devait lui en donner. En donner pleins. Toutes celles qu’elle possédait ou qu’elle posséderait.

La voix qui susurrait dans son esprit s’éteignait au fur et à mesure qu’elle s’éloignait. Après un temps, ses pensées en furent totalement débarrassées.

Ashley se retourna. Les bureaux étaient loin, même si elle apercevait encore le sourire du rongeur, et ses yeux plantés dans sa direction.

Ces souris reléguaient Zigzag, la souris livreuse, au rang de simple amateur. Tout, aussi bien leur apparence enfantine que leurs sourires, ou leurs mots et leur magie, les rendaient incroyablement supérieurs.

Durant sa traversée de la passerelle, quelque chose la chiffonna. Outre le temps, plus long que pour rejoindre l’accueil, un changement radical de lumière assombrissait l’avenue principale du Croisement. Cela sans compter la disparition de nombre des créatures présentes quelque temps plus tôt ainsi que les éclairs de couleurs échangés entre plusieurs groupes. Également, un petit détail de rien du tout manquait à la statue géante aux moustaches mythiques : sa tête.

Des regroupements prenaient place devant plusieurs boxes en verre, animés par des banderoles et des pancartes que brandissaient de petits êtres aux oreilles pointus. Leurs vêtements, identiques pour le pantalon en cuir, différaient pour ce qu’il s’agissait du haut. Tantôt aux couleurs criardes, tantôt plus conventionnels. Néanmoins, des autocollant semblables se trouvaient toujours dans leur dos, sur leur gilet fluorescent, sans pour autant comporter les mêmes emblèmes et noms de service.

Ashley pressa la cadence sur les derniers mètres. La sensation de se transformer en guimauve lui revint, le monde se tordit, puis rétréci, rétréci avant de reprendre sa taille habituelle.

Telle une bombe, les protestations ainsi que les bruits de combats explosèrent à ses oreilles. L’ambiance électrique se ressentait dans l’air autant que les résidus de magie produit par de nombreux sorts qui s’écrasaient sur les murs des bâtiments ou rebondissaient contre des barrières magiques devant les vitrines des magasins.

De chaque coin de rue bifurquèrent des souris, des souris coiffés de chapeaux bleus identiques à celles dans le couloir de service des nains compteurs de pièces. La masse envahit l’avenue principale du Croisement, un véritable cauchemar pour la blondinette. En voir grouiller autant, non loin de ses rangers, lui donnait la furieuse envie de sautiller jusqu’à toutes les écraser. Heureusement, elles ne s’attardèrent pas à proximité de ses semelles, et préfèrent rallier les manifestations et les affrontements entre des personnes aux longs manteaux et d’autres avec des baguettes.

Une ombre se dévoila de l’arrière de la statue colossale décapitée. Elle lui adressa un geste de la main avant que son long manteau gris-noir ne retourne s’y cacher.

Son aversion pour les souris se calma, maintenant qu’elles se trouvaient à distance respectable, ou trop peu nombreuse pour l’affoler de nouveau. Malgré tout, sur le trajet pour rejoindre son compagnon, ses chaussures faillirent malencontreusement, et à plusieurs reprises, écraser les retardataires se précipitant à la rescousse de leurs camarades embarqués dans de féroces escarmouches. Les lutins se défendaient plutôt bien avec des pancartes.

La première chose qu’Ashley remarqua lorsqu’elle aperçut le Chasseur, ce fut ses mains redevenues normales, ou presque. Quelques vestiges pailletés y resplendissaient toujours, tout comme sur son cou. Puis il y eut la gigantesque tête contre laquelle il était adossé.

Sa capuche ne cachait plus son visage, amusé pour une raison connue de lui seul.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

— J’ai récupéré mon affaire, puis j’ai rencontré des lutins, j’ai discuté avec un magicien et un sorcier qui n’avaient pas l’air de s’apprécier et de fil en aiguille, j’ai attiré l’attention. Alors, l’accueil ?

Son sourire s’agrandit, signe qu’il connaissait parfaitement l’aboutissement de sa rencontre avec les hôtesses d’accueil de la Petite Souris.

— Je comprends ce que tu voulais dire.

— Ne te tracasse pas, même moi, avec une réserve de fond plutôt conséquente, je n’aurais pas eu un meilleur résultat. Ce ne sont pas des rongeurs, mais des requins. De toute manière, ça n’a aucune importance. Ils devraient bientôt arriver.

Ashley pencha la tête en fronçant un sourcil.

— Qui devrait bientôt arriver ?

Comme pour répondre à sa question, deux colosses de poils apparurent d’un minuscule trou de souris dans le socle de la statue. Ils les entourèrent de leur impressionnante musculature, puis les saisirent par l’épaule pour les tirer si près contre eux que leurs moustaches touchaient presque leurs visages.

— Vous devez nous suivre, aboya l’un.

— Monsieur S vous attend, surenchérit l’autre d’un ton tout aussi abrupte.

Le trou réapparut, les aspira. Ou alors, c’étaient les souris sous stéroïdes qui les y avaient entraîné. Dans tous les cas, ils atterrirent dans un grand couloir orné de tapisseries rouge représentant une souris à la moustache ridicule et au chapeau Haut-de-forme. Au bout, s’approchant à chacun de leurs pas à demi porté, se trouvait la plus imposante, la plus incroyablement grande, la plus grandiosement gigantesque des portes qu’Ashley n’eut jamais vu.

Peut-être que cette fichue statue au Croisement est à taille réelle... Après tout, c’est pas comme si deux souris à taille humaine aussi baraquées que des bodybuilders venaient de nous traîner dans un minuscule…

Une musique en provenance de l’antre de ce qui semblait être un sacré géant interrompit ses pensées.

— Lacrymosa... murmura Samuel. Il en fait trop.

— Lacrymo… quoi ?

— Entrez ! On ne fait pas attendre Monsieur S, ordonna celui qui tenait le Chasseur.

Ashley se dégagea des pattes de sa souris géante, puis frotta l’endroit de sa prise en la regardant comme si elle hésitait à lui envoyer son poing dans la figure. Pour sa part, Sam réajusta son manteau avant de resserrer sa cravate noire.

— Comment on entre ? lâcha la jeune femme d’un ton bougon.

Mais elle n’eut pas besoin de réponse. La porte s’entrebâilla dans un grincement sonore à en presque éclipser le requiem de Mozart.

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