IRL de l’été 2018 : de Payrac à Payrac-Argenté-sur-Oise-en-Corrèze

En l’an de grâce 2018, entre le 19 et le 23 juillet, alors que les chaleurs de l’été nous plongeaient tous et toutes dans des torpeurs sans pareilles, a eu lieu un événement que la plumauté attendait avec impatience : la Grande IRL PAenne. L’accueil y a été mémorable, la nourriture incroyable, l’ambiance exceptionnelle et surtout la compagnie des plus raffinées. Sans plus attendre, voici un florilège de ces moments si précieux passés ensemble dans la vraie vie, à Payrac, chez la très accueillante famille de Jamreo !

 

TEXTES EN DEMI-PAGE

Pour cet atelier d’écriture, le principe est de partir d’un texte publié sur Fiction Plume d’Argent, d’en imprimer une page, puis de plier celle-ci en deux dans le sens de la hauteur. Ces “demi-pages” sont distribuées au hasard parmi les participant·e·s, qui doivent alors compléter la partie manquante au gré de leur imagination ! En voici les résultats, agrémentés de quelques photos des plumes en plein travail.

Les parties inventées sont en italique.

Jamou contemple sa création avec fierté, sans savoir que Dan est prête à tout pour piquer ses idées. Luna, elle, cherche au plus profond d’elle-même comme une vraie artiste.
Beul ne cache pas sa fatigue après tant de travail

 

Texte de Jam par Nana

À première vue, il s’agissait d’un établissement banal dont les clients avaient tendance à disparaître sous la montagne de gris, noir et blanc. C’était plutôt louche car la devanture était en sympathique bois vieillot dans les coins mais pas dans la partie centrale. Monsieur America vous invitait à entrer avec un large sourire. Mais comme souvent avec les robots, son sourire plastifié se répétait ainsi que le nom du café (hors de prix) qu’on ne pouvait obtenir que sur abonnement. Entre autres, un double american (édition collector avec du lait de brebis) vous obligeait à passer directement par la centrale d’achat.
Les non-initiés passaient à côté de l’insubordination de Monsieur America à cause des limites de ses capacités intellectuelles – un penchant extrêmement préjudiciable au syndicat des cafetiers, qui pouvaient être de réels oublieux, de temps à autre, et n’étaient qu’une bande de grosses feignasses. Au moins, Monsieur America n’avait pas trop d’ennuis. Combien de temps avant que quelqu’un se rende compte que son café était beaucoup trop cher ? Tout pouvait changer si vite.
Le cou rentré dans les épaules pour se faire plus petit qu’un raton-laveur, l’homme buvait son café en écoutant la musique entraînante à base de trombones l’englobant. Des gens louches mangeaient leur pâtisserie. Sanne en reconnut deux. Mais pas les autres, pourtant ils étaient encore plus louches. Soudain, il glissa sans s’arrêter, comme s’il ne s’était jamais tenu debout sur une surface horizontale. Quelqu’un lui lança un tablier rouge reprenant les motifs du mythique bouclier d’Abraracourcix. Il se retourna et repéra une femme avec un écran ouvert au creux de la main.

–     Bonjour, je voudrais retirer mon spécial super-héros – celui avec du lait de brebis.

La fille tendit impérieusement la main et Sanne lui donna 50€.

–     Hmm, il semble y avoir un problème. Votre solde n’est pas suffisant pour ajouter du lait de brebis.
–     Ah bon. Pourtant je sais compter.
–     Attendez, suivez-moi. Nous allons demander au gérant si sa brebis est prête à faire une exception…

La serveuse sortit de derrière le comptoir et fit signe à tout le monde de se tirer vite fait. Elle poussa la porte, qu’elle prit soin de fermer derrière elle.

–     Allez-y, souffla-t-elle.
–     Merci.

Sanne se pressa dans le couloir tandis que l’autre attaquait son café.
Après des tours et détours pris sans y penser, elle tomba sur une pièce remplie d’étagère. Elle n’eut pas fait trois pas que quelqu’un surgit de nulle part, une brebis dans les bras. Elle reconnut le chef au rythme particulier de la respiration, et se retourna vers la porte pour fuir. Mais au son de sa voix, elle se figea :

–     Bonjour.
–     Bonjour.
–     On vient pour un peu de lecture ?
–     Hmhm.

D’un air absent, elle délogea sa carte Captain America de son oreille. La serveuse était démasquée : elle faisait partie des plus fidèles visiteuses et il la fusilla du regard pour bien la faire culpabiliser. Soudain, sous ce front plissé comme un vieux parchemin, la fille compris tout : elle n’était qu’un personnage de fiction.

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Le genre en vrac

Bonjour les Plumes ✿

Ça faisait un moment que je n’avais pas rédigé d’article ! La fin de notre thème GENRE approche, il était temps de s’y mettre.

Ce sujet est en plein développement dans la littérature et on est probablement nombreux à penser qu’il est important d’en parler afin de donner plus de visibilité à des « minorités » encore trop peu reconnues, ou plus simplement pour répandre la bonne parole : l’humanité est vaste et diverse, le nier serait faire preuve de mauvaise foi. Toutefois, quand on cherche à aborder la question du genre dans nos histoires, comme certains d’entre nous l’ont fait à l’occasion de l’appel à texte PAen, on peut se trouver confronté à certaines difficultés. Parler de soi, c’est une chose ; mais parler des autres ? Comment, par exemple, présenter un personnage trans si l’on n’est pas trans nous-mêmes sans risquer d’être complètement à côté de la plaque ? Comment viser « juste » alors que la question du genre est si personnelle à chacun ?

Pour ma part, je trouve ça très délicat et j’admire les plumes qui relèvent le défi. Il y a des thèmes que je peux aborder parce que j’ai le sentiment de les avoir rencontrés moi-même, ou du moins approchés de très près, mais il y en a d’autres qui me sont étrangers. Et pourtant, je voudrais que mon panel de personnages et de thèmes soit aussi élargi que possible ; pouvoir parler de tout, sans risquer de blesser les personnes concernées par maladresse ou ignorance. Alors cela fait un petit moment que, plutôt que de parler moi-même de choses que je n’ai pas expérimentées, je préfère écouter parler les concernés – les gens qui ont réfléchi à qui ils sont et qui pensent avoir trouvé une réponse. Et par bonheur, j’ai l’impression que la parole sur ce sujet s’est libérée ces dernières années – ou alors l’était-elle depuis longtemps et je n’en avais tout simplement pas conscience ? J’ai l’impression qu’aujourd’hui, si on s’interroge sur le genre – le nôtre ou les genres en général – on a accès à beaucoup de contenus différents.

Je ne me sens pas toujours légitime pour parler de genre(s) ; en revanche, quand j’explore le sujet, je suis légitimement émerveillée par la diversité des témoignages, des ressentis et des conceptions qui, souvent bien loin de s’opposer, se complètement, se rassemblent, s’enrichissent mutuellement.

Voici donc un échantillon de ce que j’ai découvert lors de mes déambulations sur internet. Autant le dire tout de suite, c’est à mille lieues de représenter l’étendue de ce qu’il y a à découvrir sur le sujet ! Mais disons que c’est une bonne façon de commencer à aborder la thématique – du moins, je l’espère. Il ne tient qu’à vous d’aller farfouiller dans d’autres recoins par la suite !

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Les figures de style des textes PAens

Bonjour les Plumes !

Aujourd’hui, je vais à nouveau vous parler de trucs rébarbatifs. Vous avez encore le temps de fuir. Là. Maintenant. Hop ! Ça y est c’est trop tard.

On va parler de FIGURES DE STYLE. Et non, ne cherchez pas, j’ai dit que c’était désormais trop tard pour s’enfuir, tout le monde reste à sa place et les bavardages seront punis par lancer de craie.

Introduction

Comme bien des élèves, j’ai entretenu une relation compliquée avec les figures de style. Et ça s’est encore aggravé en deuxième année de Licence, quand mes camarades d’infortune et moi-même avons réalisé que notre cours estampillé Stylistique consistait à apprendre par cœur la définition de pas moins de soixante-cinq figures de style aux noms barbares, et à savoir les repérer dans un texte, bien sûr.

Nous avons souffert. Puis nous avons ri en criant des noms de figures de style particulièrement tarabiscotés à des moments incongrus. Enfin, nous avons appris à aimer ces petites choses – ou alors c’était juste moi.

Ces soixante-cinq figures étaient rangées en deux grandes catégories : les figures microstructurales et les figures macrostructurales. Les premières sont censées être repérables en quelques mots ou phrases, tandis que les secondes sont plus étendues, et concernent des phénomènes qui peuvent se poursuivre sur plusieurs pages (comme la très connue métaphore, ou alors l’antithèse, par exemple). Pour des raisons pratiques, je ne vais vous présenter ici que des figures microstructurales, mais si vous êtes sages (et surtout si ça vous intéresse), je peux tout à fait envisager de développer aussi les macrostructurales par la suite.

Le but de cet article est de vous présenter en vrac quelques figures peut-être méconnues et, surtout, de vous montrer qu’elles enrichissent réellement le texte, tant au niveau de la langue que du sens. Et tout cela à la sauce PA, bien évidemment : les exemples de figures dont je vous parlerai sont tirés de textes bien de chez nous – quoiqu’un auteur latin se balade au milieu, parce que j’ai pas pu m’en empêcher.

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Golem, une série signée Murail(s)

Bonjour les Plumes ! Aujourd’hui, je vous présente une de mes séries jeunesse préférée !

Au programme : des jeux vidéos, des ados insupportables, de la pâte à prout, une petite fille malade, un gérant de supermarché con, djeun et cool, un ectoplasme électrique, un prof de Français qui vit toujours chez sa maman, un tueur à gages albinos, une multinationale louche, une réplique de Lara Croft en blonde, une prof d’SVT qui zozote, des coups de flippe, de cœur et de théâtre, des frissons, et enfin des gros fous rires.

Et si je devais résumer, je dirais que GOLEM, c’est l’histoire de Jean-Luc de Molenne, jeune prof dépassé par l’ampleur de la tâche et qui devient ami avec un de ses élèves… Ou non, c’est plutôt l’histoire de cet élève, Majid Badach, qui remporte un ordinateur et qui… Ou alors attendez, en fait c’est l’histoire de cet ordinateur qui contient un jeu vidéo, Golem, qui se manifeste sous forme de bugs et qui va prendre de plus en plus de place chez ceux qui y jouent, et… Rah, non, disons que l’histoire se passe principalement dans une cité et que les habitants observent de drôles de phénomènes qui, euh, qui vont finir par brouiller la limite entre jeu et réalité, mais c’est surtout la faute de la MC, ou alors d’Albert, qui est un clochard au passé, euh, intéressant… Enfin je veux dire…

Bon, ok. Échec total. Prenons ça autrement. Continuer la lecture Golem, une série signée Murail(s)

Le livre à Rome – 2 : Conseils d’écriture de la part des Anciens

AVE, PLUMAE ! C’est encore moi, et c’est encore pour propager mon humble savoir de petite étudiante en Lettres Classiques que je viens à vous ! La dernière fois, je vous ai parlé des livres en tant qu’objets : leur fabrication, leur commercialisation… J’espère que vous avez bien tout retenu, on ne sait jamais quand le contrôle surprise vous tombera dessus.

Aujourd’hui, contre toute logique, on va remonter un peu le long de la chaîne du livre, jusqu’au bout du bout, à vrai dire : on va parler d’écriture !

Introduction

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il y a quelques petites choses qu’il faut savoir sur les auteurs romains. À travers cet article, je vais chercher à vous montrer que leurs préoccupations ressemblent fort aux nôtres, mais il est important de souligner d’abord les différences qui existent entre eux et nous, auteurs d’aujourd’hui.

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Le livre à Rome – 1

Je sais ce que vous pensez tous : « Quoi ? Elle va nous parler de ses bidules latins alors que le thème c’est TECHNOLOGIE ? Quel est le fuque ? ». Mais, chères Plumes, le monde moderne n’a pas l’apanage de la technologie ! Vous qui lisez et écrivez, ne frétillez-vous pas de curiosité à l’idée d’apprendre comment on lisait et écrivait avant ? Bien avant les claviers, bien avant l’imprimerie, bien avant, même, le papier tel qu’on le connaît aujourd’hui… Et puis, comment se passait le processus éditorial, la diffusion des livres ? Voilà sur quoi portait le cours optionnel que j’ai suivi au semestre dernier ; j’ai si souvent pensé aux Plumes en écoutant mon prof parler qu’il fallait que je vous fasse partager tout cela.

Avant toute chose, intéressons-nous à la technique. Continuer la lecture Le livre à Rome – 1

Des couples et des lettres

Un thème portant sur le couple, c’était une invitation à aller farfouiller dans toutes les littératures de toutes les époques et de tous les mondes, à la recherche de perles ! Nous nous sommes contentées d’un champ de recherches un peu plus modeste, mais il ne tient qu’à vous de partager vos propres perles dans les commentaires ou directement sur le forum.

Amoureux, meilleurs amis, tandems, duos… La liste est infinie, et voici les perles que nous en avons tirées !

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Muh ♥

 

Beaucoup de grandes Dames se seraient d’ailleurs braquées devant son effronterie, mais Aessa se contenta de plisser les yeux, et Haccan fut tenté de traduire ça en sourire. Elle n’aurait pas toléré cette arrogance de la part d’autres employés et, fort de cette convictance, Haccan n’hésitait jamais à pousser sa chance.

Il avait eu de nombreuses occasions de s’entretenir avec la Ministre depuis qu’elle avait appuyé sa prime d’officier, un an plus tot, et très rapidement, les affrontements verbeux étaient devenus un rituel, presque une parade amoureuse. Il n’était pas sérieusement intéressé, et elle nonplus. Mais c’était divertisseux.

Danah – Moonshine

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Comme un roman – Daniel Pennac

On s’assoit dans le calme, s’il vous plaît ! On cesse de mordre ses petits camarades, on sort une feuille et un stylo, et on ouvre ses yeux et ses oreilles bien grands. Tout le monde est prêt ?

 

Ce cours portera sur Daniel Pennac. Vous devez avoir entendu parler de lui… Un fameux écrivain français… Mais savez-vous qu’avant d’être auteur, il était professeur ? Et que bien avant cela, il a lui-même peiné sur les bancs de l’école ? Qui pourrait mieux nous parler d’apprentissage qu’un ancien cancre devenu prof et écrivain ?

Nous allons nous focaliser, si vous le voulez bien, sur Comme un roman. Cet ouvrage paru en 1992 n’est en fait pas un roman : c’est un essai. Ouh que ce mot est effrayant, mais ne fuyez pas ! L’essai porte sur la lecture et son apprentissage, sur la possibilité pour l’élève d’apprivoiser la Littérature et de se laisser apprivoiser par elle. Un sujet qui m’a parlé, très tôt, puisque j’ai lu ce livre au collège sans encore y comprendre grand-chose, mais déjà fascinée par ce que je comprenais ; un sujet qui vous parlera aussi, chers élèves, je le sais.

Malgré notre amour commun de la lecture, vous avez sans doute, vous aussi, peiné un jour sur un livre imposé par l’école, et compté avec désespoir le nombre de pages qu’il vous restait avant d’en venir à bout.

 

Il semble établi de toute éternité, sous toutes les latitudes, que le plaisir n’a pas à figurer au programme des écoles et que la connaissances ne peut qu’être le fruit d’une souffrance bien comprise. 

 

C’est sur cette souffrance partagée par des générations d’élèves que s’attarde tout d’abord Pennac. Pourquoi l’apprentissage ne pourrait-il pas conjuguer effort et plaisir ? Comment offrir la Littérature aux élèves, non comme une contrainte, mais comme le plaisir qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être ?

Comme un roman revient tout d’abord aux sources. La première expérience de la lecture, c’est l’histoire du soir lue à voix haute. Et puis l’enfant grandit : dans le chapitre 15, que je souhaiterais pouvoir vous citer ici entièrement tant je l’aime, Pennac décrit ce que l’enfant qui lit pour la première fois peut ressentir. Il considère cette étape comme « l’aboutissement du plus gigantesque voyage intellectuel qui se puisse concevoir, une sorte de premier pas sur la lune ».

Un émerveillement qui, pour moi, a duré – pour vous aussi sans doute. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Pourquoi certains enfants perdent cet émerveillement ? Pourquoi certains n’ont-ils même pas l’occasion de l’expérimenter ?

 

Le devoir d’éduquer (…) consiste au fond, en apprenant à lire aux enfants, en les initiant à la Littérature, à leur donner les moyens de juger librement s’ils éprouvent ou non le « besoin des livres ». Parce que, si l’on peut parfaitement admettre qu’un particulier rejette la lecture, il est intolérable qu’il soit – ou qu’il se croie – rejeté par elle. 

C’est une tristesse immense, une solitude dans la solitude, d’être exclu des livres.

 

Passées les premières lectures et désillusions, Pennac s’attaque à ce qui, selon lui, freine la lecture : le dogme. Il faut lire, il faut lire… Et c’est en cherchant à échapper au dogme, consciemment ou non, que les élèves s’éloignent de la Littérature. L’apprentissage de la lecture, la vraie lecture, celle qui nourrit, qui devient vitale, ne peut se faire tant qu’un tel joug pèse sur la conscience des élèves.

 

Tout au long de leur apprentissage, on fait aux écoliers et aux lycéens un devoir de la glose et du commentaire, et les modalités de ce devoir les effrayent jusqu’à priver le plus grand nombre de la compagnie des livres. 

 

Alors Pennac propose, non pas une solution miracle, mais un cessez-le-feu, un premier pas vers les élèves. Une lecture à voix haute, comme celle de leur enfance ; gratuite, offerte, et surtout, sans piège ; pas de fiche, pas de questions de compréhension, juste une lecture dépouillée de tout ce que l’école a une vilaine tendance à greffer au texte.

 

Si les professeurs ont aujourd’hui pour principe d’attaquer une œuvre comme s’il s’agissait d’un problème de recherche pour lequel toute réponse fait l’affaire, à condition de n’être pas évidente, j’ai peur que les étudiants ne découvrent jamais le plaisir de lire un roman… 

(Flannery O’Connor, L’Habitude d’être)

 

La description de la classe où le personnage du prof entame la lecture du Parfum de Süskind (♥) est à la fois hilarante et stupéfiante ; cela pourrait-il être si facile ? Lire aux élèves qui ne lisent pas pour les ramener aux livres ? Réponse : non, probablement pas. Aujourd’hui, de trop nombreux facteurs éloignent les élèves de la lecture, et je ne parle pas là des contenus multimédias auxquels ils ont accès. Je parle de leur situation familiale, de leur rapport aux livres (comment apprendre l’amour des livres à un enfant qui n’a jamais reçu d’histoire du soir ?), de leur relation à l’école (la haine engendre la haine), et aussi tout simplement des multiples handicaps qui peuvent rendre la moindre lecture insurmontable.

Peut-être la Littérature – je lui mets une majuscule, mais la pense dans son ensemble, comprenons-nous bien ; Flaubert à côté de Rowling et Maupassant pas trop loin de Murail – peut-être, donc, n’est-elle pas accessible à tous. Mais je considère Comme un Roman comme un message d’espoir. Pennac n’a pas simplement imaginé ces lectures miraculeuses, il les a vécues en tant que prof. C’est bien qu’il y a une leçon à tirer de son expérience.

Pour lui, la lecture devrait être faite de droits et non de devoirs. Il a donc rédigé la charte des dix droits imprescriptibles du lecteur, dont je vous laisse ici, chers petits élèves, la liste illustrée par Quentin Blake. Ça va vous plaire, croyez-moi. La liste autorise tout. Parce que c’est cela qu’il est nécessaire de comprendre : nous sommes libres de lire et lire nous rend libres.

 

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J’espère vous avoir donné l’envie de courir en librairie vous procurer du Pennac, et peut-être aussi de quoi réfléchir. Vous allez maintenant ranger vos affaires et aller vous défouler en récréation. Contrôle des connaissances dans une semaine.

Il ne me reste qu’à vous souhaiter une belle journée, et à bientôt pour de nouvelles explorations livresques !

Ery

 

(En bonus, une citation qui m’a immédiatement renvoyée à nos lectures d’IRL – je sais qu’elle vous plaira comme à moi :

– Vous allez nous lire tout ce livre… à haute voix ?

– Je ne vois pas très bien comment tu pourrais m’entendre si je le lisais à voix basse…

Discrète rigolade. Mais, la jeune Veuve sicilienne ne mange pas de ce pain-là. Dans un murmure assez sonore pour être entendue de tous, elle lâche :

– On a passé l’âge.

Préjugé communément répandu… particulièrement chez ceux à qui l’on a jamais fait le cadeau d’une vraie lecture. Les autres savent qu’il n’y a pas d’âge pour ce genre de régal.)

Grands livres pour petites pattes

Des animaux, il y en a un peu partout dans la littérature. Ils peuvent prendre la forme de totems, de monstres, d’instincts primaires ou de bestioles de compagnie hyper pratiques en cas de baston dans la Terre du Milieu. (Et ça vaut tout autant pour les aigles géants que pour les espèces de dragons des Nazgûls, notez. Mais je m’égare.)

Si c’est bien vrai qu’il y en a partout, on peut avoir tendance à oublier nos premières rencontres avec eux. Avant les loups-garou et les hippogriffes, bien longtemps avant les si jolis chevaux de Cormac McCarthy, nous avions déjà fait la connaissance de tout un tas de figures animales dans une littérature bien spécifique : les albums jeunesse. Ces beaux ouvrages pleins de tendresse ou de frissons, d’humour et de myriades d’autres petites choses dont, personnellement, je ne me lasse pas. J’AIME les albums pour les petits. Je suis sûre que VOUS AUSSI.

Donc aujourd’hui, on va causer des p’tites bestioles (ou des plus grosses) que vous et moi avons pu croiser quand la lecture était encore un exercice laborieux – et parfois bien avant…

 

Partons du plus petit, avec la Famille Souris de Kazuo Iwamura. C’est peut-être lui qui a semé les premières graines de ma fascination pour le Japon, avec ses histoires douces comme des comptines et fraîches comme des ruisseaux. Aujourd’hui encore, quand je les lis, c’est la voix de ma mère que j’entends – les albums de la famille Souris représentent pour moi l’idéal des histoires à lire avant de s’endormir.

Ses quatorze membres mènent une vie rythmée par des événements quotidiens, mais étrangement captivants sous le pinceau de monsieur Iwamura, qui attire souvent notre attention sur de minuscules détails. La famille Souris pique-nique, fait sa lessive ou sa cuisine, se prépare avant d’aller dormir ou va à la pêche sous la glace… Et au second plan, Petite Sœur et Benjamin se chamaillent, un de leurs grands frères tombe à l’eau, leur Grand-mère chante une berceuse…

Ces albums me procurent l’effet d’un haïku, tel que je l’imagine : une intense sensation de bien-être.

 

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Ernest et Célestine pourraient concurrencer nos rongeurs en matière de mignonnerie. Bon, Célestine est aussi une souris, peut-être que ça aide ; Ernest, lui, est un ours. Et pourtant, ces deux-là sont comme père et fille, ou peut-être frère et sœur, à moins qu’ils soient simplement les meilleurs amis du monde… Ils sont nés sous le pinceau de Gabrielle Vincent, une grande dame belge dont tous les ouvrages sur lesquels j’ai pu poser mes petites mains sont chargés d’émotion.

Comme la famille Souris, Ernest et Célestine font… des tas de trucs. Ils construisent des cabanes, se mettent en quatre pour préparer une chambre à leurs visiteurs et rigolent souvent pour des bêtises. Comme chez la famille Souris, il ne se passe rien d’extraordinaire dans ces albums, et c’est ce qui en fait toute la saveur ; ils diffusent un parfum un peu suranné, qui renvoie inévitablement à l’enfance, aux parties de cache-cache de l’été et aux bols de lait avant d’aller se coucher.

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Ernest & Célestine sont devenus un film d’animation, malheureusement pas dessiné par madame Vincent, et qui ne ressemble que de loin à ses albums, mais qui est d’une très grande qualité et que je vous recommande tout de même. Le scénario est de Daniel Pennac, qui était ami de plume de Gabrielle Vincent, et l’idée principale est de montrer qu’on peut être ami avec quelqu’un de très différent de soi.

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Enfin, je vous présente Sophie la vache musicienne, un album signé par Geoffroy de Pennart. Comme le titre l‘indique, Sophie aime la musique, et elle est extrêmement douée. Lorsqu’elle apprend qu’un concours de musique est organisé, elle part pour la grande ville pour essayer de se faire engager dans un orchestre. Et comme le titre ne l’indique pas du tout, elle va être confrontée à toutes sortes de discriminations basées sur l’apparence. Aucun des orchestres chez qui elle se présentera ne consentira même à l’écouter jouer.

« Pouah ! Pas de vaches brunes chez nous ! »

Eh oui, les enfants, cela s’appelle la discrimination et vous en verrez probablement toute votre vie. Vous serez découragés, comme Sophie. Parce que « qu’est-ce que la couleur vient faire dans la musique ? » Rien. Il y a de quoi se mettre en colère. Et c’est ce qui arrive à Sophie ; mais plutôt que de charger ces imbéciles en meuglant de rage, Sophie va se ressaisir : elle ne doit pas être la seule dans cette situation. Il suffit de créer son propre orchestre !

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Je ne sais pas vous, mais moi, tous ces animaux me paraissent finalement bien humains. Il me semble que l’animalité dans les albums pour enfants permet d’aborder des thématiques importantes sans renvoyer trop violemment à la réalité. Et puis, s’il faut être parfaitement honnête, c’est aussi peut-être une question d’esthétisme. Comme c’est joli, toutes ces cornes, tous ces poils et ces museaux ! Comme c’est mignon, toutes ces petites oreilles !

Il y a encore tant d’ouvrages que j’aurais voulu vous présenter sur ce thème. Les travaux de Beatrix Potter ou de Claude Ponti, le Chien Bleu de Nadja, La cabane dans le cerisier de P.Dale ou bien Max, le lapin de Rosemary Wells… Sans compter Babar ! Il y a tant de merveilles dans cette littérature. J’espère que vous apprécierez ces albums autant que moi si vous avez l’occasion de les feuilleter !

EryBlack

Les Mots du Changement

Entre les moments forts du fofo, la prose inspirée des plumes argentées et les envolées lyriques d’écrivains célèbres, nous partons régulièrement à la cueillette des perles. Est-ce que vous vous reconnaîtrez ?

Ces citations ont été sélectionnées par EryBlack autour du thème Changement.

 

 

– Très bien, tout est en ordre. Si vous avez des questions, des doutes, quoi que ce soit, je vous écoute.

Stanley haussa les sourcils, pris au dépourvu. Le type le fixait ; il se gratta nerveusement le bras gauche par-dessous le brassard et finit par répondre.

– Non. C’est bon. Merci.

– Vous être sûr de vous ? C’est une intervention très lourde que le Vaccin, j’espère que vous en êtes bien conscient. Ça va totalement changer votre vie, et vous ne pourrez pas faire mar

– Je sais, merci.

Il n’avait pas voulu être désagréable, mais ce type devenait trop insistant. Il croyait quoi ? Que Stanley était venu ici recevoir un truc aussi important que cette foutue piqûre juste parce qu’il avait vu de la lumière ? Bien sûr qu’il avait réfléchi aux implications. Il n’en avait pas dormi pendant des nuits entières. Alors maintenant qu’il était là, qu’il avait réussi à se décider, tout ce qu’il souhaitait c’était en finir. En finir au plus vite.

Kateyana dans De la putréfaction des cerveaux – Fictions Plume d’Argent

 

Normalement, si, pour une fois au moins, tout s’était passé dans la vie comme dans les rêves, mes « petits camarades » auraient dû tous ouvrir de grands yeux et se pincer pour se persuader qu’ils ne rêvaient pas en me voyant entrer demain, moi, Julia Fuchs, toujours bonne élève, toujours fayote sur les bords, mais amoureuse, c’est-à-dire revisitée des pieds à la tête par un souffle qui me donnait le vertige quand je jetais un coup d’œil en moi-même, agrandie, étirée, approfondie par une force de type volcanique qui transformait l’introspection la plus quotidienne en plongée spéléologique. Je n’étais plus la même, je le savais, ma mère le savait, mon père s’en fichait et Judith était trop petite pour s’en rendre compte, mais zut et rezut, ça se voyait comme le nez au milieu de la figure. Mon nouveau moi brillait de mille feux, comme récuré au Cif ammoniacal (…).

Je ne t’aime pas, Paulus – Agnès Desarthe

 

(…) le premier cri explosa en bas.

Un cri chargé de douleur et de terreur brute. Un cri qui venait de jaillir de la gorge de Lysander qui, pourtant, allait encore vaguement bien un peu plus tôt. Un cri monstrueux qui donna envie à Ismael de se précipiter en bas des escaliers pour le rejoindre. À la place, on lui demanda de pousser ce fichu piano pour condamner la porte. Il s’exécuta. Quand le second hurlement arriva à ses oreilles, il lui fit monter les larmes aux yeux. Au troisième il fonça s’enfermer dans les toilettes en espérant ne plus l’entendre.

Mais la voix de Lysander portait jusque-là, et il n’eut pas la force de sortir pour essayer de se planquer dans la salle de bain à l’étage. Assis sur la cuvette, il tendit l’oreille, impuissant, et l’impensable se produisit. Du cri de souffrance bien humain de son ami se mêla un autre, un borborygme indéfinissable qui se prolongea encore et encore. Il y eut un silence abominable, pendant lequel Ismael s’entendit sangloter, puis ça reprit. Brièvement. Juste assez pour qu’il saisisse.

Un hurlement de loup.

Le genre qui passait dans les vieux films ou les dessins-animés, qui ne sortait que d’un documentaire animalier. Mais il résonnait ce soir dans la cave des Lancaster. Ismael n’entendait plus Lysander, désormais, seulement l’autre qui grondait.

Elka dans Meutes – Fictions Plume d’Argent

 

(Le chat) – Hé ?! C’est quoi, ça ?
(Lou) – ?!?
– Mais ?!? Mais c’est des p’tits lolos !
– Hein ? Non mais non, je…
– Elle a des lolos, elle a des lolos ! ♫
– Chhhht ! On va t’entendre !
– Woa ça va hé, c’est pas grave d’avoir des lolos !
– C’est pas grave, mais ça fait flipper un peu.

Lou, tome 3 : Le cimetière des autobus – Julien Neel

 

Là, il visualisa une porte : le passage, c’était cela pour lui, cette porte à ouvrir pour se projeter au-delà de son espace physique. Il hésita un instant, sûr cette fois de ce que cela signifiait. Il pouvait encore refuser, faire demi-tour, rester lui-même comme avant. Cette « chose », sur laquelle il venait de mettre un mot, il l’aurait repoussée avec horreur, quelques semaines plus tôt. Mais tout était différent maintenant. (…)

Arthen se visualisa tendant la main. Il ouvrit résolument la porte ; il avança d’un pas, et pénétra dans la clarté.

Le monde extérieur entra en lui.

Rachael dans Les Héritiers Célestes : Arthen – Fictions Plume d’Argent

 

« Si tu veux vraiment sortir, il faudra te faire couper les cheveux. »

C’était le seul moyen que le jeune homme avait trouvé pour se débarrasser de la présence encombrante d’Ayleen. Il venait de la lui exposer alors qu’elle était toujours murée dans un silence boudeur. Cette proposition la fit pourtant réagir : elle lui lança un regard horrifié, trahissant ses émotions. Sacrifier la crinière de feu dont elle était si fière ? Hors de question ! Ces imbéciles ignoraient-ils donc que sa longueur était le symbole de sa suprématie ?

Slyth dans Une vie de château – Fictions Plume d’Argent

 

Avec une souveraine indifférence, le Mille-faces s’empara d’une chaise. Entre l’instant où il amorça un mouvement d’assise et celui où il prit place sur le siège, son corps s’était agrandi à la façon d’un élastique. De grosses moustaches en guidon lui poussèrent sur le visage comme un champignon, ses habits se muèrent en uniforme à brandebourgs et l’un de ses yeux dévia à l’intérieur de son orbite.

Les Disparus du Clairdelune – Cricrilameilleure (Si vous n’aviez pas reconnu, vous avez le droit de vous exiler.)

 

Que vois-je ? Est-ce Hermione ? Et que viens-je d’entendre ?
Pour qui coule le sang que je viens de répandre ?
Je suis, si je l’en crois, un traître, un assassin.
Est-ce Pyrrhus qui meurt ? Et suis-je Oreste enfin ?
Quoi ! J’étouffe en mon coeur la raison qui m’éclaire ;
J’assassine à regret un roi que je révère ;
Je viole en un jour les droits des souverains,
Ceux des ambassadeurs, et tous ceux des humains,
Ceux même des autels où ma fureur l’assiège ;
Je deviens parricide, assassin, sacrilège !
Pour qui ? Pour une ingrate à qui je le promets,
Qui même, s’il ne meurt, ne me verra jamais,
Dont j’épouse la rage ! Et quand je l’ai servie,
Elle me redemande et son sang et sa vie !
Elle l’aime ! Et je suis un monstre furieux !
Je la vois pour jamais s’éloigner de mes yeux !
Et l’ingrate en fuyant me laisse pour salaire
Tous les noms odieux que j’ai pris pour lui plaire !

Andromaque (Acte V scène 4) – Racine

 

Et pour finir, je vous invite à lire cette courte page de BD sur le blog du grand et glorieux Boulet. Avec plein de petits traits.

 

N’hésitez pas à partager vos propres perles dans les commentaires ou sur le forum ! Le changement, c’est une thématique universelle.

Ery