Chapitre 1

Le silence du grand vide était absolu. Laomeht n’entendait que les battements de son cœur dans sa poitrine et le chuintement de sa respiration.

Comme à chaque sortie, ses autres sens s’étaient faits plus aigus en compensation. Il percevait avec une intensité nouvelle la solidité de l’armure de cuir qui l’enserrait du cou jusqu’aux pieds et la douceur de la fourrure du chucret posé sur sa tête. Les petites pattes de l’animal agrippaient son crâne avec nervosité, mais détermination. Sa longue queue plate était plaquée sur la bouche et le nez de Laomeht. Elle lui procurait l’oxygène dont il avait besoin.

Les chucrets étaient des créatures incroyables. Sans eux, jamais leur peuple n’aurait pu s’aventurer dans le grand vide. Laomeht osa une gratouille de sa main gantée. Le chucret tressaillit. Son corps vibra sous l’effet d’un trille que le silence avala tout entier.

Prudemment, Laomeht retrouva sa prise sur le garde-fou. Le chariot fendait le grand vide avec rapidité. Il ne voulait pas risquer d’être désarçonné.

À leur droite, le spectacle du vide était à couper le souffle. Aux noirs profonds se mêlaient des volutes de violet et des explosions de pourpre. Les couleurs, plus belles et vibrantes que celles de n’importe quel joyau, émouvaient l’âme et enchantaient la chair.

Certaines de ces figures, comme l’Œil Écarlate, avaient guidé les chasseurs aussi longtemps que remontaient leurs souvenirs. D’autres, comme ce nuage violet que Laomeht avait repéré une quinzaine plus tôt, étaient plus éphémères. La première fois qu’il l’avait vu, il avait vaguement la forme d’une épée ; c’était pour cela qu’il s’y était intéressé. Depuis, il avait dérivé à l’autre bout du ciel et ne ressemblait plus à grand-chose.

Malgré la vitesse à laquelle le chariot se déplaçait, la vue ne changeait pas. Les dimensions du grand vide étaient si immenses qu’elles se riaient de leurs efforts.

Inévitablement saisi de vertige, Laomeht se détourna.

De l’autre côté, le gigantesque flanc de l’hôte les écrasait de sa surface pâle. Le grain de sa peau défilait à quelques encablures du chariot. Droit devant eux, à des centaines de kilomètres, la protubérance de l’une des colossales nageoires se profilait. Derrière eux, on pouvait presque apercevoir la courbure d’un œil.

À l’intérieur de ce géant qui fendait le néant, des millions de vies suivaient leur cours. Des ruisseaux chantaient, des arbres bruissaient dans le vent, des bêtes paissaient, des oiseaux s’envolaient, des enfants jouaient dans les rues, des hommes et des femmes travaillaient aux champs et commerçaient.

Le partenaire de Laomeht le poussa du coude. Il désigna leur cible du doigt.

La vue de Jebellan était outrageusement bonne. Laomeht dut plisser les yeux pour le remarquer à son tour : plus haut, une étendue de peau avait foncé, signe que le sang n’irriguait plus la zone. Jebellan orienta le chariot dans cette direction.

Je vois un charognard.

Cette communication télépathique avait été transmise par le chucret de Jebellan à celui de Laomeht. Elle débordait de dégoût et de colère. Laomeht connaissait peu de chasseurs qui détestent autant les charognards que Jebellan.

Un seul ? rétorqua-t-il. On arrive à temps ! Si ce n’est qu’un éclaireur, ce sera vite fait.

Jebellan ne répondit pas à sa tentative d’optimisme. Laomeht secoua la tête en souriant.

À mesure qu’ils approchaient, il commença à distinguer l’éclat du charognard. Grouillant comme un gros ver, la créature dévorait la chair nécrosée avec un empressement goulu. Le rouge incandescent de sa longue silhouette serpentine se découpait dans l’obscurité.

Jebellan bondit du chariot comme un rapace fondant sur sa proie. Laomeht immobilisa leur véhicule avant de le suivre. Il prit un autre vecteur d’approche, barrant la route au charognard. Ils ne pouvaient se permettre qu’il fuie et aille alerter sa meute.

Jebellan saisit l’épée accrochée à sa taille et la brandit devant lui. Son élan enfonça la lame jusqu’à la garde dans l’exosquelette. Il avait visé le point faible juste derrière la tête.

Le charognard, pris par surprise, se débattit. Sa gueule s’arracha à l’hôte et tenta d’atteindre Jebellan. Au fond de son gosier brûlait l’éclat d’un feu de forge, mais déjà il s’amenuisait.

Lorsque la lueur s’éteignit et que le charognard ne bougea plus, Jebellan planta un pied contre la chitine et dégagea son arme. Le cadavre, devenu noir, flotta au loin et disparut bientôt.

Ça, c’était rondement mené, dit Laomeht. Si seulement c’était tous les jours aussi simple.

Tu t’ennuierais.

Sans aucun doute !

Jebellan était plus détendu à présent. Laomeht se permit une pirouette en guise de célébration. Il y avait quelque chose d’euphorique à évoluer ainsi, libre de toute gravité.

Il retourna au chariot et attrapa deux des seaux harnachés à l’armature.

Allez, terminons le travail. Ma douce Natesa m’attend à la maison.

Il dériva jusqu’à Jebellan et lui offrit l’un des seaux. Ils déroulèrent les tuyaux.

Tu as dit ça juste pour qu’elle t’entende, dit Jebellan. J’espère que tu n’es pas dupe, Natesa.

Tu as le romantisme d’une bouse de loron, rit-il.

Le sang d’hôte jaillit des tuyaux, luisant d’une étrange luminescence. Ils le répandirent sur la zone nécrosée, imbibant la blessure déchiquetée laissée par les mâchoires du charognard.

Et qui te dit qu’elle nous regarde, d’ailleurs ? reprit Laomeht. Oh, mais bonjour à tous nos spectateurs ! C’est une magnifique journée dans le grand vide, le temps est sec avec une petite pointe de vents cosmiques. D’excellentes conditions pour une petite balade !

 

Imes quitta la projection mentale d’une pensée. Les mots de Laomeht s’estompèrent, laissant place au silence dans sa tête.

Il soupira, mécontent. Il détestait lorsque Laomeht faisait ce genre d’apartés.

Il aurait pu rester allongé là sans bouger, mais un trille lui fit ouvrir les paupières. Le ciel au-dessus de lui avait commencé à s’assombrir. L’hôte se préparait à dormir, et avec lui, c’était tout leur univers qui glissait paresseusement vers la nuit.

Deux grands yeux sombres envahirent soudain son champ de vision. Son chucret, Pan, émit un nouveau trille interrogatif. La brise du soir ébouriffait sa fourrure auburn. Imes tendit la main. La boule de poils se pâma d’aise sous ses caresses, tant et si bien qu’elle finit par tomber de la poitrine d’Imes. Il roula des yeux. Pan était un hédoniste.

Il s’assit et secoua les feuilles qui s’étaient prises dans ses cheveux. Les herbes hautes avaient avalé Pan. Un frémissement non loin trahit sa présence. Sans doute avait-il trouvé un insecte à observer.

Il songea à le rappeler, mais à quoi bon ? Laomeht et Jebellan en auraient encore pour un moment à baigner la blessure de l’hôte. Il aurait aimé profiter de leur trajet de retour ; c’était ses moments préférés, ces longues traversées silencieuses enveloppées par la lumière chatoyante du vide. Mais il n’était plus d’humeur. Et puis, il traînait ici depuis un peu trop longtemps.

— Imes !

Comme pour lui donner raison, cette voix résonna dans les champs, le rappelant à ses devoirs. À contrecœur, il se releva. L’homme trapu qui remontait le chemin l’aperçut.

— Ah, te voilà ! Où étais-tu passé ?

Imes siffla pour ramener Pan à ses talons. Il s’approcha. Son père arborait un visage jovial, mais marqué par le temps et la fatigue. De nombreuses sources d’inquiétude au cours de sa vie avaient blanchi ses cheveux avant l’heure. Sa femme l’avait quitté tôt, le laissant seul à élever deux enfants, et il s’obstinait à n’engager que le strict minimum de personnel à la ferme.

Imes se laissa scruter sans répondre. Il regrettait de s’être autant attardé. Il savait déjà ce qui allait suivre.

— Tu faisais une pause ? dit Sidon, sa grosse voix se faisant plus tendre. Si tu es fatigué, tu ne devrais pas aller au hangar demain. Tu en fais beaucoup trop, Imes. Il y a bien assez de travail ici sans que tu ailles en chercher ailleurs.

Le cœur d’Imes se serra.

— Ça va, murmura-t-il.

Il désigna Pan. Planté sur sa chaussure, le chucret dévisageait Sidon.

— Je parlais juste avec Laomeht.

Ce n’était qu’un demi-mensonge. Ces moments où il suivait les sorties de Laomeht étaient ceux où il se sentait le plus proche de lui, bien plus que lors de leurs conversations télépathiques.

Le visage de Sidon s’adoucit.

— Comment ça va, lui ?

— Bien.

Peut-être aurait-il dû ajouter quelque chose, s’assurer que le sujet était correctement dévié. Mais si Imes n’était pas un grand bavard en temps normal, c’était encore plus vrai en présence de son père. Aussi l’émotion de Sidon ne dura-t-elle pas autant qu’il l’avait espéré.

— Bon, dit-il avec un hochement de tête bourru. Mais ton frère devrait savoir que tu es occupé pendant la journée. Ne le laisse pas te distraire, la prochaine fois. Les lorons ne vont pas se traire tout seuls.

Imes acquiesça. Sidon lui ébouriffa les cheveux.

— Au travail, mon garçon !

Il s’éloigna d’un pas alerte, sans remarquer le regard éperdu qu’Imes posait sur son dos. Il ne le remarquait jamais. Tous les mots qu’Imes brûlait de lui dire se tordaient dans sa gorge comme des anguilles. Il savait qu’il ne les prononcerait pas. Ni aujourd’hui, ni aucun autre jour.

Il baissa les yeux sur ses mains. Des mains calleuses, aux ongles cernés d’une trace de terre qui ne partait pas, peu importe combien il frottait. Des mains de fermier. Des mains qui auraient pu être celles d’un étranger.

Les mains de Laomeht lui apparurent à leur place. Gantées de cuir, sombres contre la peau pâle de l’hôte qu’elles flattaient avec référence.

— Arrête, Pan, murmura-t-il d’une voix brisée.

Le chucret interrompit aussitôt la projection. Il déploya ses fines ailes translucides et se hissa poussivement à sa hauteur. Imes le prit dans ses bras et enfouit son visage dans la fourrure douce. Pan émit un roucoulement peiné.

Il était le seul à percevoir ce qu’Imes n’avouerait jamais tout haut : que son cœur appartenait au grand vide.

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LauLCas
Posté le 07/07/2020
Fascinant ! Et la première phrase est autant accrocheuse que belle... Je suis conquise par ce monde qui n'a pas l'air facile à vivre et je suis pressée d'en découvrir plus !
Je t'avoue avoir été un tout petit peu destabilisé à cause du changement de POV entre les deux frères, mais quand on comprend que la télépathie est possible, ça va !
J'adore l'idée du chucret... Il s'appelle Pan, comme le Pan de Lyra dans la Croisée des Mondes ? Petit clin d'oeil ?
J'aime beaucoup ton écriture et je m'en vais lire la suite avec plaisir !
Dragonwing
Posté le 18/07/2020
Ah tiens, je n'avais absolument pas pensé à ce parallèle ! Le client d’œil était complètement inconscient. ^^; Merci de me l'avoir signalé, maintenant que tu le dis, c'est évident.
Je suis contente que la première phrase accroche, et le reste aussi, apparemment ♥ Mais oui, je conçois que le changement de point de vue ne soit pas simple, haha.
Sunny
Posté le 08/06/2020
Hello,
Ravie de te revoir publier ici ! Ca me poussera peut être d'ailleurs à cesser de délaisser les autres excellentes fictions hébergées ici... Je n'ai pas eu trop de mal à me faire une représentation mentale de l'univers que tu nous présentes, pour le moment en tout cas, bien que l'image que je m'en fais s'appuie sans doute cependant beaucoup (trop ?) sur deux ou trois références fictionnelles que j'ai en réserve (dont le DA La Planète au trésor, haha). A voir pour la suite. Beaucoup de mystères dès ce premier chapitre, j'ai hâte de savoir ce que tu nous réserve. Je les vois mi- petits singes mi- chauve-souris, les petites bêtes.
Dragonwing
Posté le 15/06/2020
Je n'ai jamais vu "La Planète au trésor" et je le regrette beaucoup ! Il va vraiment falloir que je mette la main dessus un de ces jours. Merci pour ton commentaire, ça fait plaisir de revenir dans le giron de PA ♥
LaPlumeFrustree
Posté le 06/06/2020
Je suis venue lire par curiosité, eh bien je ne suis pas déçue ! Le début est un peu déroutant car on n'est pas familiarisés avec l'univers et ses particularités, mais avec le recul celui ci s'annonce tout à fait fascinant ! Si je ne me trompe pas, l'humanité vit à l'intérieur d'un hôte gigantesque qui vogue dans le grand vide et qui est attaqué par des charognards. Étonnamment, dans cette étrange combinaison, ce sont les chucrets que j'ai le plus de mal à me représenter... En fin de compte, si je devais émettre une critique, c'est l'immersion plutôt brutale pour ma part, à savoir que la représentation mentale est très compliquées au début. Ce n'est que grâce aux descriptions apportées par le pdv de Imes que j'ai réussi à m'illustrer le décor de ce premier chapitre. Bon premier chapitre d'ailleurs et très fluide ! Personnellement, ça me donne envie de découvrir la suite
Dragonwing
Posté le 07/06/2020
Merci pour ton retour ! Je me doutais que ce début serait assez brutal, et le fait que le premier chapitre soit très court n'aide pas. J'espère que la suite aidera à mieux fixer le décor, mais clairement c'est quelque chose auquel je dois faire attention. Contente que tu aimes en tout cas !
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