Flottons, mes bons

Ca, en français

Résumé :

Bill, Eddie, Mike, Stan, Beverly, Richie et Ben habitent Derry, dans le Maine ; à eux sept, ils forment les « club des ratés ».

Quelques mois plus tôt, le frère de Bill, Georges, a été retrouvé mort, un bras arraché. Ce n’est pas le premier enfant tué à Derry, même s’ils ont surtout tendance à disparaître. Peu à peu, les sept amis se retrouvent chacun confronté à une étrange créature revêtant l’apparence d’un clown.

Avis :

Je vais ici parler du roman, que je recommande chaudement à chaque fois parce que ce n’est pas exactement un livre d’horreur. C’est une histoire sur l’enfance, sur l’amour, sur l’âge adulte, sur les peurs, sur l’amitié… Avec un clown démoniaque, certes. Mais si deux tomes aussi longs vous rebutent, je vous encourage à voir le film (le plus récent). Voilà.

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Golem, une série signée Murail(s)

Bonjour les Plumes ! Aujourd’hui, je vous présente une de mes séries jeunesse préférée !

Au programme : des jeux vidéos, des ados insupportables, de la pâte à prout, une petite fille malade, un gérant de supermarché con, djeun et cool, un ectoplasme électrique, un prof de Français qui vit toujours chez sa maman, un tueur à gages albinos, une multinationale louche, une réplique de Lara Croft en blonde, une prof d’SVT qui zozote, des coups de flippe, de cœur et de théâtre, des frissons, et enfin des gros fous rires.

Et si je devais résumer, je dirais que GOLEM, c’est l’histoire de Jean-Luc de Molenne, jeune prof dépassé par l’ampleur de la tâche et qui devient ami avec un de ses élèves… Ou non, c’est plutôt l’histoire de cet élève, Majid Badach, qui remporte un ordinateur et qui… Ou alors attendez, en fait c’est l’histoire de cet ordinateur qui contient un jeu vidéo, Golem, qui se manifeste sous forme de bugs et qui va prendre de plus en plus de place chez ceux qui y jouent, et… Rah, non, disons que l’histoire se passe principalement dans une cité et que les habitants observent de drôles de phénomènes qui, euh, qui vont finir par brouiller la limite entre jeu et réalité, mais c’est surtout la faute de la MC, ou alors d’Albert, qui est un clochard au passé, euh, intéressant… Enfin je veux dire…

Bon, ok. Échec total. Prenons ça autrement. Continuer la lecture Golem, une série signée Murail(s)

Les Éveilleurs

 

 

  • Qu’est-ce que tu as contre l’amour ?

Claris s’arrêta net, exaspérée.

  • Mais on s’en fout de l’amour ! Le problème, c’est que les choses vraiment intéressantes, comme les dragons, les quêtes, les épées, les batailles, les stratagèmes, tout ça, ce n’est jamais pour les filles.

C’est par le plus pur des hasards que je me suis lancée dans les Éveilleurs. Le résumé parlait de jumeaux aptes à communiquer télépathiquement l’un avec l’autre… Quel meilleur lancement pour parler de couples, de pairs ?

Clairement, oui, l’univers des Éveilleurs repose sur des liens extrêmement forts tissés entre chaque personnages (et il y en a !). Claris et Jad, d’abord, qui lancent l’histoire ; Claris et Jad, les jumeaux complémentaires. Handicapé par sa maladie de cœur, Jad a grandi dans le calme ; expert en méditation, garçon patient et attentif, il aime s’occuper de ses bonsaïs et lutte contre son mal en pratiquant L’Unir, une méthode de relaxation de leur monde. Puisque son frère ne pouvait plus faire de cheval ou pratiquer l’escrime, c’est Claris qui s’y est jetée corps et âme, ne cessant de courir que pour dévorer des romans, perchée sur une petite corniche.

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Comme un roman – Daniel Pennac

On s’assoit dans le calme, s’il vous plaît ! On cesse de mordre ses petits camarades, on sort une feuille et un stylo, et on ouvre ses yeux et ses oreilles bien grands. Tout le monde est prêt ?

 

Ce cours portera sur Daniel Pennac. Vous devez avoir entendu parler de lui… Un fameux écrivain français… Mais savez-vous qu’avant d’être auteur, il était professeur ? Et que bien avant cela, il a lui-même peiné sur les bancs de l’école ? Qui pourrait mieux nous parler d’apprentissage qu’un ancien cancre devenu prof et écrivain ?

Nous allons nous focaliser, si vous le voulez bien, sur Comme un roman. Cet ouvrage paru en 1992 n’est en fait pas un roman : c’est un essai. Ouh que ce mot est effrayant, mais ne fuyez pas ! L’essai porte sur la lecture et son apprentissage, sur la possibilité pour l’élève d’apprivoiser la Littérature et de se laisser apprivoiser par elle. Un sujet qui m’a parlé, très tôt, puisque j’ai lu ce livre au collège sans encore y comprendre grand-chose, mais déjà fascinée par ce que je comprenais ; un sujet qui vous parlera aussi, chers élèves, je le sais.

Malgré notre amour commun de la lecture, vous avez sans doute, vous aussi, peiné un jour sur un livre imposé par l’école, et compté avec désespoir le nombre de pages qu’il vous restait avant d’en venir à bout.

 

Il semble établi de toute éternité, sous toutes les latitudes, que le plaisir n’a pas à figurer au programme des écoles et que la connaissances ne peut qu’être le fruit d’une souffrance bien comprise. 

 

C’est sur cette souffrance partagée par des générations d’élèves que s’attarde tout d’abord Pennac. Pourquoi l’apprentissage ne pourrait-il pas conjuguer effort et plaisir ? Comment offrir la Littérature aux élèves, non comme une contrainte, mais comme le plaisir qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être ?

Comme un roman revient tout d’abord aux sources. La première expérience de la lecture, c’est l’histoire du soir lue à voix haute. Et puis l’enfant grandit : dans le chapitre 15, que je souhaiterais pouvoir vous citer ici entièrement tant je l’aime, Pennac décrit ce que l’enfant qui lit pour la première fois peut ressentir. Il considère cette étape comme « l’aboutissement du plus gigantesque voyage intellectuel qui se puisse concevoir, une sorte de premier pas sur la lune ».

Un émerveillement qui, pour moi, a duré – pour vous aussi sans doute. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Pourquoi certains enfants perdent cet émerveillement ? Pourquoi certains n’ont-ils même pas l’occasion de l’expérimenter ?

 

Le devoir d’éduquer (…) consiste au fond, en apprenant à lire aux enfants, en les initiant à la Littérature, à leur donner les moyens de juger librement s’ils éprouvent ou non le « besoin des livres ». Parce que, si l’on peut parfaitement admettre qu’un particulier rejette la lecture, il est intolérable qu’il soit – ou qu’il se croie – rejeté par elle. 

C’est une tristesse immense, une solitude dans la solitude, d’être exclu des livres.

 

Passées les premières lectures et désillusions, Pennac s’attaque à ce qui, selon lui, freine la lecture : le dogme. Il faut lire, il faut lire… Et c’est en cherchant à échapper au dogme, consciemment ou non, que les élèves s’éloignent de la Littérature. L’apprentissage de la lecture, la vraie lecture, celle qui nourrit, qui devient vitale, ne peut se faire tant qu’un tel joug pèse sur la conscience des élèves.

 

Tout au long de leur apprentissage, on fait aux écoliers et aux lycéens un devoir de la glose et du commentaire, et les modalités de ce devoir les effrayent jusqu’à priver le plus grand nombre de la compagnie des livres. 

 

Alors Pennac propose, non pas une solution miracle, mais un cessez-le-feu, un premier pas vers les élèves. Une lecture à voix haute, comme celle de leur enfance ; gratuite, offerte, et surtout, sans piège ; pas de fiche, pas de questions de compréhension, juste une lecture dépouillée de tout ce que l’école a une vilaine tendance à greffer au texte.

 

Si les professeurs ont aujourd’hui pour principe d’attaquer une œuvre comme s’il s’agissait d’un problème de recherche pour lequel toute réponse fait l’affaire, à condition de n’être pas évidente, j’ai peur que les étudiants ne découvrent jamais le plaisir de lire un roman… 

(Flannery O’Connor, L’Habitude d’être)

 

La description de la classe où le personnage du prof entame la lecture du Parfum de Süskind (♥) est à la fois hilarante et stupéfiante ; cela pourrait-il être si facile ? Lire aux élèves qui ne lisent pas pour les ramener aux livres ? Réponse : non, probablement pas. Aujourd’hui, de trop nombreux facteurs éloignent les élèves de la lecture, et je ne parle pas là des contenus multimédias auxquels ils ont accès. Je parle de leur situation familiale, de leur rapport aux livres (comment apprendre l’amour des livres à un enfant qui n’a jamais reçu d’histoire du soir ?), de leur relation à l’école (la haine engendre la haine), et aussi tout simplement des multiples handicaps qui peuvent rendre la moindre lecture insurmontable.

Peut-être la Littérature – je lui mets une majuscule, mais la pense dans son ensemble, comprenons-nous bien ; Flaubert à côté de Rowling et Maupassant pas trop loin de Murail – peut-être, donc, n’est-elle pas accessible à tous. Mais je considère Comme un Roman comme un message d’espoir. Pennac n’a pas simplement imaginé ces lectures miraculeuses, il les a vécues en tant que prof. C’est bien qu’il y a une leçon à tirer de son expérience.

Pour lui, la lecture devrait être faite de droits et non de devoirs. Il a donc rédigé la charte des dix droits imprescriptibles du lecteur, dont je vous laisse ici, chers petits élèves, la liste illustrée par Quentin Blake. Ça va vous plaire, croyez-moi. La liste autorise tout. Parce que c’est cela qu’il est nécessaire de comprendre : nous sommes libres de lire et lire nous rend libres.

 

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J’espère vous avoir donné l’envie de courir en librairie vous procurer du Pennac, et peut-être aussi de quoi réfléchir. Vous allez maintenant ranger vos affaires et aller vous défouler en récréation. Contrôle des connaissances dans une semaine.

Il ne me reste qu’à vous souhaiter une belle journée, et à bientôt pour de nouvelles explorations livresques !

Ery

 

(En bonus, une citation qui m’a immédiatement renvoyée à nos lectures d’IRL – je sais qu’elle vous plaira comme à moi :

– Vous allez nous lire tout ce livre… à haute voix ?

– Je ne vois pas très bien comment tu pourrais m’entendre si je le lisais à voix basse…

Discrète rigolade. Mais, la jeune Veuve sicilienne ne mange pas de ce pain-là. Dans un murmure assez sonore pour être entendue de tous, elle lâche :

– On a passé l’âge.

Préjugé communément répandu… particulièrement chez ceux à qui l’on a jamais fait le cadeau d’une vraie lecture. Les autres savent qu’il n’y a pas d’âge pour ce genre de régal.)

Œuvres animalières

 

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Instinct de Vincent Villeminot

« Tim ne garde qu’un souvenir troublant de l’accident. Quand il a repris conscience, il était une bête féroce, avide de chasse et de sang. A-t-il rêvé ? Ce n’est pas l’avis du professeur McIntyre, psychiatre singulier, qui l’emmène dans son institut de recherche où vivent d’autres initiés, tous sujets à des métamorphoses animales. C’est là que Tim rencontre Shariff et surtout Flora, une jeune fille séduisante et insaisissable… »

Vincent Villeminot est de ces auteurs qui ne ménagent pas leurs lecteurs. Qu’importe le sujet, il saura y apporter une touche plus sombre, plus troublante. La transformation animale est ici différente pour tout le monde ; chez certains elle est évitable, pour d’autre c’est un fardeau avec lequel ils leur faut vivre.
Une trilogie prenante, qui a le bon goût de ne pas s’enfoncer dans la facilité, bien au contraire.

 


Le dernier loup-garou de Glen Duncan

« Pourchassé par des tueurs fanatiques qui ont juré de lui trancher la tête, protégé contre son gré par une organisation secrète désireuse de vivre au grand jour, Jake a décidé d’arrêter de fuir. La prochaine pleine lune sera sa dernière.
« Va où tu peux, meurs où tu dois. »
Mais pour le vieux loup-garou suicidaire et blasé, rien ne va se dérouler comme prévu.
Par définition, l’amour est imprévisible. »

Ce roman fut une agréable découverte, notamment grâce au personnage principal dont le cynisme tire des sourires. Ici, les lycans vivent longtemps… très longtemps, et les chasser est un métier qui dure depuis de nombreuses années.
Tome unique.

 


Animorphs de K.A. Applegate

Alors qu’ils décident de couper par le chantier pour rentrer chez eux, Jake, Marco, Cassie, Tobias et Rachel assiste à l’atterrissage catastrophe d’un vaisseaux extra-terrestre. A son bord, le prince Elfangor, du peuple des andalites. Ce-dernier a juste le temps de les prévenir : la Terre est déjà envahie par les Yirks, une race dominante de la galaxie. Pour qu’ils se défendent en attendant de l’aide, le prince Elfangor leur confie le pouvoir de se transformer en animal.

Je ne pouvais pas ne pas mentionner cette série de 48 tomes qui a bercé mon enfance. La transformation animale y est totale : physique et mentale. Les humains devaient toujours lutter contre les instincts primaires, se rappeler qui ils étaient pour ne pas s’oublier dans ce corps qui n’était pas le leur.
Derrière ça on y parlait de familles, d’amitié, de luttes… J’en garde un délicieux souvenir !

 


Fruits Basket de Natsuki Takaya

Tohru Honda, lycéenne, vit sous une tente depuis la mort de sa mère. Recueillie par la famille Soma à la suite de quelques péripéties, elle va accidentellement découvrir leur plus grand secret : treize membres de cette famille sont hantés par l’esprit d’un animal du Zodiaque chinois, dont ils prennent la forme quand une personne du sexe opposé les heurte.

Nous sommes plusieurs Plumettes à éprouver un amour bruyant, larmoyant et éternel pour cette série de mangas. Pourquoi ? Parce que tous ses personnages sont hyper attachants (même les secondaires qui ne sont pas laissés de côté !). Parce que derrière la thématique fantastique de la malédiction animale, Natsuki Takaya aborde des questions qui touchent juste, là au creux du ventre, où ça peut faire mal. Parce qu’entre trois fous rires et deux crises de larmes, ce manga propose aussi de véritables leçons de vie.
Série en 23 tomes. Longueur parfaite, fin parfaite. Je vais me les relire, tiens.

 

Les Fourmis de Bernard Werber

Dans le monde que nous connaissons, Jonathan Wells hérite de la maison de son oncle biologiste Edmond Wells. Rapidement, il s’avère que la cave cache de nombreux secrets, et toutes les personnes qui tentent d’y pénétrer disparaissent les unes après les autres.
Dans le petit monde méconnu des fourmis, 327è part en expédition avec vingt-huit de ses congénères. Alors qu’elles sont en train de rentrer à Bel-o-kan, leur cité, quelque chose de très rapide les attaque et tue toutes les fourmis de l’expédition, à l’exception de 327è qui se lance dans une enquête pour protéger sa fourmilière.
Entre énigmes et chausse-trappes, les humains et les fourmis vont être confrontés à des épreuves inédites.

Ce roman m’a complètement passionnée – il fait partie de ceux que je ne suis pas parvenue à lâcher, même pendant les cours. Ce qui fait son originalité, bien sûr, c’est cette immersion dans la vie d’insectes dont on ne soupçonne pas l’intelligence. C’est sans doute romancé, mais j’ai trouvé ça très réaliste et bien documenté, et ça m’a confirmée dans mon affection pour ces petites bêtes. Côté humain, les énigmes de la cave m’ont aussi bien remué les méninges. Ce livre est extrêmement bien construit – son seul défaut, c’est sa suite, nettement moins bonne… Mais le tome 1 peut se lire seul et je vous le recommande de tout mon cœur !
Série en 3 volumes.

 

Cette sélection vous a été présentée par Elka et EryBlack ^_^

Le monde selon François Place

Un carnet de route fantastique

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« C’est le dessin et l’illustration qui m’ont amené à l’écriture. J’avais des images dans la tête, mais personne ne me proposait les textes qui allaient avec. »

 

Plus que des images, ce sont des mondes que François Place a dans la tête. Du moins, ce sont des mondes que nous découvrons sous sa plume. Plumettes, Plumeaux, Plumetons et autres Plumivores, vous êtes priés d’ouvrir grands vos mirettes.

 

Tout d’abord, je vous propose d’aller à la rencontre des Derniers Géants. Il s’agit de son premier album en tant qu’auteur et illustrateur à la fois et il a reçu pas moins de onze prix, en France et à l’étranger.

Archibald Ruthmore, un homme de sciences anglais, fait un jour l’acquisition d’une dent de la taille d’un poing, couverte de gravures étranges. Le matelot qui la lui vend prétend qu’il s’agit d’une dent de géant, et après de nombreuses recherches, Archibald décide d’aller vérifier la véracité de cette affirmation par lui-même. Son voyage le mènera aux confins de l’Himalaya, jusqu’au pays des derniers géants.

 

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On oublie trop souvent que la découverte se fait des deux côtés.

 

Dans cet ouvrage, comme dans tous ceux de François Place que j’ai eu la chance de lire, il règne une profonde nostalgie de l’époque des grandes découvertes, du temps où on ne pouvait pas encore appréhender l’entièreté du monde. Archibald Ruthmore est un explorateur : c’est le désir de savoir qui le pousse… Peut-être trop loin. Le voyage entraîne des découvertes merveilleuses qui tournent pourtant, brusquement, au tragique. Cette fable illustre ce que l’humanité a découvert à ses dépends : l’amour que nous portons à nos découvertes nous rend aveugles à leur fragilité. Archibald en paiera le prix.

 

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Parler de l’œuvre de François Place, c’est chercher à résumer une histoire qui a une envergure de petite encyclopédie. Au cours de leurs voyages, ses héros traversent de nombreux pays aux peuples et aux cultures infiniment variés. Et c’est le sens du détail dont il fait preuve, plus que tout autre chose, qui m’a donné envie de relier son œuvre au thème du voyage.

 

L’Atlas des Géographes d’Orbæ contient vingt-six histoires illustrées qui se déroulent dans vingt-six contrées différentes ; vingt-six, pour les vingt-six lettres de l’alphabet. François Place nous emmène du pays des Amazones au pays des Zizotl, en passant par les montagnes de la Mandragore, le désert des Pierreux et le fleuve Wallawa.

 

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Une caravane de Pierreux

 

À la fin de chaque histoire, une double-page est consacrée à des détails : tenues de cérémonie, faune et flore locale, objets d’art ou d’artisanat, parfois plans en coupe d’habitations… Tout cela est dessiné comme dans un carnet d’explorateur. Comme dans un vrai carnet, un de ces moleskine aux pages toutes abîmées, où le texte côtoie les aquarelles dans un fouillis enchanteur. Je ne sais pas vous, mais c’est le genre de chose qui m’a toujours enflammée d’enthousiasme ; et ici, comment vous dire, l’enthousiasme est double ! Parce que toutes ces contrées que François Place peint et dépeint sont fictionnelles et profondément poétiques. Il y traîne toujours des petits relents de magie, des peuples oubliés, des sociétés qui se métamorphosent, bouleversées par de nouvelles inventions… C’est une ode à notre propre monde et à nos propres cultures, qui se trouvent ici mêlées les unes aux autres de sorte qu’on reconnaît parfois fugitivement tel ou tel élément, comme des échos du monde réel. Un voyage exaltant, à la fois dépaysant et étrangement familier, voilà dans quoi nous embarque François Place.

 

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C’est sans doute trop petit, mais vous pouvez cliquer sur l’image pour l’agrandir. Il FALLAIT que je vous montre cette double-page, un gros coup de coeur parmi toutes les autres.

 

Pour aller plus loin, je vous invite à visiter son site web (http://www.francois-place.fr/) où vous attendent quelques aperçus de superbes illustrations, et une liste de ses œuvres. Moi, vous l’aurez compris, je suis d’ores et déjà embarquée dans son univers, et je ne peux que vous recommander le voyage !

 

Les illustrations ne m’appartiennent pas : copyright François Place / casterman.

 

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Ceux qui nous mettent sens dessus-dessous

Le Parfum (Patrick Süskind)

« C’est par une belle journée de mars, comme il était assis sur un tas de bûches de hêtre qui craquaient au soleil, qu’il prononça pour la première fois le mot « bois ». Il avait déjà cent fois vu du bois, et entendu cent fois le mot. D’ailleurs, il le comprenait, ayant souvent été envoyé en chercher en hiver. Mais jamais l’objet « bois » ne lui avait paru assez intéressant pour qu’il se donne la peine de dire son nom. Cela n’arriva pas avant cette journée de mars où il était assis sur le tas de bûches. Empilé à l’abri d’un toit en surplomb, contre le côté sud de la grange de Mme Gaillard, ce tas faisait comme un banc. Les bûches du dessus dégageaient une odeur sucrée et roussie, du fond du tas montait une senteur de mousse, et les parois de sapin de la grange répandaient à la chaleur une odeur picotante de résine.

Grenouille était assis sur ce tas, jambes allongées, le dos appuyé à la paroi de la grange ; il avait fermé les yeux et ne bougeait pas. Il ne voyait rien. Il n’entendait et ne ressentait rien. Il sentait uniquement l’odeur du bois qui montait autour de lui et restait prise sous l’avant-toit comme sous un éteignoir. Il buvait cette odeur, il s’y noyait, s’en imprégnait par tous ses pores et jusqu’au plus profond, devenait bois lui-même, gisait comme une marionnette en bois, comme un Pinocchio sur l’amas de bois, comme mort, jusqu’à ce qu’au bout d’un long moment, une demi-heure peut-être, il éructe enfin le mot « bois ». Comme s’il avait été bourré de bois jusqu’aux yeux, gavé de bois jusqu’à plus soif, rempli de bois du ventre au gosier et au nez, voilà comment il vomit ce mot. Et cela le ramena à lui et le sauva, juste avant que la présence écrasante du bois lui-même, son odeur, ne menaçât de l’étouffer. »

(Patrick Süskind, 1985)

 

Le Parfum, c’est un OVNI littéraire.

Un grand classique avant tout, intemporel, international, indispensable. On n’échappe pas au Parfum. Et après l’avoir lu, je peux vous assurer qu’on n’a en fait pas la moindre envie de lui échapper. Car le Parfum capture et captive, et je vous mets au défi d’en lever les yeux. Jean-Baptiste Grenouille, un archi-anti-super-héros à l’odorat surdéveloppé, vous mène littéralement par le bout du nez. Lui qui sent tout, sans distinction, est constamment à la recherche de nouvelles odeurs et de nouveaux moyens de se les approprier. Et cela va l’emmener assez loin, comme on peut s’en douter en lisant le titre en entier : « Le Parfum, Histoire d’un meurtrier ».

On ne pouvait décemment pas parler de Sensation sans parler du Parfum. Quand je dis que c’est un OVNI, c’est que je crois n’avoir jamais lu une œuvre qui accorde une importance aussi primordiale à un sens généralement laissé de côté : l’odorat*. On en fait des tonnes avec les paysages et les concerts symphoniques, on décrit les frémissements de la peau caressée et le goût stupéfiant de la madeleine trempée dans le tilleul, mais quand il s’agit de parfum, y’a plus personne !

Il faut dire aussi que ce n’est pas évident à décrire, une odeur, peut-être parce qu’il y a beaucoup de choses à prendre en compte. Est-ce le souvenir d’une odeur ou est-elle sentie dans l’instant, est-elle agréable ou non, est-elle familière, comment est-elle interprétée, quel effet produit-elle sur le corps… ? Quoi qu’il en soit, Patrick Süskind y parvient haut la main.

Je ne sais pas vous, mais moi, il y a un nombre incroyable de parfums qui me font éternuer et pleurer jusqu’à ce que je m’enfuie loin de la personne qui les porte. Mais pas celui-là. Ce Parfum-là, c’est loin d’être uniquement de la rose et de la fleur d’oranger, c’est parfois rude, sale, puant par endroits ; et pourtant je vous le dis, c’est bien le seul parfum que je trimballerais avec moi sur une île déserte.

 

*D’autant plus que, soyons honnêtes, il faut bien dire que l’Allemagne ne collectionne pas les succès littéraires. Alors un bouquin allemand qui traite d’un sujet aussi unique, avec un retentissement aussi important, et une qualité aussi insolente, je suis navrée, c’est un OVNI ou je mange mon clavier !

 

Patients (Grand Corps Malade)

« La première fois que j’ai re-bougé quelque chose, j’étais en réanimation depuis deux semaines. Un matin, je me suis aperçu que j’arrivais à remuer le gros pouce du pied gauche. Comme je ne pouvais évidemment pas vérifier de mes yeux cette grande nouvelle, j’ai dû demander à une infirmière de me le confirmer.

Toutes les cinq minutes, je remuais mon pouce pour m’assurer que j’étais capable de ce petit mouvement-là. Peu de gens sur terre ont bougé le bout du pied avec autant de plaisir. Les médecins ont alors dit à mes parents qu’à partir de là on ne pouvait rien pronostiquer de sûr, mais qu’on ne pouvait plus affirmer qu’il n’y avait pas d’espoir… De fait, jusqu’à ce matin-là, le moins que l’on puisse dire, c’est que les médecins s’étaient montrés très pessimistes : mes parents ne m’en avaient pas parlé mais on leur avait annoncé que je ne remarcherais pas. »

(Grand Corps Malade, 2012, Éditions Don Quichotte)

 

Vous avez forcément entendu parler de Grand Corps Malade. Non ? Même pas entendu trois lignes d’un de ses morceaux à la radio ? Même pas croisé une critique dithyrambique dans un journal ? Même pas aperçu une affiche pour un de ses concerts ? Non. Vous me faites marcher.

Je me suis rendue compte qu’il était génial pendant mon année de Seconde. L’apogée de mon adoration a été atteinte en Première, lorsque je l’ai hissé au même rang que Baudelaire dans mon panthéon personnel : dieu des Lettres et des Mots. Parce que l’œuvre de Grand Corps Malade, avant d’être un livre, c’est… Hum, c’est… Quoi, des morceaux ? Des poèmes ? Ni vraiment l’un ni franchement l’autre. Grand Corps Malade pratique le slam, un genre entre-deux, cousin du rap, mais plus doux que ce dernier à mon humble avis…

Je suis convaincue que quelqu’un qui aime écrire ne peut pas rester impassible face aux textes de mon Grand héros. Sur le thème « Sensation », Toucher l’Instant et La Nuit comptent parmi mes préférés, je vous les recommande – ils sont trouvables facilement sur Youtube ou n’importe où sur Internet, et valent vraiment le coup d’être entendus – avant de revenir au sujet de base…

 

Le livre, donc ; Patients. Grand Corps Malade y relate son expérience en tant que pensionnaire d’un centre de rééducation pour handicapés, après un accident qui l’a rendu tétraplégique incomplet. Son quotidien de l’époque est décrit avec une grande simplicité, sans fioritures ; il raconte les choses telles qu’elles se sont passées, et on l’entendrait presque nous dire tout ça de sa belle voix grave, vibrante de sincérité. La force du récit autobiographique, combinée à la dureté de cet univers généralement méconnu, le tout enrobé d’une écriture d’une rare délicatesse, cela donne un récit frappant, dans le bon sens du terme. Comme il le dit lui-même, « C’est jamais inintéressant de prendre une bonne claque sur ses propres idées reçues ».

Ici, la sensation est au cœur du sujet. La plupart des patients l’ont perdue, à divers degrés, en même temps que le mouvement. Leur travail consiste donc à retrouver un maximum d’autonomie. Tout est une question de degrés : certains peuvent nourrir l’espoir de marcher à nouveau, d’autres doivent se contenter de choses aussi simples que de tenir leur fourchette, changer de chaîne, manier leur fauteuil roulant… Et parfois, même ces actes en apparence anodins restent inaccessibles. Il en résulte forcément beaucoup de souffrance et de frustration, mais aussi une extraordinaire volonté, une volonté que Grand Corps Malade décrit comme un 6ème sens : l’envie de vivre.*

Je ne sais pas vous, mais moi, ça m’a tout de suite donné envie de lire…

 

*Dans sa chanson 6ème sens, allez hop, tous sur Youtube…