Chapitre 0

Quelque part, au beau milieu de la Sibérie. Avril 1991.

 

Les doigts de Morgan effleurèrent la surface lisse des os qu’il venait de découvrir. Le squelette était tellement grand qu’il fit plusieurs pas pour en atteindre le bout. Des bosses, des cavités, une gueule fermée, composée de milliers de dents - toutes intactes - et cette longue queue protégeant son bien le plus précieux. 

Un Dragon s’étendait sous ses yeux.

Son cœur s'emballa et ses yeux s'agitèrent. Ses lèvres retinrent un cri de désespoir. Le sorcier leva sa main et une flamme naquit au bout de son index. La pénombre s’éclaira. Les écailles de l’œuf étaient de la même teinte que celle de la roche. Morgan remarqua une fêlure. Il approcha son visage pour l’inspecter et observa son sommet… absent.

En s’aidant des os de la queue de la bête, il arriva à se hisser et à illuminer l’intérieur de la coquille vide. Son cœur cogna. Ses yeux s’embrumèrent. Son souffle commença à lui manquer. Ses jambes se firent faibles. Morgan s’effondra dans la neige molle, une main sur la poitrine. 

Les flammes du sorcier s’éteignirent et la noirceur de la grotte recouvrit ses larges épaules. Recroquevillé sur lui-même, il se redressa malgré la douleur qui lui déchirait les entrailles. Il rampa à moitié jusqu’aux pattes arrières du Dragon mort et s’assit. Son dos fut meurtri par les griffes puissantes. Son souffle toujours court, il tenta de se calmer. Une main, plongée dans la poche de son pantalon treillis, rencontra son paquet de cigarettes. 

Un bref instant, son visage, encadré par de mèches noires, se détacha du reste de la grotte. La fumée âcre expirée par sa bouche lui piqua les narines. Son rythme cardiaque diminua. Un bip retentissant résonna, ne le laissant pas profiter de ce moment de quiétude.

Morgan s’avança vers l’appareil. Le bout d’os qu’il avait raclé et le morceau d’écaille qu’il avait prélevé n’avaient aucun lien de parenté. Un mâle qui avait tenté de protéger un œuf qui ne lui appartenait pas.

Le sorcier soupira et se rassit dans la neige. Les genoux croisés devant lui, son regard se perdit dans l’immensité de la cavité, juste éclairé par le halo de lumière de l’ordinateur, modifié magiquement. Le nuage blanchâtre de son souffle vogua jusqu’au fond de la grotte et ses iris vermeils furent attirés par une chose dissimulée sous la gueule du Dragon.

Il se redressa, écrasa sa cigarette dans la neige et se leva. La tension dans ses muscles le fit grimacer. Une dizaine de parchemins se dévoilèrent sous la mâchoire imposante de la bête. Morgan s’en empara. Une fois proche de la seule source de lumière, il s’assit et ses yeux parcoururent l’écriture fine. Ce dialecte, il ne le connaissait pas, pourtant, sans s’en apercevoir, il réussit à le comprendre. Un murmure rampa dans la grotte, soufflant son prénom. Ses poils hérissèrent, sa nuque se raidit. Un tourbillon de chaos lui saisit les tripes. Il relut une nouvelle fois. 

« Depuis plusieurs jours, le froid et la faim me collent à la peau comme le sang séché sous mes ongles. Épuisée, je me suis assoupie à la lisière d’une forêt. Ce n’est qu’une halte, rien d’autre. Je dois aller à l’est, toujours plus à l’est. D’après les écrits des Anciens, il y a une colonie là-bas. J’espère que je retrouverais mes semblables.

Pour l’instant, j’ai faim. Ma transformation m’a rendue faible. Le soleil brûle ma peau. Je suis si blanche que je ressemble à un esprit. J’ai effrayé deux enfants, un frère et une sœur (d’après ce que j’ai compris). Ils se sont enfoncés un peu plus loin dans la forêt, avant que je ne les prévienne de la maison étrange que j’ai aperçue. »

L’index de Morgan caressa les premiers paragraphes et continua sa lecture.

« Une vaste plaine à l’herbe rase et jaunie s’étend juste après la bordure des arbres. Au loin, un minuscule village aux cheminées fumantes me paraît accueillant, mais j’ai si peur après ce qu’il s’est passé.

L’odeur du troupeau de moutons qui sont dans la prairie m’a fait vomir. J’ai aperçu le berger. Le sifflement rappelant son chien, venu rôder près de ma cachette, m’a percé les tympans. L'homme me paraît assez jeune. La lumière qui se reflète dans sa chevelure est telle du feu. Ses yeux noisette n’ont pas l’air agressifs. Le regard chez les gens m’apprend beaucoup. La tristesse lui colle à la peau. Je suis fascinée par cette mâchoire carrée où une légère fossette se dessine. »

Morgan s’interrompit une nouvelle fois, étonné. Un sourire mûrit sur ses lèvres. Son visage était identique à celui que la femme décrivait.

« J’ai si faim. Je n’ai pas pu résister. J’ai tué un mouton à l’arrière du crâne avec ma griffe noire. J’ai caché les os sous un arbre. »

Une traînée marron soulignait le passage que Morgan venait de lire. Son nez se fronça. 

« Le berger m’a surprise. Mon cœur a cogné si fort dans ma poitrine que j’ai eu mal aux côtes. Il m’a donné son nom : Sören ».

La gorge du sorcier se serra. Sa main froissa le feuillet qu’il tenait. Sören Hulriche. Son ancêtre. C’était à cause de lui que Morgan et d’autres étaient là, dans ce désert de glace : pour retrouver son grimoire. Ses dents grincèrent en pensant à celle qui gérait son équipe. Elle avait connu Sören de son vivant, mais elle avait, soi-disant, perdu son livre. Comme s’il allait la croire, après tous ses mensonges. 

Morgan reprit sa lecture, mais découvrit que plusieurs passages étaient gommés par le temps.  

« Il est si gentil avec moi, pourtant je lui ai donné un faux nom. Noire. Je suis l’opposée de ma sœur de cœur qui est morte là-bas. Je l’ai vengée, mais j’ai encore ce goût de cendre dans la bouche. Mon âme sera toujours coupée en deux. J’ai probablement rencontré quelqu’un qui pourra me le recoller. Je crois que c’est ce qu’on appelle de l’amour. C’est intense. »

Le sorcier soupira. La personne qui avait écrit décrivait ensuite des bribes de leur quotidien. Un paragraphe retint son attention.

« Je ne sais plus quoi faire. Sören m’a avoué être un mage de feu. Un mage. Ceux qui ont tué mon clan. Ceux qui nous ont massacrés. Ceux qui ont fait que je suis née, seule, dans cette grotte. Ceux qui ont fait disparaître les Dragons. Les miens. »

Une toux rauque secoua Morgan. Les feuilles se perdirent dans la neige immaculée. Sa vision se brouilla. Il était en possession des écrits du dernier Dragon. Il avait appris la suite de l’histoire. Sören l’avait combattu, à l’aide de huit personnes dont tous n’étaient pas sorciers. N’arrivant pas à le tuer, Sören s'était rendu sous les Montagnes Noires, grâce au portail créé par la maîtresse du temps et de l’espace et avait récupéré un anneau. Ce bijou permit aux neuf d’emprisonner le Dragon dans un immense œuf aux écailles aussi rouges que des milliers de rubis, cerclées d’or. D’après leurs récentes recherches, il se situait en ancienne Mésopotamie. Là où la magie était née.

Deux ans plus tard, le chaos dévora Sören. Il assassina six personnes de son groupe. Les absents étaient repartis dans leur pays. Personne ne sut ce qu’ils advinrent d’eux, ni qui ils étaient réellement.

Le mage de feu fut condamné par son Jarl à l’errance. Grâce à un autre banni, il gagna les côtes du Royaume d’Angleterre et combattit auprès de ses frères d’armes. Beaucoup de livres racontent l’histoire des Vikings. Sören ne rentra jamais au Danemark.

Le cœur de Morgan se perça. Le flot de larmes qui glissait sur ses joues se mélangea aux mots de celle qu’il aurait aimée rencontrer. Il attrapa son couteau de chasse. La douleur était trop difficile à digérer. Il ôta son épaisse veste, souleva la manche de son pull. Il n’avait qu’à suivre le tracé sur son bras. Ce n’était pas la première fois, il espérait que ça serait, enfin, la dernière.

Il ne sentit pas le froid de la neige quand son corps s’écroula. Son regard se perdit dans la chevelure de miel de la sorcière qui l’accompagnait. Elle éclaira ses ténèbres.

— Merde, Morgan ! Tiens bon, je vais te ramener à la base et te soigner. Tu ne peux pas crever là.

Elle tendit la main. Un portail noir aux bordures violines déchira l’espace. Un vent glacial hurla à leur fendre l'âme. Mira saisit son ami par le col et glissa son bras derrière son cou. Malgré le poids à soulever, elle réussit à le téléporter intact jusqu’au camp. 

 

*

 

— Lydia, pourrais-tu me passer tes traductions, s’il te plaît ?

— Bien sûr.

— Merci.

 

L’oracle se saisit des documents. Elle connaissait l'écriture de Sören sur le bout des doigts.

« Deux ans se sont écoulés depuis que je l’ai enfermée avec les huit autres. Tous sont repartis vivre leur petite vie tranquille, alors que moi, je suis à nouveau seul ! Encore et toujours la solitude ! Jamais cette chienne ne me quittera. Bordel, même si c’était un Dragon qui avait pris forme humaine, je l’ai aimée. “Incontrôlable” m’ont-ils seriné. Je l’ai provoquée, pour voir ce dont “Noire” était capable. Je ne connaîtrais jamais son véritable nom.

Dans ce groupe, j’avais une amie. Elle devait lui proposer de venir s’abriter dans son royaume, mais poussée par les autres, elle a frappé Noire de ses éclairs sans aucune retenue.

Jamais je ne leur pardonnerai, je les tuerais tous !

J’obtiendrai ma vengeance ! »

 

Elle savait ce qu’il s’était passé ensuite quand il avait atteint les Montagnes Noires. Ses yeux s’attardèrent sur les dernières phrases.

« Seule la solitude m’attend. Je n’ai d’ailleurs plus de foyer. »

 

Un grand fracas l’interrompit. De l’autre côté de la porte de métal, dans l’infirmerie, Morgan était revenu avec Mira. L’oracle recula de deux pas et son visage devint invisible depuis le hublot.

— Lydia, tu devrais rentrer. James a peur pour toi au vu de ton état.

— Je suis juste enceinte, ce n’est rien du tout.

 

L’oracle saisit la main douce de la sorcière et grimaça.

— Je dois te laisser, bredouilla-t-elle.

— Tu t’en vas déjà ?

— Oui, j’ai un rendez-vous.

— Ne me dis pas que tu le revois ?

 

Lydia soupira et fronça les sourcils.

— C’est absurde, il te fait du mal, sans arrêt. Pourquoi tu ne restes pas avec Morgan ?

— Je dois y aller. Tu devrais t’éloigner aussi, Mira et Morgan ont besoin d’intimité. J’ai besoin qu’ils aient de l’intimité.

— Tout ce que tu voudras, Oracle.

 

Lydia sortit du bureau de fortune et l’oracle disparut dans un écran de fumée.


 


 

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