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Notes de l’auteur : Bonne lecture !

Eloann retrouva Maxence là où il l’avait laissé : dans le bar.

Il avait fait tout son chemin en marche arrière, à contre cœur et en bougonnant, sans réellement prêter attention à ce qu’il se passait sur les pages autour de lui. Se creuser la tête ne fonctionnait pas, il laissait son instinct prendre le dessus et retrouver la voie par laquelle il était venu. Comme si quelqu'un lui avait emboîté le pas et avait pris un malin plaisir à brouiller les pistes, il avait parfois dû chercher un peu les liens qui ne se trouvaient plus au même endroit. Il ne pouvait tout de même pas se plaindre : les liens entre les pages du darknet étaient solides, nombreux et il ne se retrouva pris dans aucun cul de sac. C'était presque plus facile de s'y déplacer que dans certains endroits du darknet.

Le bar était presque vide. Aucun pirate n’était là pour payer les consommations et attirer du monde. Il remarqua sur un grand panneau de liège qui jusqu'alors était caché par la foule, un calendrier des prochaines visites du ransomware avec une petite précision en bas : « Ce calendrier n'est qu'indicatif, l'établissement décline toute responsabilité en cas d'annulation du pirate ». La baron Samedi cuvait dans un coin. S'il était assez majestueux lorsque son long corps était gonflé d'énergie, affalé ainsi sur une table, il ressemblait plutôt à un vieillard.

Cette fois-ci, Maxence qui surplombait la pièce du haut de sa taille de géant n’était pas dans les bras de la serveuse mais derrière le comptoir et l’aidait à nettoyer des verres.

« Qu’est-ce que tu fous encore là ? demanda Eloann en s'approchant, réellement surpris de le trouver à nouveau ici. Je te pensais rentré à la confédération. »

Maxence lui jeta un regard morbide sans répondre.

« Il a cassé un verre » expliqua le petit bonhomme à tête de lutin tout en sautant pour essayer de faire dépasser sa tête du comptoir.

Eloann prit un air perdu et Maxence se résigna une nouvelle fois à lui expliquer la situation.

« Je n’ai pas cassé UN verre, j’ai cassé LE verre. Celui du ransomware sur lequel il était écrit son premier “first”. Il me fait payer la tournée qu’il a offerte pour me punir. Maintenant je suis modérateur du bar, je nettoie les commentaires jusqu’à avoir remboursé ma dette. »

Il saisit un nouveau verre. Eloann remarqua que quelques mots y étaient inscrits : “@deverod tu ne devrais pas dire ça. Il faut être un peu tolérant envers les …”. Maxence les fit disparaître avec un coup de chiffon et empila le verre soi-disant propre sur un tas à côté de lui. Pendant ce temps là, Sabine la serveuse les trier. Ceux qu’elle jugeait propres, souvent les plus sales selon les critères d’Eloann, noircis par les écrits, visiblement poisseux, rejoignaient les étagères après avoir été empilé par le lutin. Ceux qu’elle considérait sales étaient lavés par Maxence et empilé puis remisé dans l’arrière-cuisine.

« Comment savez-vous si un verre est propre ou sale ?

– Il suffit de lire la charte du forum. »

Sur le côté du bar, une affiche parcheminée listait les règles que devaient respecter les utilisateurs :

Pas de respect pour les autres !

Insultes bienvenues, politesse bannie.

Moralisateurs s’abstenir.

Pas de place pour la mièvrerie et la bien-pensance.

Féministes et végan, allez vous faire foutre.

Les femmes peuvent prendre la parole après avoir montré leurs seins.

« Sympa…, commenta Eloann qui comprenait mieux quel genre de "libertés" s'accordaient les utilisateurs. J’ai besoin que tu arrêtes ce que tu es en train de faire et que tu m’emmènes ou bien que tu m’expliquer où est Lana.

– Je crois que tu n’as pas bien compris mon p’tit pote. Je dois une tournée de plusieurs heures dans un bar bondé au ransomware.

– Pour un verre cassé ? Réécrivez first sur un des verres propres et rangez-le avec les autres. Vous lui direz la prochaine fois que vous l’avez retrouvé et que c’était un autre qui s’est cassé.

– Les verres sont rangés au fur et à mesure par ordre d’arrivée ! Il verra bien que le sien et tout au-dessus de la pile alors qu’il devrait être en dessous.

– Rangez-le sous la pile. Comme ça le commentaire sera antidaté. »

Le changement dans l'expression du visage de Maxence trahit qu'il n’avait pas songé à une solution aussi simple. Il attrapa un verre dans propre dans la main du lutin, y gribouilla un “first” et le plaça sous une pile de verre déjà rangé. Puis, il sauta par dessus le comptoir.

« Attendez ! protesta Sabine. J’ai besoin de lui pour m’aider.

– Une autre fois ! »

Les deux jeunes hommes partirent en trombe. Maxence était dans de bien meilleures dispositions envers Eloann à présent qu’il lui avait épargné plusieurs années de travaux forcés.

« Mec. J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle. Je commence par laquelle ?

– La mauvaise. »

Maxence ne savait pas où était Lana. Eloann voyait déjà son dernier espoir s’effondrer.

« Mais je sais comment la contacter. »

Sans attendre la réaction du plus jeune, il traversa un premier lien. Eloann lui emboîta le pas. Le géant évoluait sur le darknet comme un bouquetin en montagne. Ils connaissaient les emplacement des liens, ne cherchait pas au petit bonheur la chance à trouver des hubs assez fournis pour ne pas se retrouver bloqué ou avoir besoin de retourner sur ses pas. Ils ne débarquèrent sur aucun site dangereux ou glauque.

Le jeune néophyte sur ses talons, Maxence finit par débarquer sur une page grouillante de monde.

« Où sommes-nous ?

– Un des plus grand forum du monde.

– Tu es sûr qu’on va pouvoir retrouver Lana dans un endroit pareil ?

– On ne va pas la retrouver, juste lui laisser un message pour que ce soit elle qui nous retrouve. »

Eloann remarqua au sol des milliers de petit post-it, collés les uns sur les autres et formant un véritable tapis de messages. C’était le meilleur endroit pour laisser discrètement un message et le noyer dans la masse.

Maxence en ramassa un au hasard et trouva un espace libre sur lequel il inscrivit : “01001100011000010110111001100001”.

« Qu’est-ce que c’est ?

– Une langue informatique assez ancienne que presque personne ne parle à présent. Pourtant, tout le monde en parle un dérivé sans le savoir. C’est du binaire. Lana le parle aussi bien que sa langue maternelle et guette les messages postés dans cette langue sur ce forum. »

Eloann en avait déjà entendu parlé quand il était plus jeune. Cette langue n'était plus enseignée à l'Université. Si ses souvenirs étaient fiables, il s’agissait plus d’un langage électrique que numérique. Le 0 matérialisait l’absence de courant tandis que le 1 indiquait le courant. Le souvenir d'un vieux film qu'il avait regardé avec son père étant plus jeune lui revint en mémoire. Le héros l'utilisait pour communiquer avec quelqu'un. Il ne se souvenait rien d'autre de l'intrigue.

À la suite de cette ligne de chiffre, le géant ajouta un petit gribouillis dont Eloann ne parvint pas à déterminer la nature : une signature ? un petit dessin ? un amas de lettre ? C’était en tous cas ce que Lana utiliserait pour les retrouver.

 

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