Chapitre 2 - Le mercenaire

Le volume de la musique et des chansons submergea Elraza, suivi de près par un affreux relent de sueur et d'urine mélangé aux effluves de l'alcool. Le groupe qui se produisait sur scène était composé de deux violistes de talent, et d'un troisième musicien qui jouait de la flûte et du tambourin alternativement. La seule femme du trio en était aussi la soliste, mais Elraza eut toutes les peines du monde à entendre le son de sa voix à cause de tous les braillards qui massacraient en cœur chacun de leurs morceaux avec ferveur. Le tout avait des allures de fête populaire, car il n'y avait pas seulement là des marins ivre-morts et des paysans qui venaient se délasser après une dure journée passée dans les champs. La grande majorité des danseurs qui battaient le plancher de leurs talons étaient des enfants et des femmes, qui tournoyaient avec une certaine élégance tandis que leurs pères et maris les applaudissaient ou se contentaient d'émettre des commentaires grivois lorsque se soulevaient les pans d'une jupe. Il faisait très chaud dans la pièce, et l'air était chargé de fumée. Dans l'âtre, un grand feu dansait et crépitait joyeusement, se délectant de quelques bûches de pin sec qui se consumaient lentement. 

Comme personne ne semblait avoir remarqué son entrée, la femme referma la porte des écuries derrière elle et entreprit un périlleux voyage au cœur de la foule, dans l'espoir de dénicher une table libre. Hélas, l'affluence ce soir-là était considérable, et après avoir déambulé pendant cinq bonnes minutes, elle se résolut à aller s'installer près du mur pour tenir compagnie au spadassin. L'homme, allongé négligemment en travers des deux chaises, la regarda approcher avec un sourire amusé qui ne présageait rien de bon. 

" Til'Duin en Salaadem, le salua l'enchanteresse d'une voix forte pour couvrir le bruit de la fête.

- Roch en Salaadem, Til'Duin ", répondit-il en se découvrant poliment.

Il déposa son chapeau à larges bords sur le coin de la table, et l'invita d'un geste à venir le rejoindre, ôtant du même coup ses bottes boueuses de la chaise. Assaillie par la chaleur excessive des lieux, Elraza ne fut pas fâchée de pouvoir enfin enlever sa pèlerine gonflée par la pluie. Sans aucune gêne ni pudeur, le duelliste la regarda faire avec une lueur d'envie malsaine dans le regard. 

" Je vous déconseille farouchement de poser la main sur moi, Roch, dit-elle pour le mettre en garde. Sans quoi vous risquez de ne pas la conserver bien longtemps à l'extrémité de votre bras.

- Oh, voilà une femme de caractère ! S'amusa le spadassin. Vous me plaisez déjà, Til'Duin. Je vous en prie, mettez-vous à l'aise. Bière ? "

Elle acquiesça, et il se leva en agitant son couvre-chef pour héler la serveuse. Celle-ci dut le repérer de loin, car quelques instants plus tard elle se présenta, tenant dans ses mains un grand plateau d'argent couvert de pintes et de cruchons. Roch commanda deux grandes chopes d'une ale brune trop mousseuse, qu'il paya de ses propres scéris. Pendant ce temps, Elraza dévisagea la jeune femme qui se tenait devant eux, cherchant à repérer dans les traits de son visage une quelconque similitude avec le faciès espiègle de Griver. A sa grande surprise, elle n'en découvrit aucune.

" Alors, Til'Duin, racontez-moi... que vient faire une femme de votre trempe, équipée comme un bretteur aguerri, dans un petit village miteux de la côte sud ? Car, sauf mon respect, je doute fortement que vous fassiez partie des charmants habitants de ce trou à rats. "

Elle le dévisagea par-dessus sa grande chope de bière, évaluant silencieusement son vis-à-vis avant de répondre. Pouvait-elle faire confiance à cet homme ? Certainement pas. Elle choisit donc d'en révéler le moins possible.

" L'aubergiste est un vieil ami. 

- Ah. Marrant, ça. Vous emportez souvent votre arsenal, pour visiter vos amis ?

Il lui lança un clin d’œil moqueur en désignant du chef la longue rapière qui pendait contre le dossier de sa chaise. 

- Il est dangereux pour une femme de voyager seule dans ces contrées, de nos jours.

- Suicidaire, vous voulez dire ! La corrigea Roch en buvant. La moitié des hommes dans ce bouge n'hésiteraient pas une seule seconde à vous violer, et j'en fais partie. Quant à l'autre moitié ? Ils vous détrousseraient et vous trancheraient la gorge proprement, avant de jeter votre cadavre aux loups.

- La guerre attire des gens charmants dans son sillage. "

Ils se turent un instant, laissant le son enivrant de la musique emplir la pièce de ses rythmes chaleureux et endiablés. A mesure que d'autres danseurs s'en allaient voltiger devant l'estrade, l'assemblée se clairsema et Elraza put distinguer plus en détail l'ensemble de la pièce.

Il s'agissait d'une grande salle en forme de L dont ils occupaient l'un des coins. Au centre, face à la porte, s'étendait le comptoir pris d'assaut par les soiffards qui vidaient pinte sur pinte depuis le début de la soirée. L'affluence était telle à cet endroit que l'enchanteresse ne voyait rien de ce qui se passait derrière ; tout au plus devinait-elle la silhouette d'un homme aux cheveux de sel qui faisait des aller-retours d'un bout à l'autre. A l'autre extrémité se dressait l'estrade et sa piste de danse, où une joyeuse ronde s'était formée au son de la viole et du tambourin. Les rares paroles qui parvinrent jusqu'à la table du spadassin semblaient raconter l'histoire d'une paysanne frivole qui culbutait ses amants dans le foin. A la fin de la chanson, la belle y avait passé tellement de temps que son visage gratté par la paille se retrouvait couvert de taches rouges et de boutons. La foule des buveurs éclata brusquement de rire, et le groupe de musiciens entama une sarabande au tempo plus lent et aux tonalités plus pures. La voix de la soliste émergea bientôt du vacarme, tandis que des paires se formaient parmi les danseurs pour accompagner cette nouvelle composition. C'était une ballade familière, qui contait la fin de la Grande Noirceur et l'arrivée du printemps. Dans les paroles lascives et mélodieuses de la jeune contralto, les rives de la Sinistrale devenaient un pays merveilleux et lointain peuplé de fées et de démons, où Nim'Rean le grand dragon trônait majestueusement dans un palais d'ambre blanc. 

" Quel ramassis de conneries, commenta Roch en finissant sa bière. Tout le monde sait que Nim'Rean vit dans un désert.

- Les croyances changent d'un pays à l'autre, fit remarquer Elraza.

- Peut-être, mais j'ai arpenté les Terres du Sud suffisamment longtemps pour être en mesure d'affirmer qu'il n'y a ni fées ni dragons. Rien que d'immenses plaines au pied des montagnes. L'été, on y meurt de chaud et on s'y ferait descendre pour une flaque d'eau croupie ; l'hiver, il y fait tellement froid que si on s'endort sans couverture, on a les arpions congelés au petit matin.

- Vous faites partie des Baroudeurs ?

- Autrefois, ouais. Avant cette fichue guerre. "

Il termina sa chope en grognant, et la reposa lourdement contre le plateau de la table. Il reprit alors son bol de soupe aux pois et sa cuillère pour poursuivre son copieux repas.

" Sale affaire, la guerre. Depuis que Ravinel a annoncé ses prétentions au trône de Ghern, il y a plus de soldats dans ce foutu pays que de moustiques dans un marécage. Et les routes sont pas plus sûres pour autant, ça non. Alors j'ai quitté les Baroudeurs pour m'faire garde du corps. Question de bon sens.

- Et vous avez beaucoup de clients ? Interrogea Elraza, plus par politesse que par réel intérêt pour la conversation.

- Surtout des marchands qui cherchent à rallier la capitale. Ils ont peur pour leur bourse et pour leur précieuse cargaison, alors ils engagent des combattants pour veiller au grain. La plupart du temps, on les retrouve dans un fossé les tripes à l'air, et leurs fidèles matons ont filé avec le butin.

- J'imagine que vous vous rangez parmi les spadassins honnêtes, releva l'enchanteresse avec cynisme.

- Oh, j'vais pas vous mentir. Il m'est arrivé d'occire un ou deux négociants qui voyageaient seuls, avec l'espoir de devenir riche. Mais je n'ai jamais réussi à vendre leurs foutues marchandises une fois en ville, et ça nuisait à ma réputation. Au moins, quand le client arrive sain et sauf à destination, il me paye avec du bon argent et non des coquillages ou du tissu. "

Il prit le temps de planter son pic à viande dans un morceau particulièrement juteux de son rôti, et l'enfourna goulûment. Une grande lampée de soupe ne tarda pas à suivre le même chemin, et le bretteur découpa une large part de son tranchoir, qu'il dévora en se léchant les doigts. C'était un étrange individu, songea l'enchanteresse. Dangereux, certes, mais d'une rare franchise chez ceux de son espèce. Il pouvait avoir entre trente et quarante ans, car les poils rêches de sa barbe mal taillée commençaient sérieusement à virer au blanc à certains endroits. De petites rides se dessinaient au coin de ses yeux clairs qui luisaient d'intelligence, et ses cheveux mi-longs de couleur corbeau étaient coiffés en brosse. Il avait les mains caleuses et parcourues de cicatrices, signe que la longue épée qu'il gardait précieusement à côté de lui n'était pas uniquement un accessoire d'intimidation. Il savait se battre, et Elraza devinait chez lui le caractère endurci de ceux qui avaient vécu leur lot d'aventures et connu la misère. Pourtant, l'homme ne semblait pas vivre dans la pauvreté, comme en témoignaient ses vêtements de bonne qualité. Il portait un pourpoint gris matelassé et des chausses en tissu assorties, fixées par une ceinture de cuir noir et des aiguillettes dorées. A sa taille pendait un baudrier rapiécé, et il complétait sa panoplie de solides bottes montantes qui étaient parfaites pour chevaucher ou parcourir les vastes étendues sauvages du continent. Son galurin à larges bords avait connu de meilleurs jours, mais malgré les taches et les égratignures visibles ça et là sur le dessus, il n'était pas dépourvu d'une certaine élégance. Enfin, il était protégé d'une broigne tressée que l'haubergier avait renforcée de plates de métal articulées. L'ensemble paraissait souple, maniable et confortable, mais devait être relativement lourd à porter. C'était un attirail de combattant qui convenait parfaitement aux champs de bataille, mais qui dénotait étrangement à l'intérieur d'une auberge. Et ce d'autant plus que la chaleur du feu qui brûlait dans l'âtre devait le faire transpirer abondamment. 

" Vous attendez de la visite ? Fit remarquer Elraza en désignant son plastron. 

- On ne sait jamais, répondit l'autre. Y'a pas de mal à se montrer prudent. "

Quelque-chose chez ce mercenaire la mettait mal à l'aise. L'homme était équipé dans une taverne comme pour faire la guerre, et son attitude trahissait sa nervosité. Malgré son relâchement apparent et la nonchalance avec laquelle il terminait son repas chaud, Roch était sur le qui-vive. De la part d'un spadassin expérimenté, cela n'augurait rien de bon. Son regard allait et venait sans en avoir l'air, passant alternativement de l'entrée de la salle au comptoir où le tenancier servait sans discontinuer ses nombreux clients.

" Vous protégez quelqu'un ici, n'est-ce pas ? comprit l'enchanteresse. Vous avez choisi une table à l'écart, mais qui permet d'observer tranquillement les lieux. Vous contrôlez l'accès aux escaliers qui mènent aux chambres, et quiconque arriverait des écuries serait forcé de passer devant vous.

- Ce ne sont pas vos oignons ", grogna Roch d'un ton revêche.

Pourtant, Elraza sut qu'elle avait visé juste. Elle se concentra donc davantage sur les danseurs et les clients de l'auberge, afin de repérer celui ou celle qui aurait pu embaucher le spadassin. Elle identifia rapidement un groupe de marins, reconnaissables à leurs pantalons courts et leurs chemises à franges ; ils devisaient joyeusement dans un dialecte local des îles de Mor-Anketh que personne ne parlait dans la région. A côté d'eux, un homme qui riait à gorge déployée arborait sur son surcot l'écusson de l'une des principales guildes marchandes de Vearn. Il faisait un candidat potentiel, mais depuis l'arrivée de l'enchanteresse dans l'établissement, le bretteur n'avait pas posé une seule fois les yeux sur lui. Elle laissa donc de côté le commerçant et porta son attention en direction de la piste de danse. Là, la majorité des clients devaient être les habitants du bourg de Vitarive. Il s'agissait de familles entières, vêtues modestement, qui valsaient et tourbillonnaient au rythme d'une gigue endiablée. Personne, au sein de cette foule hétéroclite de tous âges, ne lui parut d'une importance suffisante pour nécessiter l'emploi d'un garde du corps, et encore moins pour le rémunérer. Ce qui, par élimination, ne laissait plus qu'une possibilité.

" Ce sont les troubadours, annonça Elraza posément. Ils vont par les chemins d'une auberge à l'autre, et vous ont engagé pour assurer leur sécurité.

- Possible. En quoi ça vous intéresse ?

- Je faisais juste la conversation.

- Et moi, j'aime bien manger en silence. "

Décidément, ce Roch était un drôle d'individu. Tantôt affable et généreux, et l'instant d'après aussi aimable qu'une porte de prison. Mais non, il devait y avoir autre-chose qui puisse justifier son étrange comportement. 

Or, justement, le spadassin se redressa soudain et posa négligemment sa main sur la poignée de son épée.

Elraza l'avait entendu elle aussi. Le bruit d'une cavalcade dans la cour de l'auberge. Les sabots ferrés des chevaux résonnèrent sur les pavés avec fracas, couvrant momentanément la musique et les chants. Toute l'assistance se figea, intriguée. Il devait y avoir pas moins d'une trentaine de cavaliers, là-dehors. Un murmure parcourut la foule, et l'on se pressa aux fenêtres pour observer. 

" Ce sont des soldats impériaux ! Lança un blond solidement bâti.

- Ils ont des armures et des lances ! Ajouta sa femme.

- A mon avis, ils ne sont pas venus pour danser, ajouta un autre client.

- Laissez passer ! "

Parut alors le propriétaire des Trois Couronnes, qui émergeait de son comptoir pour la première fois de la soirée. Oriendo était un homme grisonnant à la cinquantaine bien sonnée, large d'épaules et au visage carré mangé par une barbe rêche. Il mesurait au bas mot une tête de plus que les badauds, et sa carrure lui permit de se frayer un chemin sans encombre parmi la foule. Roch se leva tout à fait, et dégaina complètement son épée. Il ne cachait plus son inquiétude désormais, et en bon professionnel, il dégagea rapidement à coups de pied les tabourets qui pourraient le faire trébucher en plein combat. 

" Vous n'avez aucune chance contre une trentaine de soldats entraînés, fit remarquer Elraza d'un ton neutre.

- Seul, peut-être. Avec une enchanteresse, ça reste à prouver.

Intéressant. L'homme était donc capable de percevoir les flux shâatiques. Peu de mortels avaient le talent de distinguer les énergies magiques à l’œil nu.

- Rien ne prouve que je suis disposée à vous venir en aide.

- Ne jouez pas aux cons avec moi, Til'Duin. Depuis votre arrivée dans ce taudis, vous êtes constamment sur les nerfs. Votre Œil-de-Var a sondé la pièce a trois reprises, et vous avez minutieusement détaillé chacun de ses occupants. M'est avis que ces soldats pourraient bien être là pour vous, finalement.

Elle voulut lui répondre, mais n'en eut pas le temps. Trois coups frappés avec force retentirent. 

- Au nom de l'Esperial, ouvrez immédiatement ! "

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Nathalie
Posté le 22/01/2023
Bonjour MrOriendo

La plume est fluide et se lit bien. Les descriptions sont précises sans être trop lourdes. J'ai apprécié cet épisode calme d'enquête à la taverne.
MrOriendo
Posté le 23/01/2023
Hello Nathalie !

Content que la suite de l'histoire te plaise, tu verras que ça va s'accélérer un peu dans les chapitres suivants.
Bonne lecture !
Ori
H.Monthéraut
Posté le 28/11/2022
Bonjour !

Tu décris très bien l'ambiance de la taverne. Encore une fois, j'aime les petits détails qui rendent le récit bien vivant, comme le repas ou les discussions alentours.

Le caractère lunatique de Roch rend le personnage intéressant.

Tu termines ton chapitre avec du suspens, c'est parfait !
MrOriendo
Posté le 29/11/2022
Hello !

Merci pour ton commentaire, je suis content que le récit continue de te plaire et que tu trouves l'ambiance des lieux réussie :)
Neila
Posté le 25/11/2022
Re bonjour,
Je sais pas si j’aime le personnage du mercenaire. Il est assez franc parlé et drôle et j’aime bien les vilains garçons, mais les vilains garçons qui violent des dames, c’est ma limite. À voir s’il est aussi vilain qu’il le prétend.
Les Terres du Sud auxquelles il fait allusion, est-ce que c’est là où se passe ton autre histoire ? :p
En tout cas, les personnages sonnent très crédibles, ils sont intrigants, et les portraits comme les descriptions que tu nous sers sont superbes. C’est très vivant, ça fourmille de détails, ça donne envie d’en lire plus ! En plus, les ennuis toc à la porte. Alors je m’en vais en lire plus.
MrOriendo
Posté le 25/11/2022
Hello Neila !

Moi je me suis assez rapidement attaché à Roch. J'aime ce genre de personnage un peu rustre, qui n'ont pas vraiment d'allégeance et se laissent porter par les évènements et les rencontres. Ça plonge le lecteur dans l'incertitude, on se dit qu'il pourrait basculer d'un côté ou de l'autre à tout moment.

Alors non, du coup les terres du Sud ne sont pas celles d'Ambreciel ! Il faut vraiment que je publie ma carte, je suis toujours en train de travailler dessus.
Mais si tu te souviens du morceau que je t'avais envoyé en privé sur Discord, Ambreciel se trouve elle aussi au nord, à la frontière de la Sangrénie de Ghern.
Les Terres du Sud dont il est ici question sont celles de la Sinistrale, où se déroulait le prologue de l'histoire quand Galar a rencontré les enfants Eren.
De toute façon, on aura l'occasion d'y revenir ;)

En tout cas je suis ravi que mon style d'écriture te séduise autant. Bonne lecture pour la suite ;)

Ori'
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