(9)

Par Dan

9

 

16 août 1990

 

— Un homme-lézard ? répéta-t-elle.

Autour d’eux, une brise légère agitait les feuilles des eucalyptus aux troncs à demi épluchés, quelqu’un avait oublié d’éteindre la radio dans la maison d’à côté où Vincent Lagaf’ éclipsait les échos de la guerre du Golfe et, soudain, l’idée d’une créature maléfique surgie de la forêt parut tout à fait probable à Célestine.

Mais les enfants avaient l’air gênés, désormais.

— C’est pas grave. C’est juste…

— On peut vous aider, monsieur ?

Un voisin avait interrompu le flot des pronostics concernant le sexe et le prénom du bébé McKenna ; verre et cigarette dans la main droite, main gauche dans la poche du bermuda, il observait l’entrée de l’aire de retournement ceinte par des murets crépis et des haies de lauriers roses. Dans le contre-jour, un homme immobile.

Ses mains. Ce furent ses mains qui accrochèrent le regard de Célestine : le soleil rasant l’empêchait d’en distinguer les détails tout en soulignant leurs contours accidentés. Les enfants reculèrent derrière Célestine, qui avait fait un pas en direction de l’homme et attiré son attention lorsqu’il dit du bout des lèvres :

— We were wrong. We were wrong and the world will end because of us.

Célestine n’avait que de vagues notions d’anglais, mais à son ton, il ne leur offrait probablement pas du turrón ; impression accentuée lorsqu’il détourna le visage dans la lumière dorée et qu’une larme roula de sa pommette saillante à sa mâchoire ciselée. Quelques secondes plus tard, l’inconnu fit volte-face et disparut derrière les oliviers qui marquaient la limite de la civilisation.

— Attendez !

Sous les regards ahuris des rassemblés, Célestine s’élança dans son sillage. Elle connaissait tous les chemins de promenade dans la garrigue, tous les raccourcis entre les enclos des ânes et les plantations d’amandiers, mais l’inconnu avait pris de l’avance et aucune trace de passage récent n’était visible dans la terre tannée par les sabots et les chaussures de randonnée. Célestine ralentit alors à la lisière de la pinède et tendit l’oreille. Elle captait quelque chose, oui, presque noyé sous les notes de la sardane qu’on dansait au village. Un bruit persistant.

Elle reprit sa course, guidée par ce grésillement qui n’était ni celui des lignes à haute tension ni celui des grillons, et qui s’intensifiait. Le crépuscule sembla bientôt en vibrer et, quand Célestine déboucha dans une clairière toute proche du terrain vague où les enfants du lotissement avaient l’habitude de jouer, sa source ne laissa plus guère de doute.

Une cascade de lumière mauve tranchait l’obscurité des sous-bois comme une plaie, haute de peut-être deux mètres. À travers ses palpitations aveuglantes, Célestine croyait d’ailleurs discerner des bords déchirés, comme ceux d’une brèche, ou d’une déchirure, au fond de laquelle brûlait un feu obscur.

— Qu’est-ce que…

L’excitation crépitant jusqu’au bout de ses doigts, Célestine fit le tour de l’étrange colonne de clarté ; mais il n’y avait pas d’envers à l’ouverture, seulement la même fenêtre sur les ombres.

Cas extrême de feu follet ? Foudre en boule ? Gisement de forces telluriques ? Célestine essayait d’en mémoriser toutes les nuances et tous les détails, observant autant le froissement de l’atmosphère au sommet de l’échancrure que les marques brouillonnes à sa base. Étaient-ce des empreintes de pas qu’elle distinguait ici ? Et là, des sillons étroits, comme si on avait gratté la terre à mains nues.

Rassemblant sa longue jupe plissée dont les perles et les broderies bohèmes avaient récolté toutes les brindilles du maquis, Célestine s’accroupit près des stries : parfois profondes d’un bon centimètre et doublées de lignes sombres qui ressemblaient à s’y méprendre à du sang séché. Si près de la porte de lumière, son brun se parait de minuscules reflets d’améthyste. Intuition, sagesse et magie, en lithothérapie.

Célestine fouilla sa poche et ses doigts moites trouvèrent la liasse de brouillons qu’elle avait noircie pendant plus de deux semaines, étoffant chaque jour les précisions du ciel et les fluctuations de l’énergie grâce aux signes de plus en plus clairs qui lui parvenaient. 16 août 1990, 16081990, additionné, 34, additionné, 7. Forme du sacré, union de la trinité et de la matière, symbole d’esprit, de connaissance de soi, mais aussi de solitude et de renoncement. Lion ascendant taureau – si les prédictions horaires de Célestine se vérifiaient – endurance, organisation, méthode, logique, science.

Prédiction du jour : rupture.

Ses yeux firent la navette entre la brèche et les feuilles froissées. Comme elle possédait une copie propre du thème astral qu’elle comptait offrir aux McKenna – et qu’elle ferait peut-être mieux de garder pour elle, tout bien considéré –, elle les roula en papillote et approcha précautionneusement. L’accroc dans le tissu du monde sembla vrombir plus fort lorsque le papier frôla ses franges. Aux doigts et au poignet de Célestine, ses bagues et ses bracelets se mirent à vibrer.

Le cœur battant, elle termina son geste. Patienta. Guetta. Et comme rien ne se produisait, elle plongea la moitié de l’avant-bras dans la lumière violette.

Il ne faisait ni chaud ni froid, de l’autre côté : il faisait vide. Des picotements furieux couraient sur sa peau et, avant que Célestine ait pu rassembler le courage d’y passer la tête, une secousse lui arracha un cri et ses papiers de la main. Elle attendit dans l’espoir et l’horreur que quelqu’un les lui renvoie, assise sur ses talons, massant distraitement ses joues qui fourmillaient.

Toujours rien.

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Kevin GALLOT
Posté le 30/04/2021
"Intuition, sagesse et magie, en lithothérapie."
"34, additionné, 7. Forme du sacré"
"Lion ascendant taureau"

Mais looool !

Salut Dan ! Retour très prometteur à l'époque initiale du récit ! Mais qui donc a piqué les notes de Celestine ? Et surtout, quand ? Marty McFly va-t-il utiliser l'almanach des sports pour amasser une fortune en pariant aux courses ?

Bref ça sent encore le paradoxe temporel :D et j'adore ça ! Mais je me gourre peut-être

Je lis la suite !

A+
Dan Administratrice
Posté le 04/05/2021
Hello !

Haha oui j'avoue j'ai bien rigolé en cherchant les prédictions (et puis selon ce qu'on pioche y a toujours moyen que ça colle, c'est tout le génie de la chose !)

Mystère mystère concernant les notes, et le reste d'ailleurs. Mais normalement, pas de paradoxe ! Disons juste... un petit nœud ? xD
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