Chapitre 14 - L'orage

Par Keina

Déjà, c’était le mot. Un mois s’était écoulé depuis la Grande Arrivée, et l’été se dissipait en douceur.

Keina jeta un œil à la fenêtre et soupira. Il pleuvait à torrents. Elle s’ennuyait, seule dans son appartement. Luni lui avait donné son après-midi. Lynn était partie en visite chez Maria, sans l’avoir invitée.

Pelotonnée dans une bergère au velours confortable, un châle sur les épaules, elle griffonnait sur un petit carnet de notes. Son esprit cherchait un moyen de confondre Erich et de se venger de lui, mais rien ne lui venait. D’ailleurs, pourquoi aurait-il commandité le vol du journal d’Alderick ? Et comment aurait-il su où il se trouvait ? D’après Luni, personne au Royaume ne connaissait son existence.

Elle souffla. Non, décidément, tout ceci formait un nœud inextricable. Elle balança le cahier hors de sa vue et, en une impulsion, se mit debout. Pas question de se laisser abattre ! Il lui restait des lieux à explorer, des personnes à rencontrer. Elle se couvrit d’une cape de laine, chaussa ses bottines et s’engouffra dans le couloir.

Le hall bourdonnait d’une agitation fébrile. La nouvelle de la convocation s’était largement répandue parmi les résidents. Avant le Départ, chacun réglait d’ultimes affaires.

Une légère bousculade accompagna sa sortie du Cercle de Transport, mais Keina se dirigea vers le mur d’en face sans même y prendre garde. Elle franchit le seuil de l’Intendance d’un pas décidé, l’esprit obnubilé par une idée fixe. À peine fut-elle entrée qu’une voix fluette dotée d’un fort accent cadjin l’apostropha avec chaleur.

— Oh, b’jou’, miss Keina ! Vous avez b’soin de quelque chose, miss Keina ?

Un tout petit bout de femme, engoncée dans une fastueuse robe à crinoline qui débordait de froufrous roses, se tenait perchée sur l’extrémité d’un tabouret, de l’autre côté d’un comptoir verni.

— Bonjour, Hedda, répondit Keina avec un sourire.

Un volumineux grimoire trônait devant la créature magique. Elle s’appliquait à en griffonner les pages à l’aide d’une plume d’oie. Son visage en cœur encadré de boucles dorées appuyait en cadence les mots qu’elle inscrivait. Une seconde silhouette en tout point identique à la première apparut dans l’ombre de l’arrière-salle.

— Bonjour Ida ! lança la silfine.

D’un pas trotté, Ida s’avança dans la lumière et lui rendit son salut.

Les deux intendantes de la Blanche se ressemblaient comme deux gouttes d’eau. L’on supposait qu’elles étaient jumelles, bien qu’aucune ne voulût le confirmer.

C’était la seconde fois depuis son retour que Keina les rencontrait. À l’instar de tous nouveaux résidents, elle était passée par l’Intendance pour officialiser son établissement au Château.

Hedda et Ida, tout comme leurs homologues de la Noire Ada et Edna, tenaient un journal d’une précision de fourmi sur les arrivées et départs de l’Aile Blanche. C’était à elles qu’incombait l’attribution des habitations libres, et la moindre erreur pouvait tourner à la catastrophe. Il n’était pas recommandé de donner à un aventurier les clés de l’appartement d’une duchesse de haut rang !

— Je viens pour un renseignement, commença Keina, tandis que les alfines restaient à son écoute. Je cherche une adresse.

— Oh oh, v’là une information du genre confidentiel, miss Keina. N’est-ce pas Ida ?

— Faut voir, faut voir. Tant qu’vous n’voulez pas rencontrer miss Atalante, par exemple. Parce que, là, j’sais pas si miste’ Luni serait d’accord.

— Oh pour ça non ! Il nous a bien défendu de… Enfin, qui souhaitez-vous visiter, miss Keina ?

La silfine fronça des sourcils. Ainsi, on l’empêchait de voir certaines personnes ? Non, pas « on ». « Il ». Un nœud de colère tordit son estomac. Les poings serrés, elle se contint cependant, se promettant de régler la question plus tard. Elle reprit d’une voix qu’elle espérait enjouée :

— Oh, rien de bien important. J’aimerais me rendre chez Anna-Maria, notre ancienne Reine Blanche. Je l’ai aperçue lors de la Grande Arrivée et je suis un peu curieuse.

Elle se mordit une lèvre. Et si Luni lui avait également interdit de la revoir ? Après tout, il savait à présent qu’Anna-Maria avait possédé le journal d’Alderick durant des années, et qu’elle le lui avait transmis.

Les alfines se regardèrent.

— Anna-Maria, v’dites ? J’crois que ça va. Qu’est-ce que t’en penses, Ida ?

La supposée jumelle haussa les épaules.

— Bah, j’crois pas qu’y soit défendu de visiter une femme qu’a plus toute sa tête, m’est avis.

Hedda hocha du chef et feuilleta les pages de son registre. Quelques secondes à peine lui suffirent pour retrouver l’information désirée, et dix minutes plus tard, Keina sortit du Cercle de Transport le plus proche de la résidence de l’ancienne Reine Blanche.

 

La pluie redoubla d’intensité. La silfine s’engagea sur les pavés luisants d’une petite place maussade. Elle jeta un rapide coup d’œil hors de la capuche qu’elle avait rabattu sur ses cheveux. Malgré le mauvais temps, elle reconnut les ruelles entrelacées. Tout près d’ici, derrière un muret dévoré par la vigne, un escalier de pierre dévalait l’à-pic jusqu’à une tourelle anodine. C’était là qu’elle avait rencontré Anna-Maria pour la première fois.

Elle emprunta d’un pas ferme une allée qui descendait en virgule. Elle resserra les pans de sa cape, agacée par un amas de particules enchantées qui s’étaient encore accrochées à son épiderme. Enfin, alors qu’elle agitait ses doigts en tout sens afin de s’en débarrasser, ses yeux se posèrent sur une étroite façade à encorbellement mangée de part et d’autre par deux immeubles qui se disputaient la lumière.

À peine eut-elle toqué contre le bois usé de la porte qu’elle réalisa qu’elle ne pourrait pas communiquer avec l’ancienne Reine, puisqu’elle ne parlait pas le suédois. Quelle idiote ! jura-t-elle pour elle-même tandis que le battant s’entrouvrait.

Un visage malingre, encadré de deux oreilles larges et velues, se glissa dans l’embrasure.

— Hem. Je… Euh, suis-je bien au domicile d’Anna-Maria ? balbutia la silfine, prise au dépourvu.

Sans un mot, sans un sourire, l’alfine se recula pour lui laisser le passage. Keina abaissa son capuchon et s’introduisit d’un pas timide dans un sas exigu dont les relents de moisissure lui étreignirent la gorge. Une lampe à pétrole, pendue au plafond, jetait ses taches de lumière au hasard des tapisseries qui coulaient le long de l’escalier.

Elle sentit un frisson la saisir tandis qu’elle scrutait l’opacité du logis. Deux arcades écrasées trouaient les parois de part et d’autre de l’entrée. En face d’elle, une grimpée de marches se perdait dans les ténèbres. Les doigts arachnéens de la servante s’employaient à la débarrasser de sa cape. Imitant le regard de Keina, elle abandonna sa tâche et entonna un rire creux qui résonna dans le hall comme le sanglot d’une chouette effraie.

— Pas très accueillant, hein ? Madame est sans doute habituée au faste des appartements du Château. Madame nous pardonnera. Cela fait bien longtemps que l’on ne nous rend plus visite. Nous voilà bien solitaires aujourd’hui, nous que la foule jadis adulait. Mais nous ne sommes plus guère qu’un tas de chair décrépie, n’est-ce pas ?

Keina éprouva subitement l’envie de fuir au plus vite cette demeure écrasante. L’atmosphère qui y régnait lui rappela une nouvelle d’Edgar Poe, La chute de la maison Usher. Quels cadavres se cachaient dans les murs ? Un fantôme apparut en haut de l’escalier, tache de blanc sali qui tranchait l’obscurité.

— Qu’est-ce donc, Dinah ? Est-ce…

— Nenni, Ma Dame, fit la servante en s’inclinant. Esteban n’est pas venu, pas encore. Nous avons là une étrangère.

— Mais non, ce n’est que Nana !

Une joie soudaine illumina le visage lugubre d’Anna-Maria. Keina réalisa alors qu’elle la comprenait. Évidemment : la magie coulait à présent dans ses veines, et traduisait pour elle toutes les langues du Royaume.

— Nana, tu es venue me rendre visite ! Comme je suis heureuse !

Anna-Maria dévala les marches, soulevant à sa suite un tourbillon de soieries abîmées par le temps. Un instant, une image vieillie, racornie, s’imposa à Keina : elle incarnait cette silhouette menue qui descendait à sa rencontre, et Olivia l’attendait, paisible, sur le seuil de son foyer. Elle frissonna ; un courant glacé la saisit de haut en bas tandis les deux bras efflanqués de la reine déchue la ceinturaient comme si sa vie en dépendait.

— Je ne comprends pas, murmura Keina, embarrassée. Comment connaissez-vous mon nom ? Pourquoi m’avoir donné le journal ?

La blonde se détacha de son étreinte et plongea ses iris délavés dans le regard confus de la silfine.

— Tu ne l’as plus, n’est-ce pas ? Elle te l’a repris. Elle nous épiait, oh oui. Alderick m’avait avertie, tout comme il m’avait annoncé ta venue. Elle observe, et elle patiente. Ce n’est pas bon. Ils ne veulent pas me croire, mais je sais qu’elle possède toujours des yeux au Royaume, des yeux et… et… des illusions aussi. Keina, méfie-toi des illusions. Tu dois partir ! Va-t’en, va-t’en !

Tout en prononçant ces mots, elle plaqua ses paumes ridées sur le torse de Keina et la poussa vers le seuil grand ouvert.

— Attendez ! Vous ne m’avez pas répondu ! Comment… qui ?

Tandis qu’Anna-Maria la menait dans la ruelle où la pluie tombait dru, une ombre passa sur son visage. Elle lui renvoya un regard dément.

— Nephir ! lança-t-elle avec toute la force du désarroi, comme une douloureuse confession qu’elle répugnait à livrer à haute voix.

— Nephir, répéta la silfine en se reculant jusque sous les trombes d’eau qui la noyèrent tout à fait.

Encore elle.

À l’instar d’un tombeau, la porte se referma sur la demeure. Une pitié sourde et insistante s’empara de Keina tandis qu’elle se tenait, abasourdie, sur les pavés. Elle hésita à toquer de nouveau. À quoi bon ? Dans ce foyer ne subsistait que la folie – la folie et la mort.

L’extérieur s’était assombri. Un orage imminent roulait dans le lointain. Peu à peu, sous le déluge, ses idées s’éclaircirent. Il lui restait une affaire à régler ; autant s’y appliquer maintenant.

Négligeant de rabattre la capuche qui tapait sur son dos, elle se dirigea en hâte vers le bâti de brique qui abritait le Cercle de Transport. En quelques secondes, celui-ci l’emmena un ou deux miles plus loin, sur une place bordée de sycomores. Son atmosphère chagrine détonnait avec le souvenir joyeux qu’elle en gardait. Elle s’arma de courage, les deux poings serrés et le buste droit, et trancha le rideau de pluie, en direction d’un pavillon qu’elle connaissait déjà.

 

Lorsque l’Alf lui ouvrit, elle n’émit cette fois nul sursaut, et passa devant lui en l’ignorant, attitude qu’il lui retourna en digne maître d’hôtel. Elle l’entendit toutefois pester contre les flaques qu’elle semait derrière elle. Inondée jusqu’aux chaussures, elle traversa l’antichambre d’un pas déterminé et écarta sans sourciller les deux battants du cabinet de travail.

Affairé à son bureau, cheveux en désordre et gilet béant, Luni se redressa dès qu’il la vit.

— Keina ! commença-t-il sur un ton un peu embarrassé. Que viens-tu faire ici ? Nous avions rendez-vous ? Ne me blâme pas si j’ai oublié, je suis un peu débordé et…

Il n’eut pas le temps de conclure son propos. Cinglante comme autant d’amertumes et de déceptions refoulées, la gifle siffla dans l’air et s’abattit sans compassion sur la joue du silfe.

— Ça, c’est pour m’avoir interdit de rencontrer certaines personnes sans même que j’en fusse informée ! Et tu vas me faire le plaisir de me dire qui est cette Atalante que je ne suis pas censée connaître !

Keina se détendit enfin et dégagea d’une main une mèche collée contre son front. Luni se massa la mâchoire.

— Oh. Ida et Hedda ont trop parlé, c’est ça ? Ce sont de parfaites commères. J’aurais dû m’en douter.

— N’essaie pas de détourner la conversation, Luni ! Qui est Atalante ?

La voix de l’orpheline s’éteignit, lavée de son assurance, et sonna à son oreille comme le jappement d’un chiot. Un cri plaintif, misérable, ridicule. Elle se détesta à nouveau.

Luni soupira.

— Je suppose que je ne l’ai pas volée. Tu es trempée, Nana. (À l’évocation de ce sobriquet dont Anna-Maria l’avait également gratifiée, un frisson saisit la silfine.) Je vais appeler Karol, pour qu’il nous fasse du thé et allume un bon feu dans la cheminée. Rentrons dans le salon, je te donnerai toutes les explications que tu voudras.

Dépouillée de ses forces, elle se laissait guider par les paumes nerveuses de son hôte.

 

Étendue sur un divan parme, une couverture chaude autour de sa nuque et une tasse fumante entre les doigts, Keina promena son regard sur le mobilier simple et coquet de Luni. La lueur du foyer mordait les contours de la pièce dans un halo flammé qui vacillait au gré du hasard. Au-dehors, l’orage lançait ses armées de Walkyries sur les montagnes.

— L’as-tu rencontrée ? déclara abruptement Luni, installé sur une chaise de paille, le buste penché en avant et les mains jointes entre ses cuisses.

Son invitée leva sur lui un œil perplexe.

— Atalante, poursuivit-il en guise d’explication.

Elle haussa les épaules et répondit d’un ton las :

— Bien sûr que non, j’ignore même qui elle est ! Je voulais revoir Anna-Maria. Je voulais connaître son histoire.

— Tu l’as retrouvée ? Que t’a-t-elle dit ?

— Pas grand-chose. Que je devrais partir. Que Nephir possède des yeux au Royaume. Personne ne daigne me parler autrement que par énigme !

Keina ramassa contre elle ses pieds nus – ses bottines trempées gisaient avec sa cape dans le vestibule – et se pelotonna un peu plus dans le creux du divan. Cette attitude défiait toute bienséance, et aurait octroyé un haut-le-corps à Georgianna, mais elle s’en moquait.

— Anna-Maria n’a plus toute sa tête, tu…

— Qui lui a fait ça ? Comment a-t-elle perdu la raison ?

Les deux questions fusèrent entre ses lèvres, ne laissant guère le temps à Luni d’achever. Il darda un regard fuyant vers les éclairs qui zébraient les carreaux de sa porte-fenêtre et reprit d’une voix plus douce.

— C’est une drôle d’histoire que ceci. Enfin, plutôt triste, à dire vrai. Anna-Maria aimait éperdument un silfe qui s’appelait Esteban. Esteban ist Caledon.

Luni s’interrompit pour avaler une gorgée. Keina laissa le nom d’Esteban musarder dans son esprit tandis qu’elle humait l’arôme épicé de son thé noir. Elle l’avait entendu à plusieurs reprises dans la bouche d’Anna-Maria, et tentait à présent de se remémorer tout ce qu’elle savait à son égard. Esteban, fils de Caledon. Le tonnerre déchira le silence.

— Esteban paraissait lui-même très épris de la Reine. Mais il avait grandi auprès d’Alderick, qu’il considérait comme son mentor. Alderick était un homme très charismatique. Et quand la guerre a éclaté…

— Esteban a abandonné Anna-Maria pour se battre aux côtés d’Alderick, c’est ça ?

Luni acquiesça, avant de continuer :

— Cependant, Anna-Maria l’aimait toujours. Je pensais… Nous pensions tous qu’elle parviendrait à le détourner de l’influence de son mentor et de sa sorcière de fille. Leur affection semblait si profonde ! Qui aurait pu croire ? (Il hésita un instant, avant de poursuivre avec amertume :) Mais il s’est avéré que les charmes de Nephir supplantaient ceux de Dame Anna.

La phrase fut prononcée d’une voix lente, grave, qui ondoya dans le cœur de la silfine. Un temps. Puis, sombrement :

— Il l’a trahie. De la pire des façons, bien que je ne connaisse point de manières agréables de trahir. Sous prétexte d’un rendez-vous galant, il l’a livrée à Nephir. Naïve et amoureuse Anna-Maria, qui s’est laissée prendre au piège comme une néophyte ! Nephir n’avait qu’une ambition : s’emparer de son diadème et monter sur le trône à sa place. C’est à ce moment-là qu’Alderick a compris à quel point sa fille avait perdu la raison. Et il est probable qu’il ait été encore loin de la vérité. La pauvre Anna-Maria… Avec toute la noirceur de sa magie, Nephir l’a torturée, suppliciée, humiliée, sous les yeux impavides de son misérable amant.

« Nous avons préparé une expédition de sauvetage, composée de quatre personnes : tes parents, Caledon et moi. Quelle honte pour le père, voir son fils à ce point perverti par le charme d’une démone ! Mais Caledon est un homme droit ; il a su garder la mesure de son devoir, et laisser de côté ses sentiments paternels. Lorsque nous avons secouru la Reine, emprisonnée au fond d’une geôle infâme, son esprit n’était plus qu’une guenille, une enveloppe vide. Nephir, avant de nous échapper, l’avait détruite ; elle n’était plus rien. Esteban s’était enfui avec sa noire maîtresse. Nous avons rendu sa tiare à Anna-Maria, et grâce aux pouvoirs de la gemme miraculeuse en son centre, elle a pu se maintenir debout et continuer à gouverner, comme autrefois. Bien qu’elle s’en défende, sa Reine-Sœur Shashana l’a soutenue, et nous avons tous œuvré à donner le change, pour le bien du Royaume. Une fois découronnée, elle s’effondra. Les dernières bribes d’entendement qui lui restaient se brisèrent. Elle devint la pauvresse que tu connais, vivant dans le souvenir d’Esteban et dans le vain espoir de son retour.

— C’est horrible !

L’attention de Keina s’était accrue au fur et à mesure du récit. Elle tenta de se représenter la grande Anna-Maria, du temps de son règne. Du temps de sa raison. Elle s’imagina les deux amants enlacés, promis à un destin tragique. Une si profonde tristesse emplissait les yeux de la démente ! Quelles blessures irréversibles cachaient donc ses propos insensés ? Il l’avait trahie… Il en désirait une autre… Et elle, innocente, qui l’attendait patiemment du fond de son obscure misère.

Keina regretta de ne pas avoir pu – de ne pas avoir su – rester auprès d’elle afin de lui apporter un peu de chaleur. Comme elle devait en manquer dans sa funeste et glaciale demeure !

— À la fin du conflit, Esteban et Nephir ont été bannis, comme il se doit. Et… (hésitation, subtile) Et nous nous sommes évidemment assurés qu’elle ne pratiquerait plus sa magie sur personne, reprit Luni après quelques secondes de silence. Comprends-tu à présent pour quelles raisons nous nous sommes battus ?

La silfine acquiesça.

— Et Atalante ? demanda-t-elle alors. Qui est-ce ? Pourquoi ne puis-je pas lui parler ?

Une ombre passa sur le visage de Luni, tandis qu’il répliquait :

— La quatrième.

— La quoi ?

Keina fronça les sourcils. La foudre illumina ses traits attentifs.

— Ils étaient quatre. Alderick, Nephir, Esteban et Atalante. Les quatre rebelles qui ont mené la guerre jusqu’à son paroxysme. Atalante, la quatrième, était la maîtresse d’Alderick. Elle s’est livrée aux Onze, peu de temps avant la dernière bataille. C’est… (Une hésitation, encore) C’est elle qui nous a conduits vers Anna-Maria. On dit qu’elle s’est repentie.

— Elle n’a pas été bannie, comme les autres ?

Mouvement discret de la tête. Une main dans les cheveux. L’orage pesta dans le lointain.

— Elle réside sous la montagne. En recluse. Keina… Si j’ai interdit que tu la rencontres, c’est parce que j’avais peur qu’elle apprenne qui tu es.

— Qui je suis : voilà une question que je me pose également, marmonna l’orpheline en glissant son regard sur le côté afin de ne pas croiser les pupilles perçantes de son hôte. Puis, comme en écho : Sais-tu que j’ai vu les Elfes ?

À sa grande surprise, Luni mima de son menton un geste affirmatif.

— Tu le savais ? Et tu ne m’en as rien dit ?

Keina fit un brusque demi-tour et laissa ses jambes retomber à terre, l’attention soudain retenue.

— Tu ne me l’as pas demandé ! se défendit-il dans une attitude enfantine. Puis, d’une voix plus pondérée : C’est moi. J’ai sollicité Pierre pour qu’il te conduise à eux.

— Pourquoi ? siffla son amie.

— Tu paraissais avoir des difficultés à faire accepter la magie par ton organisme. J’ai pensé qu’ils t’aideraient.

— Oh, parfait ! À présent, monsieur prétend réfléchir à ma place !

De nouveau, elle était furieuse. Quoi ! Ainsi, il s’appropriait des droits sur elle ! Se croyait-il supérieur, pour régenter sa vie de cette façon ? Elle se redressa d’un bond et se dirigea vers la porte-fenêtre, bras croisés sur sa poitrine. La couverture chut au pied du divan.

— Keina…

— Je n’ai pas besoin de ta sollicitude ! cria-t-elle avec force en se tournant vers lui, poings fermés et buste en avant.

— Je suis ton professeur, Keina ! J’ai juste fait ce qu’il me semblait nécessaire !

Luni se leva à son tour et s’approcha doucement. Sa haute stature dominait à présent son amie. Au-dehors, l’orage s’était calmé. Les rayons du couchant trouèrent la voûte de plomb pour envelopper les deux silhouettes d’un halo d’or et de vermeil. L’atmosphère s’apaisa. Durant quelques secondes, ils se contemplèrent en silence, face à face, laissant la lumière découper leur profil, ombres chinoises jouant un drame à la fin incertaine.

Puis, un murmure, comme une confidence au creux de l’oreille :

— Tu es si difficile à saisir, petite fille.

Keina ancra ses yeux noisette dans le regard de Luni, craignant d’y retrouver cette distance qu’elle haïssait. Mais il la scrutait avec un tel désarroi qu’elle sentit une fois de plus ses remparts intérieurs se fissurer.

— C’est tout ce que je suis pour toi ? Une petite fille ? chuchota-t-elle d’une voix cassée par l’émotion.

Un temps. Luni se pencha sur son visage et vint cueillir ses mots avec une douceur qui lui coupa le souffle, cœur palpitant et joues en feu. Jamais jusqu’alors elle ne s’était laissée embrasser avec autant d’appréhension et de désir partagé. Elle glissa une main le long de sa nuque pour le guider sur ses lèvres frémissantes et approfondir l’échange.

Leurs bouches se séparèrent, et Luni posa son front sur celui de Keina.

— Je ne devrais pas, susurra-t-il, comme une excuse.

Son baiser possédait la saveur du Harelbeke qu’il avait l’habitude de fumer, du thé noir et de l’anis. La saveur de l’interdit, également. Un goût étrange et délicieux, qu’elle n’arrivait pas à saisir, mais qu’elle brûlait d’apprécier de nouveau.

— Et si, moi, j’estime qu’il le faut ? lança-t-elle avec une nuance de défi.

Il ouvrit les yeux et promena son index sur la joue de la silfine.

— Keina… Tu n’en as toujours fait qu’à ta tête. Mais que se passerait-il si les gens te savaient seule avec moi en cet endroit ? Je ne suis pas un honnête homme, Nana. Je ne voudrais pas que l’on pense de toi…

Elle lui ferma le clapet d’une nouvelle embrassade, farouche, fébrile, qu’il accueillit avec urgence, comme s’il s’agissait là de la dernière chose à accomplir en ce monde, avant de se séparer à nouveau, haletants, frissonnants.

Mais ce baiser-là n’avait déjà plus le même goût. Une suffocation obstrua la gorge de Keina. Elle chercha à se plonger dans les yeux bleus de Luni, mais ne rencontra qu’une absence qui déchira son cœur comme une lame affûtée. Pour elle ne savait quelle raison, elle se prit à songer à l’amour trahi d’Anna-Maria.

— Non, murmura-t-elle à son tour.

Elle se dégagea de son étreinte, la voix brûlante de colère et de frustration.

— Pourquoi ce baiser ? Tout à l’heure il me semblait percevoir du désir dans ton regard et maintenant je n’y trouve plus que ce détachement que je déteste tant ! Tes lèvres ont un goût amer. Elles m’ont soufflé qu’il n’y aurait pas d’amour entre nous. Pourquoi m’as-tu embrassée si tu ne comptes pas m’aimer ? Me crois-tu assez sotte pour m’accrocher à de vaines promesses ? Tu es un libertin, soit ! Penses-tu que je l’ignorais ? Moi, je suis une femme, Luni, une femme qui aime et qui souffre. Est-ce que tu espérais embrasser la petite fille qui naguère te plaçait sur un piédestal ? Elle n’existe plus, et tu devras t’y faire.

Ce discours la libéra plus vite que la plus cinglante des gifles. Elle serra les poings et les martela sur la poitrine du silfe. Enfin, à bout de force, elle se laissa aller contre son torse. Timide, il lui murmura des mots d’excuse confus et maladroits, une main passée le long de sa nuque et l’autre autour de sa taille.

Pourtant je t’aime.

La phrase s’était glissée au creux de son oreille, hésitante. L’avait-elle réellement entendue ? Non, impossible. Elle leva des yeux soupçonneux, mais il n’y avait plus que du désir dans le regard de son confident. Étrangement triste et heureuse à la fois, elle tourna le menton vers l’extérieur et observa le soleil qui enroulait ses lacets sur les toits cuivrés de l’Aile Noire.

— Demain, nous serons en septembre, déjà, dit-elle simplement, comme une bribe de conversation lancée au hasard, tandis qu’il la couvrait de baisers ardents.

Puis elle ferma complètement les paupières pour s’abandonner dans ses bras.

 

 

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