« Les Pluies » de Vincent Villeminot

 

Lou aime Kosh et Kosh aime Lou. Cela est une certitude. Leurs frères ne se supportent pas, ça aussi c’est une certitude ; comme le fait qu’il pleut sans interruption depuis huit mois. Eux qui, jusque là, n’étaient pas encore concernés par les refuges et les inondations, doivent soudainement fuir face à la brusque montée des eaux.

 

 

Discuter de son livre avec un auteur change forcément votre vision dudit livre. Ce commentaire aurait été légèrement différent si elle n’avait pas eu lieu (attention, rien de radical, mais tout de même ; je ne mentionnerai pas un ou deux points qui me manquaient à lecture, c’est tout).

Du coup, est-ce que j’ai aimé les Pluies ? Oui, j’ai aimé les Pluies !

Ce matin-là, en se levant, Kosh Kamiesh regarda par sa fenêtre et songea comme chaque jour aux yeux de Lou. […] Kosh n’avait jamais vu leur couleur dans le soleil.

J’ai aimé parce qu’après un moment il casse les codes qu’on croyait avoir trouvés. Ce n’est pas une romance entre deux lycéens qui se le sont avoués – Kosh et Lou sont étonnamment jeunes en vérité – ce n’est pas juste une romance en fait. Si cet amour très fort, un peu incroyable (mais très joliment décrit) porte le personnage de Kosh, il ne supporte pas l’histoire.

Les piliers du roman sont les relations fraternelles – de sang ou de cœur, l’amour – au sens très large histoire de tout brasser, et le voyage. J’ai dû admettre que nos héros bougeaient beaucoup et que ça faisait partie du livre.

Amour et mouvement, donc, draguent l’histoire de son point A à son point B.

Demain probablement, on débarquerait à VillerDams, ce serait de nouveau le règne du chacun pour soit, mais en attendant…

Le changement de point de vue est vraiment agréable (d’autant plus agréable que je sais éventuellement comment ça se bouclera au tome 2) et pose tous les personnages à égalité. Une belle surprise, ça aussi !

Il ne me reste qu’une déception, en réalité. C’est qu’un événement important se produise pendant l’intermède (cet intermède ayant une forme particulière, il marque un rythme différent). C’était très bien écrit, il n’y a pas tergiverser, très touchant aussi à certains moments, mais ce point là… j’ai eu l’impression qu’on le mettait au même niveau que tout alors qu’à mes yeux c’était surprenant que ça arrive et fondamental pour la suite.

Bon, honnêtement, c’était un petit point noir dans un déluge de plaisir (mais quelle poète !).

Les Pluies est un beau roman d’apprentissage. Apprendre à aimer, à protéger, à se responsabiliser, à grandir, à accepter ses mauvaises décisions… Un sacré roman d’aventure, aussi.

J’ai bien hâte de pouvoir poser mes yeux sur le tome 2, il ne me reste qu’à faire des suppositions dans mon coin en attendant !

Ils flottaient au-dessus de la vie d’avant. L’eau était claire, tiède comme celle d’un lagon.

« Aristote et Dante découvrent les Secrets de l’Univers » de Benjamin Alire Saenz

Ari, quinze ans, est un adolescent en colère, silencieux, dont le frère est en prison. Dante, lui, est un garçon expansif, drôle, sûr de lui. Ils n’ont a priori rien en commun. Pourtant ils nouent une profonde amitié, une de ces relations qui changent la vie à jamais…

 

C’est donc l’un avec l’autre, et l’un pour l’autre, que les deux garçons vont partir en quête de leur identité et découvrir les secrets de l’univers.

Plumes, l’heure est grave… Il m’est étonnamment difficile de parler de ce livre. Difficile de vous résumer l’amour que j’ai éprouvé en parcourant ces pages, l’oubli dans lequel cette lecture m’a plongé, les réflexions et les émotions qu’elle a entraînées.

Aristote et Dante est écrit avec beaucoup de douceur et de délicatesse. Ari est un animal craintif, renfermé sur lui-même, calfeutré dans sa carapace… Il apprend à s’en extraire, cela en observant Dante, sa façon de se comporter avec ses parents, sa façon d’être. Grâce à lui, Ari apprend aussi à se tourner vers sa propre famille, à admettre ses douleurs et à chercher à comprendre.

Comprendre son père qui a choisi le silence contre ses souffrances, comprendre sa mère qui ne parle jamais de son frère, comprendre le fonctionnement des autres, comprendre ses camarades, le monde, la vie…

Comprendre cet univers qui nous étreint tous.

 

Je parie qu’on trouve tous les mystères de l’univers dans la main de quelqu’un.

 

Dante, lui, apprend à s’accepter. Ce qui est étonnant parce qu’on attaque le roman persuadé que ce type tout sourire, tout décontracté, traverse l’univers les mains dans les poches. Rapidement, on réalise que non. Dante, comme n’importe qui, cherche à comprendre sa place, à se comprendre lui.

Et par leurs expériences, leurs conversations (parfois si sérieuses et parfois si simples) on finit par se retrouver entre les lignes. Leur amitié devient notre amitié ; leur famille finit par se lier à la nôtre.

Ce n’est pas leur vie qui est universelle, mais la tendresse avec laquelle celle-ci est abordée.

 

Mais j’ai mieux à te raconter : le soir, je suis allé dans le désert. Je me suis allongé à l’arrière de mon pick-up et j’ai regardé les étoiles en écoutant la radio. Il n’y avait aucune pollution lumineuse. Dante, c’était vraiment magnifique.

 

Aristote et Dante découvrent les secrets de l’univers, Benjamin Alire Sáenz, Pocket Jeunesse

Les nouvelles pérégrinations culinaires Philtre

Le philtre d’amour de Solenne

Plus jouissif à cuisiner ? Je crois qu’il n’y a pas mieux que le chocolat. Là, je vous propose une douceur piquante, un fondant puissant, une saveur excitante, bref un dessert au chocolat qui va vous réchauffer le corps tout entier et vous enflammer les papilles.

Choisissez un chocolat noir pâtissier soixante-dix pour cents de cacao. Oui, plus le chocolat sera intense, meilleur ce philtre sera. Il en faut cent-cinquante grammes. Six jaunes d’œufs ; pour les blancs, gardez-les pour faire des financiers, par exemple, ou des rochers cocos aux zestes de citron vert, miam ! Un demi-litre de crème fraîche liquide dont vous gardez vingt centilitres au frais et même très frais, pour faire la chantilly. Trente centilitre de lait et cent grammes de sucre. Ça, c’est pour la consistance et la douceur. Ensuite, procurez vous ces fabuleuses épices qui vont rendre ce dessert parfaitement irrésistible. Que dis-je, absolument… excitant ! Six bâtons de cannelle, quatre gousses de cardamome, deux petits piments rouges séchés, deux clous de girofle et, pour finir, une pincée de cacao amer et du piment en poudre.
Dans un bain-marie, faites fondre tout le chocolat cassé en morceaux. Dois-je vous avertir de ne pas le faire cuire ? C’est important, vous le savez. Sinon, il colmatera et ne fondra plus du tout. Disparue, l’onctuosité si prisée du chocolat !! Alors, attention. Ceci fait, prenez une autre casserole et mélangez deux cuillères à soupe de sucre et deux cuillères à café d’eau, ajoutez-y tous les épices entiers et mettre sur le gaz à feu vif. Là, concentrez vous bien. Un caramel ne doit JAMAIS être abandonné sur le feu. Gardez vos deux yeux dessus et attendez que le sucre caramélise. Dès qu’il prend une belle couleur rousse et une texture onctueuse, sortez-le du feu. Maintenant, opération délicate : versez le lait et la crème dans le caramel. Attention, le chaud et le froid ne font pas bon ménage. Il risque d’y avoir quelques éclaboussures. Versez donc d’un coup le lait sans trop pencher la figure dessus, puis la crème pour tiédir le tout et calmer la houle. Mélangez bien avec une cuillère en bois.
Dans un saladier, fouettez les jaunes d’œufs avec les cent grammes de sucre. Fouettez énergiquement jusqu’à ce que le mélange blanchisse. Ensuite, grand moment, mélangez les œufs au sucre avec le lait au caramel aux épices. Remettre sur un feu tout doux jusqu’à ce que cette crème nappe la cuillère. Là aussi, on ne quitte pas la casserole des yeux ! Le mélange ne doit surtout pas bouillir. Vous sentez cette odeur suave vous envahir les narines ? Je suis sûre que vous en salivez déjà.
Maintenant, vous allez retirer les épices. Pour cela, il vous faut une passoire et un autre récipient pour filtrer. Ceci fait, vous pouvez ajouter le chocolat fondu dans la crème. Mélangez bien et profitez pour nourrir vos papilles olfactives de toutes ces senteurs aphrodisiaques.
Ensuite, il est temps de vous muscler un peu. Un fouet, un saladier trempé dans un autre plein de glaçons, la crème que vous venez tout juste sorti du froid et en avant Simone ! Fouettez énergiquement jusqu’à ce que la crème devienne chantilly. Ne sucrez pas cette chantilly-là. Vous verrez à la dégustation ; elle fait office de «rafraîchisseur». Versez-la dans une poche à douille et placez-la au frais. Versez la préparation au chocolat dans des verrines transparentes et mettez-les au frais aussi.
Place à la présentation ! Sortez les verrines du frigo. Admirez votre travail et salivez d’avance. Je vous assure que c’est renversant. Mettez un peu de chantilly sur chaque verrine, un tronçon de cannelle et saupoudrez de piment en poudre et de cacao amer.
Voilà. Admirez et dégustez ! Alors, qu’en dites-vous ? 
Le philtre d’amour
 Vefree 

Les nouvelles pérégrinations culinaires Soupe

La soupe de potimarron de Solenne 

Prenez un potimarron bien rond et bien satiné, orange et charnu, dont la grosseur équivaudra à un ballon de hand-ball pour nourrir quatre convives.

Rendre cette soupe aussi sublime que surprenante sera votre défi. Cueillez de belles carottes pour environ un quart de la valeur de chair du potimarron, un bel oignon jaune, achetez un bon morceau de gingembre chez votre épicier préféré et centrifugez la valeur d’un grand verre de jus de poire. Pour la touche finale, si vous n’avez pas le temps de cueillir quelques châtaignes en forêt, prenez les en bocal de verre, tout pelés chez le marchand. Et puis une bonne dose de crème fraîche pour finir rendra votre soupe d’une douceur inégalable. Il va sans dire qu’il faudra assaisonner de sel, de poivre et d’un peu de muscade aussi.

Avec tout ça, vous avez tous les ingrédients pour une soupe sublime et originale.

Enfilez votre tablier, déliez vous les doigts, mettez un peu de musique entraînante et c’est parti !

C’est dans une cocotte en fonte que la merveille sera la mieux logée. Après avoir enlevé les pépins du potimarron avec une grosse cuillère, il suffit de le couper en morceaux. Ne vous embêtez pas à peler la peau, elle se cuit très bien avec la chair. Mais tout d’abord, il faut émincer l’oignon et le faire fondre dans un peu d’huile d’olive. Vierge Extra, l’huile ! Oui, il est important d’utiliser une très bonne huile de première pression, et traitée ici pour supporter la chaleur. Normalement, c’est écrit sur l’étiquette : «friture et assaisonnement». Avant que l’oignon ne soit blondi, on y ajoute une cuillère à café de gingembre frais émincé. Humez un peu cette bonne odeur à la fois douce et acidulée ! Cette racine vous émoustille les sens. Ensuite, on ajoute les carottes en rondelles. On tourne, on mélange bien et on couvre d’un couvercle tout en laissant cuire sur feu moyen à doux pendant trois-quatre minutes. Puis, on ajoute les morceaux de potimarron et on fait de même. Là, on cuit à couvert pendant une dizaine de minutes jusqu’à ce que les légumes se soient un peu attendris. Attention, le feu doit être doux. Il ne faut pas que ça attache.

Le tout bien mélangé encore, on assaisonne de gros sel marin, de poivre du moulin et de muscade râpée, puis on verse de l’eau chaude dessus jusqu’à recouvrir tous les légumes. Il faut encore quinze minute pour que les légumes soient cuits à cœur. Là, vous allez ajouter un bon gros verre de jus de poire fraîchement centrifugé. Cela va apporter de la douceur qui compensera l’acidité du gingembre et se mariera à merveille. On laissera mijoter deux-trois minutes encore, puis il faudra mixer. Au mixer bâton, c’est le plus pratique. Mixer bien finement pour rendre la soupe onctueuse.

Et pour finir, on y ajoutera les châtaignes entières et une grosse cuillère de crème fraîche. Deux minutes sur le feux et c’est prêt !!

 

 

Vefree

Les nouvelles pérégrinations culinaires Voyage

Solenne de Barjac est une jeune femme vive et observatrice. Parfois emportée et enthousiaste, parfois recentrée sur elle-même, elle voit le sens du vivant dans la nourriture.

Avant d’hériter d’un château en Bourgogne avec son frère, Solenne voyageait énormément. Elle découvrait mille et une façons de se nourrir ainsi que des recettes étonnantes. Elle apprenait petit à petit l’importance de l’amour et de la nourriture. Toutes ces expériences vécues lui ont permis de construire et de mettre en forme un livre de cuisine qui bouleversa sa vie. Il a pour titre : «Manger, un acte d’amour ?»

Ce livre, dont nous suivrons la création, est donc le résultat de toutes ses pérégrinations culinaires glanées de par le monde. Une plongée vertigineuse dans une vision atypique du Bien Manger.

L’Empire des Sens

Menu « Voyage en Indonésie« 

  • riz dans une feuille de bananier, laurier, noix de cajou, sauce soja
  • brochettes de poulet sauce satay

Bali. L’antichambre du paradis. Une île aux mille sourires, luxuriante, verdoyante, un charme unique dominé d’un volcan noir et vibrant, avec ses temples par milliers et ses rizières fertiles et sculpturales. Une île où Solenne, dès son arrivée, reçut comme un cadeau du ciel sa chaleureuse atmosphère ainsi que l’accueil si prévenant des insulaires. Emprunt d’un mélange d’humilité et de solennité, les mains jointes sur leur poitrine en signe de salut, ceints dans des tenues soyeuses et toujours très colorées, les hommes et les femmes de cette île savaient recevoir et mettre à l’aise le touriste de passage. Fiers et ouverts, ils se faisaient un point d’honneur de faire partager leur culture. Une culture riche et unique. Chaque village, chaque contrée ont toutes sortes de motifs à faire des fêtes, des cérémonies hautes en couleurs. Il n’était pas rare, voire même quotidien, de croiser une procession joyeuse et musicale. Hommes aux tambourins, femmes aux offrandes fraîches et ouvragées sur la tête et enfants aux bras chargés de corbeilles, tous en grands habits flamboyants et ombrelles à pampilles se dirigeaient, le sourire éternel aux lèvres, vers leur temple. Il n’était pas rare que l’on puisse les suivre jusqu’à leur cérémonie. Il suffisait de se couvrir les jambes par respect pour leur religion, se mettre dans un coin et observer en silence. Peu farouches, ils posaient volontiers devant un objectif. Un bonheur et une délectation pour le touriste friand d’authenticité.

Solenne, notre cuisinière touriste, se promenait les narines en avant et les prunelles écarquillées, cherchant à découvrir autant qu’à faire honneur à la cuisine locale. Parfumée et savoureuse, les mets indonésiens ne savaient pas être tristes ni fades. À l’image de leurs créateurs, ils étaient beaux et toujours raffinés tout en restant simples et modestes. Quand, au détour d’une ruelle, les parfums des épices et des feux de bois se frayaient un chemin jusqu’à ses sens aiguisés, la jeune femme ne résistait pas à parcourir le petit marché coloré qu’elle trouvait alors. Posés là, à même les trottoirs arpentés par les passants et les chiens, on zigzaguait entre les étals de légumes, de viandes en train de cuire sur des braséros, de fleurs luxuriantes posées sur des nattes de bambou. On rasait des pieds les offrandes du matin disposés ça et là, qui pour conjurer le mauvais sort, qui pour demander les faveurs des dieux. Tout cela se mélangeait allègrement dans des volutes improbables d’odeurs, de fumées et de poussière sous un soleil de plomb. La jeune femme allait, sans trop savoir où la mènerait son intuition et tout en faisant confiance à son odorat assailli d’improbables fragrances.

Un peu plus loin, sous un appentis donnant une ombre vaine à quelques petits marchands, attirée par un fumet délectable de viande grillée et de sauce pimentée, Solenne s’approcha de l’étal d’un marmiton typiquement local. C’était un jeune homme, plutôt petit comme la plupart de la gent indonésienne, d’un âge indéfinissable, très mince, le teint mat, la peau épaisse et le sourire aux yeux rieurs qu’ils arborent presque tous sur cette île. Sous des cheveux noirs et soyeux, son regard brun venait d’apercevoir la jeune occidentale qui s’approchait, curieuse. Fascinée par ses gestes rapides et précis, répétés sans cesse, elle observait la confection d’un plat commun d’ici. Redoublant de maîtrise sous le regard attentif de la jeune femme, il s’appliquait dans sa préparation. La viande, qui semblait être du poulet, était piquée torsadée en lanières en petites brochettes sur des bâtonnets de bois et chantait joyeusement sur un grand brasero portatif monté sur roulettes. Elle lui avait dit «bonjour» en indonésien et il avait esquissé un salut de la tête, comme intimidé. Une femme blanche à cheveux roux qui s’intéressait à vous, c’était tout de suite valorisant surtout quand elle regardait vos gestes avec autant d’attention. Avec un grand sourire, elle lui avait demandé en anglais si c’était bien la viande qu’elle supposait et quelle était cette sauce qui mijotait à côté. Il bafouilla quelques mots maladroits dans la même langue. Elle comprit le mot «satay» prononcé si savoureusement avec l’accent si particulier des balinais.

Des fines lanières de viandes étaient trempées dans un liquide brun crémeux. Le jeune marmiton lui énonça la liste d’épices et d’ingrédients qu’il avait mit dedans : cumin, curcuma, coriandre, sucre et lait de coco. L’indonésien tendit deux doigts en «v» devant lui pour préciser qu’il fallait deux heures pour mariner la viande. Il lui montrait ensuite sa dextérité à ficher les morceaux de poulet sur un pic en bois, une lanière enfoncée en zigzag, et il les déposait rapidement sur la grille brûlante du brasero. La viande chantait son jus parfumé sur les braises. Un avant goût du délice que Solenne envisageait déjà. Pour la sauce, il lui fit une démonstration de son pilon de pierre dans lequel il broya les cacahuètes grillées pour les réduire en poudre fine. Là, la jeune femme sut que sa gourmandise allait être mise à la torture car, à la vue des grains gémellaires et croquants, son estomac se mit à chantonner et sa bouche à saliver à plein régime. Sa faim prit soudain des allures d’urgence. Avec un coup de poignet habile, il écrasait les arachides rapidement et les jetait ensuite dans le lait de coco en train de chauffer dans un large récipient tout cabossé sur un coin du brasero. Il ajouta une bonne cuillère de pâte de curry rouge, du sucre, du jus de citron, du concentré de tomate et il laissa mijoter un bon moment. Elle lui indiqua avec quelques mots d’anglais et quelques gestes qu’elle commandait une assiette de dégustation. La jeune femme se pencha pour humer les saveurs qui se dégageaient de la marmite en agitant une main pour amener la vapeur jusqu’à ses narines. Le jeune marmiton ne fut pas insensible à ses yeux brillants de friandises. Solenne savait déjà que lui serait présentée une promesse haute en saveur.

À côté, sur un autre brasero, était maintenu au chaud une grosse gamelle d’où s’échappait une grosse vapeur lorsqu’il souleva le couvercle. À l’intérieur, sur un tamis, étaient rangés des petits paquets de feuilles de bananier garnis. Il en prit un avec une spatule et le déposa sur une assiette de service en fer blanc. Il ouvrit délicatement la feuille et apparut un riz blanc dont le doux parfum de laurier et de noix de cajou se mélangea à celui de la sauce mijotée et de la viande. Le jeune homme versa une grosse louche de satay sur le riz fumant, déposa délicatement deux brochettes de poulet grillés sur le tout et tendit le résultat à Solenne avec un sourire satisfait. Elle s’en saisi en inclinant la tête avec respect. Ses yeux pétillaient d’appétit. Il lui tendit une fourchette. Il savait à qui il avait à faire, lui ! Normalement, ils mangent tous avec les doigts. Mais pas les occidentaux. Solenne le remercia d’un immense sourire et partit s’installer non loin, sur un bord de trottoir.

Oh, les saveurs douces, subtiles et puissantes de ce plat !! La première sensation, c’était une texture veloutée dans la sauce, alliée au fondant des grains de riz parfumés. Peu après, c’était la force du piment qui envahissait la bouche. Vraiment très fort. Mais ce goût de cacahuète si particulier tenait si bien tête au curry que Solenne ne put s’empêcher de soupirer de plaisir. Ses yeux roulaient d’excitation sous l’effet de sensations fortes et elle agitait sa fourchette sous l’air hilare du marmiton. Elle prit de deux doigts une brochette qu’elle trempa généreusement dans la sauce et croqua un morceau de viande en la faisant glisser de son pic. Le poulet était bien grillé, presque croquant en surface et fondant à cœur. Parfumé à souhait dans sa marinade, il s’était transformé en texture tendre et douce sous la puissance de la sauce. Elle se dit que si elle reproduisait cette recette de retour en France, elle adoucirait la sauce, car elle était décidément trop forte. D’ailleurs, elle fit un petit signe au marmiton pour lui démontrer que c’était vraiment très fort et vraiment très bon aussi. Et puis ces cacahuètes étaient vraiment une idée sublime. Si elle n’avait dû venir à Bali que pour une chose c’était au moins pour une tel délice. Oh oui !

Quand elle eut fini son assiette, elle se leva, rapporta sa vaisselle au marmiton affichant son sourire persistant. Elle le paya, le remercia encore, s’inclina les mains jointes et s’en alla. Un peu plus loin, après le marché, se trouvait le parc arboré et tropical d’un bar à touristes. Là, l’attendait Paul, son mari, allongé sur un transat posé sur un superbe gazon vert, au bord d’une pièce d’eau emplie de nénuphars et de lotus. Il lisait un livre, un cocktail posé à côté de lui sur une petite table basse.

Tu ne devineras jamais ce que je viens de découvrir, lui dit Solenne en s’agenouillant tout près de lui dans le gazon.

Vefree

PS : à lire en écoutant ces musiques locales : http://www.deezer.com/fr/track/14010601

Les nouvelles pérégrinations culinaires Réveillon

Solenne de Barjac est une jeune femme vive et observatrice. Parfois emportée et enthousiaste, parfois recentrée sur elle-même, elle voit le sens du vivant dans la nourriture.

Avant d’hériter d’un château en Bourgogne avec son frère, Solenne voyageait énormément. Elle découvrait mille et une façons de se nourrir ainsi que des recettes étonnantes. Elle apprenait petit à petit l’importance de l’amour et de la nourriture. Toutes ces expériences vécues lui ont permis de construire et de mettre en forme un livre de cuisine qui bouleversa sa vie. Il a pour titre : «Manger, un acte d’amour ?»

Ce livre, dont nous suivrons la création, est donc le résultat de toutes ses pérégrinations culinaires glanées de par le monde. Une plongée vertigineuse dans une vision atypique du Bien Manger.

Les  Réveillons de  Solenne

Menu 

  • crème brûlée au foie gras et à la truffe noire du Luberon
  • souris d’agneau en croûte d’épices
  • glace menthe et crème chaude au chocolat, corne d’abondance aux truffes griottine

 

C’était un défi. Un affront, même. Non qu’elle n’aurait su passer outre, mais, son orgueil mis à mal, elle se faisait un point d’honneur de réussir le menu ambitieux qu’avaient proposés Paul et leurs amis. Des gourmets insensés !

Ils ne savaient pas ce qu’ils avaient lancé là. Le réveillon pourrait très bien finir dans un fiasco retentissant tout comme être une merveille sublime, une infâme frigidité salivaire ou un orgasme merveilleux pour les papilles éveillées de tout ceux qui assisteraient à ce repas de réveillon. Tout dépendait de la cuisinière et elle le savait. Elle savait aussi que rien ne lui serait épargné ; ils l’attendaient au tournant, pouvant notamment arguer qu’elle venait de passer cinq jours de stage chez un chef étoilé et qu’elle avait appris les gestes. En somme, tout se liguait pour qu’elle n’ait pas droit à l’échec.

Pourtant, portée par l’aventure, salivant d’avance à mettre en œuvre des produits prestigieux, c’est avec entrain qu’elle constitua sa liste de courses, bravant les files d’attente dans le froid aux abords des meilleures boutiques gastronomiques de la ville et sollicitant ses meilleures adresses afin de dénicher de quoi relever ce fameux défi. Quel était-il ? Une crème brûlée au foie gras et truffes du Luberon en entrée, une souris d’agneau en croûte d’épices en plat et une glace menthe-chocolat avec sa crème chaude au chocolat, une corne d’abondance aux truffes griottines. Ah, et puis ne pas oublier de trouver les vins qui accompagneraient de si belles perspectives. Autant y croire, non ? Il serait franchement dommage de gâcher une telle promesse de bombance.

Son panier rempli de produits hautement gastronomiques, elle poussa la porte d’entrée de l’appartement qu’elle partageait avec Paul, déposa, manteau, écharpe, gants et bonnet, sac-à-main et clés dans l’entrée et, sans attendre, investit sa cuisine pour se mettre au travail. Ceinte dans un tablier de lin brodé de son prénom – c’était son cher et tendre qui le lui avait offert juste avant le fameux stage de cuisine chez Eric Frechon – elle avait l’après-midi pour réussir le ravissement des papilles tant attendu. Trois plats et une multitude de manipulations en perspective, il fallait une bonne dose d’organisation et penser à tous les détails. Avant même de faire les courses, elle avait élaboré sur le papier le contenu et la présentation des assiettes, histoire de prévoir à l’avance la vaisselle qui mettrait le mieux en valeur ses plats. Pour Solenne, comme pour tous les passionnés de cuisine, dresser une assiette harmonieusement était un élément majeur d’une création culinaire. Il était hors de question de bâcler cette étape, essentielle pour elle et ô combien artistique. Elle entrecroisa ses dix doigts, tendit les bras devant elle et fit craquer ses phalanges. C’était parti !!!

Tout d’abord, commencer par faire mariner les souris. Il leur fallait deux heures de macération bien enrobées d’aromates divers, d’huile d’olive et de persil. Ceci expédié au frais, c’était ensuite le dessert qui demandait le plus de temps de préparation. Elle rassembla les ingrédients, récipients de feu, un saladier, sortit la sorbetière du placard. Déjà, le lait et la vanille exhalaient une merveilleuse odeur tout en tendresse hors de sa casserole. Lorsque le mélange se mit à bouillir, elle ajouta les branches de menthe pour qu’elles infusent. Et là, cette sublime senteur excitante et poivrée de l’herbe aromatique embauma toute la cuisine. Une fraîcheur inégalable. Fouetter les œufs avec le sucre jusqu’à ce que le mélange blanchisse. Un jeu d’enfant qui pouvait rendre Solenne euphorique si tant est que son imaginaire l’emportât vers d’improbables contrées. Mais, concentrée, elle ne se laissa pas envahir par ses émotions. En plus, elle devait concasser des carrés de chocolat afin de les incorporer à ce qui sera bientôt une glace menthe-chocolat. Cet ingrédient, aussi tentateur que sublime, lui intimait déjà de succomber, d’en goûter ne serait-ce qu’une miette ; elle ne put résister à coller un petit éclat sur son index et le déposer sur sa langue. Corsé, fondant, noir, excitant à souhait. Elle mélangea les œufs sucrés au lait infusé en passant le tout sur un feu doux. En faisant des «huit» incessants dans sa casserole, le mélange prit petit à petit une consistance crémeuse qui nappait sa cuillère en bois. Une fois que ce serait refroidi, il resterait à verser le tout dans la sorbetière avec le chocolat concassé et la machine s’occuperait de finir le travail et de glacer l’ensemble.

Une autre préparation demandait un temps de cuisson un peu longue : l’entrée. Une crème brûlée au foie gras. Ce n’était pas vraiment compliqué en soit ; chauffer du lait avec des morceaux de foie gras dedans ; casser des œufs ; mélanger le tout ; mixer sans faire mousser, puis verser dans des ramequins peu profonds et enfourner à quatre-vingt-dix degré pendant trente à quarante minutes. Simple ! Et ne pas oublier bien sûr une petite rasade de Sauternes dans l’appareil et quelques pelures de truffe. Là, le nez au-dessus d’un ramequin prêt pour le four, Solenne ferma les yeux de plaisir. Les effluves de sous-bois si particulières du précieux champignon mêlées aux senteurs d’alcool liquoreux provoqua en elle de furtives images d’aventures champêtres vécues auparavant en des temps de balades luberonnes ou bordelaises. Papa et maman de Barjac vivaient en sud-bordelais, dans un vignoble aussi exigeant que prestigieux : le voisin du Sauternes-Barsac ; le Graves. Là-bas, ses souvenirs d’enfances se bousculaient et refaisaient surface, là, en cuisinant.

Le dessert avait plusieurs étapes de préparation et il fallait confectionner les cornes d’abondance en chocolat. C’était la partie la plus délicate et jamais tentée pour Solenne. Sur une base de ganache, versée dans une petite poche de papier sulfurisé qui sert de cône, il fallait faire couler le chocolat pour former un entrecroisement de filaments tout fins sur une surface plane. La jeune femme réalisa cela avec une concentration extrême, découvrant les gestes en même temps qu’elle les faisait. Elle en oubliait totalement de s’abandonner au parfum si envoûtant du cacao. Après avoir coupé la petite pointe du petit entonnoir en papier qu’elle avait rempli de chocolat, le bout en l’air pour ne pas en perdre une goutte, elle approcha sa poche de la surface et commença de dessiner des zigzags de fil de chocolat, une fois dans un sens, une fois dans l’autre, afin de former au final un triangle grillagé. Sans attendre, à l’aide d’une large spatule de métal, elle décolla l’ouvrage et, délicatement, roula le triangle sur lui-même pour former un cône. Encore plus doucement, elle tordit légèrement la pointe vers le haut pour lui donner la forme d’une corne. Réussi ! Mais ce n’était pas fini. Il fallait recommencer l’opération pour autant de convives, autrement dit, six fois en tout.

Tandis que les cornes d’abondances à l’aspect grillagé étaient réservées sous une cloche de verre, posées sur la table du balcon, notre cuisinière émérite s’attaqua aux truffes à la griottine. Des truffes au chocolat classiques avec un trait d’alcool de griotte et un fruit dedans. Les effluves chocolatées subtilement alcoolisées étaient entêtants. Les yeux fermés et les narines en avant, Solenne se permit cette fois de humer avec bonheur la promesse d’un dessert en apothéose. Les boules ainsi fourrées et roulées dans le cacao amer vinrent rejoindre les autres préparations sur la table du balcon. Par un temps d’hiver, il était agréable de trouver un frigo géant qui ne demandait aucune énergie, et elle ne se privait pas d’étaler ce qu’elle préparait bien au frais, attendant sagement le dressage final.

Il restait une dernière chose à faire concernant le dessert : la sauce au chocolat. Encore un prétexte pour se shooter à la cosse exotique ! Le nez sur le bain-marie, la cuillère montant et descendant pour apprécier l’onctuosité de la sauce brune, la jeune femme s’extasiait encore.

Maintenant que toutes les phases du dessert était exécutées, que les crèmes au foie gras une fois cuites au four prenaient le frais sur le balcon, Solenne put commencer la préparation de son plat principal. Les souris d’agneau venaient directement de chez son producteur de moutons préféré. De jolis cônes de viandes accrochés à leur os, persillé à souhait. Elle prépara la croûte d’épices composée de beurre pommade, de chapelure fine et un mélange de coriandre, curry, cumin, sel et poivre. Le tout amalgamé sous la forme d’une pâte, foncée à l’aide d’un rouleau à pâtisserie entre deux feuilles de papier sulfurisé, fine d’environ cinq millimètres et mise au frais pendant quelques dizaines de minutes. Là, les effluves épicées, bien qu’exotiques elles aussi, évoquaient en la jeune femme des souvenirs de marchés indiens, réunionnais ou malgaches, un orient lointain aussi ; la Thaïlande, le Laos, les Philippines, l’Indonésie. Un rassemblement joyeux et haut en couleurs, où l’oeil s’exerçait à distinguer toutes les nuances, où les odeurs se mélangeaient allègrement, de la pestilence des poissons en saumure à la délicate fragrance du safran et de la coriandre fraîche. Le bleu de l’océan et les plages de sable blanc venaient cerner tout ça sous un soleil de plomb. Tout en cuisinant, Solenne voyageait en souvenirs.

En garniture des souris, elle prépara une poêlée de champignons des bois, pieds de mouton, girolles, pleurotes et champignons de paris bruns, le tout revenus dans une poêle avec de l’huile d’olive et des échalotes. Elle finit sa poêlée avec sel, poivre, crème fraîche et persil plat haché. D’un autre côté, elle confectionna une autre garniture faite d’un subtil mélange de potimarron, de graines de sésame et de pois gourmands. Le tout cuit et émincé de façon à les présenter en fine et longue julienne. Passée dans une poêle chaude avec du beurre fondu, l’autre garniture était pleine de couleurs, orange, vert parsemé du blanc des grains de sésame, l’ensemble avait une allure qui flattait l’œil. Le tout devra être gardé à température et réchauffé au moment du dressage.

La marinade de la viande ayant fait son temps, la jeune femme fit rôtir les souris dans une poêle huilée, tout en les arrosant de leur jus régulièrement. Puis, elle sortit la préparation beurrée aux épices du frais et tailla de grands triangles dedans, avec une pointe tronquée. Elle enroba chaque souris bien dorées, soigneusement chemisées, rangées dans un plat allant au four et passé au grill au dernier moment pendant cinq minutes.

Les mains sur les hanches, Solenne s’octroya une pause dans son entrain ininterrompu depuis trois bonnes heures. Un petit verre de Sauternes pour arroser ça ne lui ferait pas de mal. Au contraire. Elle passa ses deux mains dans ses longs cheveux roux, histoire de les rassembler de nouveau en une couette qui ne tenait pas bien. Elle reprenait un peu de peps pour les derniers préparatifs ; dresser une jolie table de réveillon dans la salle-à-manger ; préparer quelques amuses-bouches pour l’apéritif ; mettre le champagne et le Sauternes au frais ; décanter le Santenay premier cru 2008 prévu pour accompagner les souris.

La finition des crèmes brûlées se ferait au dernier moment, en saupoudrant de cassonade brune et en la flambant avec du cognac. Le sucre se transformerait en caramel, avec une jolie odeur. Elle aurait aussi à poêler les morceaux de foie gras réservés au frais, dorés sur chaque face et disposés délicatement, bien chauds, sur les crèmes, avec quelques fines tranches de truffe noire fraîche déposées dessus.

Alors qu’elle s’appliquait au dressage d’une belle table de réveillon, elle mit un point d’honneur à ne pas reproduire celle qui avait été faite pour Noël à recevoir la famille. Non. Pour ses amis et ceux de Paul, elle voulait quelque chose de différent. Pas de guirlandes argentées, pas de boules multicolores, fragiles et suspendues de partout dans la pièce, pas de nappe rouge, verte et blanche, pas de chaussettes tricotées pendues sur le manteau de la cheminée, pas de flocons de neige en plastique, pas de sapin clignotant et son pied rempli de paquets, pas de petits grelots au-dessus de la porte, bref… Noël, c’était fini. Pour ce réveillon-là, elle et sa maman avaient confectionné la fameuse dinde aux marrons. Une recette de grand-mère Richard qui avait été éprouvée par trois générations et assurait un succès certain. Du grand classique. D’ailleurs, ce que Solenne préférait dans ce plat, c’était justement la farce et les marrons qui accompagnaient la bête. «Le petit jésus en culotte de velours !» s’exclamait-elle chaque fois en fermant les yeux de délice. En entrée ? Des aspics de saumon fumé, avec sa crème de tarama et son brin d’aneth emprisonné dans sa gélatine de vin blanc. Ils étaient accompagnés d’une sauce hollandaise fraîche et succulente. Et pour parfaire un réveillon tout en traditions, le dessert fut une bûche de Noël orange et chocolat. Sa mère avait confit elle-même les tranches d’orange dans le sucre pendant plusieurs jours en laissant refroidir entre chaque cuissons. Puis, elle avait fini le travail en trempant le tiers de la tranche dans du chocolat, histoire de donner du style au décor de la bûche.

Là, Solenne œuvrait pour le réveillon du jour de l’an. Le défi prenait belle tournure.

Chemin de table en organdi blanc rehaussé de motifs pailletés d’or, sur une nappe de lin blanc immaculé, le brillant et le mat flattait la blancheur générale, les serviettes assorties serrées dans leur rond de métal doré, formait la base d’une table rectangulaire pour six personnes. Solenne avait sorti l’argenterie de leur mariage ; une ménagère gravés de leurs initiales. Elle l’avait choisie elle-même à l’époque pour la forme simple et la bonne prise en main. Paul avait insisté pour faire graver leur union. Pas moins de quatre verres à pied en cristal pour chaque convives furent disposés face aux sous-assiettes dorées. La flûte à champagne, le verre ballon pour le Bourgogne, le verre oblong pour le Bordeaux et le verre à eau. Le chic ! De la simple porcelaine blanche aux formes ovales pour donner un peu d’asymétrie à l’ensemble ; une touche moderne, histoire de coller à leur génération de trentenaires. Des repose-couteaux faits d’une branchette de noisetier coupée en biseau, un brin fleuri vert et blanc délicatement posé sur les serviettes blanches dans leurs ronds, un centre de table composé de fleurs blanches et de brindilles ouvragées, agrémenté d’imitation de cristaux pour donner le ton de l’hiver, ainsi fut composée la table de réveillon de Solenne.

Restait à mettre en œuvre quelques amuses-bouches pour l’apéritif. Elle opta pour des maki de saumon fumé, fourré de fromage de chèvre frais fouetté à l’aneth ainsi qu’un velouté de marron en capuccino servis chauds. Pour le premier, la jeune cuisinière, monta une chantilly dans laquelle elle avait incorporé des baies de sansho réduites en poudre pour lui donner son goût particulier de citron-citronnelle s’accordant si bien avec le poisson. Puis, mélangée délicatement au fromage de chèvre préalablement fouetté, chantilly salée et fromage s’assemblaient un peu comme une mousse au chocolat. Ensuite, elle déposa cette préparation sur chaque tranche de saumon fumé, puis roulée sur elle-même et ensuite coupées en tronçon, comme des maki. Pour la crème de marron, elle fit réchauffer des châtaignes déjà pelées et cuites ainsi qu’une pomme de terre déjà cuite aussi dans un bouillon de volaille. Dans une autre casserole, elle fit flamber puis réduire du cognac avec une échalote finement hachée. Les deux préparations furent mélangées puis mixées bien finement avec de la crème fraîche. Remis sur un feu doux pour réchauffer l’ensemble, ceci constitua la base servie dans un shooter. Enfin, elle refit une autre chantilly, celle-ci avec juste une goutte d’arôme de vanille, histoire de sublimer la saveur de la châtaigne. Elle remplit un siphon, le secoua énergiquement, et, tout en pressant la détente le récipient la tête à l’envers, appliqua une pichenette de chantilly à la vanille sur chaque shooter rempli de crème.

Ainsi, tout était prêt. Les mains sur les hanches, observant sa cuisine dans un joyeux désordre, Solenne esquissa un demi-sourire de satisfaction. Tout ce travail l’avait entièrement nourrie subtilement. Elle n’avait même pas faim. Encore une petite douche et une robe de circonstance et il serait temps pour tous les invités de juger de la qualité de ses préparations. Paul s’invita silencieusement dans son dos en l’entourant de ses bras et d’un baiser dans son cou fraîchement parfumé.

«Alors, ma belle, penses-tu qu’on va se régaler, ce soir ? susurra-t-il amoureusement.

La sonnette de l’entrée retentit…

Chroniques d’une administratrice Journal

Cher journal,

Je t’ai enfin récupéré. En bien mauvais état et empestant l’urine, mais tu es là, c’est ce qui compte. Mieux encore, le garou n’a pas réussi à forcer ta serrure. Il l’a fait rouiller par ses nombreux pipis, mais heureusement qu’il existe des produits de nettoyage puissants qui t’ont rendu de nouveau opérationnel. Ceci dit, c’est surprenant de constater le nombre de fois qu’un garou peut uriner en un laps de temps restreint…

Tu m’as manquée, tu sais. J’ai tant de choses à te dire. Il faut absolument que je te raconte pourquoi le chaton-garou t’a kidnappé.

Tout a commencé par une querelle de routine. Je l’avais surprise pour la millième fois en train de saccager le sofa avec ses rasoirs. Ce fut la fois de trop. Je lui avais pourtant bien dit que la prochaine fois, ce serait le vétérinaire qui se chargerait de lui ôter ses fichues griffes. Mais fidèle à sa nature rebelle, elle n’a fait qu’à sa tête évoquant son besoin naturel de marquer son territoire. Mes mollets lui appartiennent déjà, ainsi que mon lit, mon siège d’ordinateur, le QG de PA… ce sofa valant une fortune à été la goutte qui à fait déborder le vase.

Le rendez-vous était pris, le vétérinaire était prêt et chaton-garou aussi. J’étais sur le point de la mettre dans sa cage lorsqu’elle t’a brandit de sa fourrure, menaçant de dévoiler mes honteux secrets (selon elle) si je ne la libérait pas immédiatement. Je savais ta serrure bien solide alors je n’ai pas voulu céder au chantage. Je n’avais pas pensé qu’elle tenterait l’ultime outrage, celui de t’uriner dessus. Pauvre chaton-garou. Et pauvre de toi aussi. Elle devait être désespérée. Bref, après un bon sédatif, je l’ai laissée chez le véto et l’opération (certes cruelle, mais nécessaire) devrait être en cours à l’heure qu’il est… Peux-tu m’attendre un instant, le téléphone sonne…

Cher journal,

Le vétérinaire est mort. Le chaton-garou est en cavale et il y a de drôles de sons sous mon lit… On dirait des grognements furieux. Je vais voir ce que c’est…

Honey

Chroniques d’un Chaton Garou Journal

Che (Guevara) moi !(1)

Après s’être servi de moi comme d’un vulgaire renne, le Père Noël n’a même pas eu la décence de me ramener chez moi. Non, non. Ce tyran, ce père idéologique du Dictateur H. m’a juste largué sans autre forme de procès à la fin de sa tournée. Pouf, le Chaton ! On le laisse et on s’enfuit le plus rapidement possible. Voilà comment je me suis retrouvée au Japon. Certes, ça aurait pu être pire. Ils connaissent le poisson là-bas et ils en abusent assez pour que mes papilles délicates survivent sans le Nesquik et la bonne pâtée préparée par môman Cricri. Mais voilà, ça manque de panier, de coussins et de gratouilles derrière les oreilles.

Alors que je noyais mon désespoir dans les makis et que j’entretenais mon désir de vengeance envers le Dictateur H dans les sashimis, un Sushi essaya de se faire la malle de mon assiette. Un instant, je pensai avoir légèrement abusé de poisson pas frais, et je décidai de régler le problème en montrant au fuyard le chemin de mon estomac en gobage express(2). Mais le Sushi se rebella et commença à parler. S’ensuivit une longue conversation pas très intéressante sur le pourquoi du comment je ne devais pas le manger. Ça ne m’avait pas vraiment convaincu. Mais alors que j’allais appliquer la sentence de peine de mort par digestion, je levai les yeux et remarquai un détail subtil qui aurait échappé à beaucoup.

Il n’y avait plus personne dans le restaurant.

Visiblement, les Sushis parlants faisaient fuir les gens(3). Une idée germa dans mon esprit. Si un Sushi parlant pouvait m’aider à obtenir un repas gratuit, il pouvait aussi m’aider à retourner chez moi et à me venger enfin de l’affreux Dictateur H. De manière assez surprenante – je n’y croyais guère au début – le Sushi en sursis m’aida bel et bien à rentrer au bercail. On parle de pistolets, de bombes et d’autres objets pointus et explosifs pour détourner un avion ; pour moi, un Sushi parlant a suffi à détourner la Cloche de Pâques de sa tournée pour me déposer chez moi. D’ailleurs, il n’était pas mauvais le Lapin de Pâques. Dommage qu’on n’ait plus de chocolats ensuite, mais je ne ferai pas l’erreur du Père Noël deux fois de suite, foie de moi !(4)

Me voilà donc prête à passer à l’attaque avec mon Sushi parlant. Je pris le chemin de la citadelle du démon, m’introduisis dedans grâce à ma souplesse et à mon agilité de Chaton et me retrouvai pour une lutte épique dans la plus haute tour du château sombre. Un malheureux éternuement du mal incarné suffit pour que mon Sushi parlant se transforme… en être humain ! Encore loupé. Et me revoilà au poteau.

Cette histoire aura quand même eu un point positif. Le Sushi, renommé par lui-même Shaoran après cette aventure, croit toujours que c’est à moi qu’il doit sa vie humaine et il a donc décidé de devenir mon apprenti. Comme quoi, une dignité de perdue et un élève de trouvé. Même si l’élève était plus utile et efficace en Sushi. Et surtout plus appétissant.

Flammy

(1)L’un de mes premiers étudiants en dominatatation du monde.
(2)Qui est gratuit ! Je suis généreuse, hein ?
(3)Et non pas les fous qui parlent avec, qu’est-ce que vous croyez ?
(4)Je préfèrerais nettement le garder, il paraît que ça sert. Donc pas de défi, hein ?

Chroniques d’un Chaton Garou Journal

(Je suis Ka) Cher moi(1),

Depuis mon évolution en Chaton-Garou digne d’un Pokémon, les hostilités n’ont fait que s’accélérer entre l’ignoble Dictateur H. et le vaillant combattant de la liberté que je suis. A cause de mes nouvelles quenottes aiguisées, me voilà donc exilée définitivement au Pôle Nord. Dur. Parce qu’il fait pas chaud et que les manchots, ils sont très gentils, mais ils ne font pas le Nesquik aussi bien que môman Cricri. Sans compter que les ours polaires, candides comme ils sont, pensent que je suis une proie facile. Je passe donc mon temps à houspiller les uns à cause de la mixture infâme qu’ils m’apportent et à griffer les autres pour rappeler qui est le patron.

La situation aurait pu durer longtemps comme ça. Les manchots auraient peut-être appris quelque chose et les ours, soit ils m’auraient laissée tranquille, soit ils se seraient éteints dans la souffrance(2). Sauf qu’on était fin décembre. Et qu’il ne fait pas bon pour un animal quadrupède d’être au Pôle Nord à ce moment-là.

C’est le moment où le Père Noël sévit(3).

Point de grands sourires et d’éclats de rire tonitruants. Non, ça c’est le marketing pour les enfants. Moi, j’ai vu le côté sombre du p’tit vieux et, croyez-moi, le Dictateur H. passerait presque pour un enfant de chœur à côté de lui ! Son renne Rodolph, il a tout compris(4) et, dès qu’il a pu, il s’est jeté dans les bras du premier chasseur venu !(5) Et qu’est-ce qu’il a fait, le Père Noël ? Il s’est cherché une nouvelle victime ! Les manchots et les ours polaires, ils sont pas idiots, ils se sont enfuis tout de suite. Mais moi, j’étais attachée, je ne pouvais pas !

Au début, j’ai cru à ces fadaises sur le Père Noël : il va être gentil, me mettre au chaud, me donner à boire et à manger. Après tout, je suis un chaton, c’est son rayon d’action les petits. Que nenni, ma brave dame ! J’ai à peine le temps de comprendre ce qui m’arrive que je me retrouve avec des bois trois fois trop lourds pour mon cou délicat et un énorme collier surmonté d’une laisse. Et voilà que le bedonnant vieillard se transforme en tortionnaire avec son fouet. « Plus vite, plus vite, on a du boulot ! » J’aimerais bien vous y voir, c’est lourd les cadeaux ! Surtout que les gosses, de nos jours, il veulent pas qu’une petite voiture ; ils veulent la ville entière avec voiture à taille réelle et tout et tout ! Et ça pèse trèèèès lourd.

Donc, la prochaine fois, si vous trouvez que vous avez pas eu assez de cadeaux, pensez au pauvre animal qui les traîne lamentablement derrière lui, fouetté, épuisé et malmené par tout ce qui est possible et inimaginable à travers le monde. Et n’oubliez pas de signer la pétition anti-Père Noël (qui ne vient naturellement pas de moi) et d’appeler la SPA !

Flammy

(1)Je suis pour le mouvement « Chaton-Garou pour tous ! »
(2)Qui a parlé de contacter la protection des animaux en voie de disparition ?
(3)Le premier qui pense « Chouette, cadeaux à volonté ! » se prend un coup de griffes sur la truffe !
(4)Il a Free !
(5)D’ailleurs, si vous avez pas eu de cadeaux cette année-la, c’est de sa faute !

Chroniques d’un Chaton Garou Journal

Cher(hissez) moi !(1)

Comme si la série noire n’était pas déjà assez longue, un nouvel évènement catastrophique venait de se produire ici-bas. La pleine lune. Alors que tout se passait pour le mieux dans le meilleur des mondes – j’étais attachée au fond du jardin avec mon panier(2) – un hurlement me réveilla pendant mon sommeil bien mérité. Angoissée, je commençai à malmener mon coussin tandis que les cris continuaient, ainsi que des bruits de lutte et d’autres non identifiés. Je ne dormis pas beaucoup cette nuit-là. Naturellement, le lendemain, dans sa constante injustice, l’ignoble Dictateur H. me punit une nouvelle fois pour cause de massacre injustifié, sans écouter aucune de mes plaintes et de mes craintes.

Deux heures plus tard, ce fut le drame. Lapinou Xay fut retrouvé mort, à moitié dévoré(3). Cette fois-ci, on m’écouta, mais le Dictateur H., toujours aussi borné et obtus quand il s’agit de moi, décréta que je ne disais que des âneries(4) et refusa de me croire. Pour peu, c’était ma faute, si, si ! Elle hésita d’ailleurs un moment à me faire passer au bûcher, comme si j’avais pu manger Lapinou en étant attachée au poteau ! Mais dans leur grande bonté, les autres Plumes s’opposèrent à ce projet et le Dictateur H. dut bien capituler sous peine de dévoiler sa vraie nature cachée.

Le massacre dura plusieurs jours. À chaque fois, dès l’obscurité tombée, j’entendais toujours les mêmes cris et les mêmes bruits. Parce que, bien sûr, pensant à la sécurité de tous, l’infâme Dictateur H. m’avait généreusement laissée attachée dehors à mon poteau. Une sorte d’appât pour attirer le monstre. Si, si, elle avait osé faire ça ! M’utiliser comme une vulgaire chèvre ! Heureusement, je ne devais pas être au goût du carnivore. Bientôt, grâce aux traces, on parvint à déterminer que le mangeur de viande crue(5) était parmi nous. Un feu flamba et on jeta dedans au pifomètre des pauvres innocents. Pourtant, les tueries continuaient.

Et moi, dans cette histoire ?(6) Eh bien, une nuit où je ne dormais toujours pas à cause de la peur et du moindre petit craquement de branche, quelqu’un m’attrapa par derrière. Avant que je ne comprenne quoi que ce soit, il me mordit. Depuis ce jour, il faut des chaînes en acier pour m’attacher au poteau. La laisse en cuir n’est plus assez résistante pour mes crocs rutilants.

C’est aussi accessoirement à partir de ce moment que je suis devenue un fier Chaton-Garou. Comme quoi, c’est la faute du Dictateur H. si je suis comme je suis maintenant. Il n’avait qu’à me laisser rentrer à l’intérieur. Na ! D’ailleurs, ça me rappelle que j’ai un village à terroriser. À une prochaine fois, donc, en espérant de meilleures nouvelles !

Flammy

(1) Chuis en manque d’amour, comme dirait l’autre.
(2) C’était la belle époque où j’avais encore de quoi me tenir chaud et où l’Alaska n’avait pas encore été découvert par le Dictateur H.
(3) Ce qui arriva de façon très régulière par la suite.
(4) Un numéro très animalier, pour promouvoir la cause des petites bêtes sans défense comme moi !
(5) Non non, Danette n’était pas encore là, c’est pas elle.
(6) Bah vi, y’a quand même que moi d’importante dans cette histoire.