L’héroïsme au féminin avec Patricia Lyfoung (Verso)

Aujourd’hui dans Verso, nous sortons à nouveau des sentiers battus pour nous tourner vers l’art de la bande dessinée qui allie savamment littérature et image. À cette occasion, nous recevons Patricia Lyfoung, auteure de La Rose Ecarlate publiée chez Delcourt. Une saga en treize tomes racontant l’histoire de Maud, une jeune femme de bonne famille, élevée par son grand-père, mais dans le cœur de laquelle sommeille une héroïne. Une justicière qui sous le masque de la Rose Ecarlate n’hésite pas à prendre les armes pour défendre ses convictions. Un robin des bois au féminin qui nous ravit par la qualité de son dessin et la richesse de son univers.

Aujourd’hui dans Verso, Patricia nous livre son point de vue sur l’héroïsme au féminin.

Alors sans attendre, laissons-lui la parole :

 1- Quelle est ta définition d’une héroïne ? Quelle différence fais-tu entre héroïne et personnage principal féminin ? Quels sont les ingrédients nécessaires pour faire une bonne héroïne ?

Pour moi, une héroïne, c’est quelqu’un qui a des qualités et à qui on aimerait ressembler. Je fais une différence entre une héroïne et un personnage principal féminin : par exemple, dans ma vie, ma mère est une de mes héroïnes, comme Rumiko Takahashi (l’auteur de Ranma un demi), et Maud dans la Rose écarlate aussi (j’aimerais bien être aussi courageuse qu’elle). Maud est également le personnage principal de la BD car beaucoup d’intrigues tournent autour d’elle. Dans le Prince à croquer, Margot est le personnage principal féminin, mais je lui ai donné pas mal de défauts, donc, à ce niveau-là, je ne voudrais pas trop lui ressembler ! Mis à part son dévouement à sa passion, elle n’est pas toujours très sympathique !

Pour faire une bonne héroïne, dans la définition que je me suis faite, je dirai qu’il faut qu’elle véhicule des valeurs positives, qu’elle traverse l’adversité avec courage, et finalement qu’elle soit un personnage auquel les lecteurs ou lectrices puissent aimer ressembler, comme un modèle.

2- Comment t’es venue l’idée de la Rose écarlate ? Représente-t-elle quelque chose pour toi ?

Petite, je regardais les dessins animés dans le Club Dorothée ou sur la Cinq. Je dessinais beaucoup dans les pages de mes cours… Je lisais aussi de la BD franco-belge comme Astérix et Tintin. Puis, adolescente, j’ai continué à regarder des animes comme Max et Compagnie, Juliette, je t’aime ou Ranma un demi… Mais à l’époque, en BD, je ne trouvais pas mon compte : on passe de la BD enfant à la BD adulte, sans vraiment rien entre… Lorsque j’ai décidé de devenir auteur de BD, je me suis dit : quelle BD aurais-je envie de lire ? Donc, j’ai mis tout ce que j’aimais : une héroïne courageuse mais maladroite, un beau gosse, des doubles identités, de l’aventure, de la romance, une vengeance, des méchants charismatiques, des grandes robes pleins de crinoline, des chevaux et des châteaux, etc. C’est ainsi qu’est née la Rose écarlate ! Evidemment, je me suis beaucoup inspirée de Lady Oscar pour la période avant la Révolution française. Il y a aussi du Zorro, de la Tulipe noire (le film avec Alain Delon, quand il était encore jeune et beau)… Je me suis rappelée tous les films et romans de capes et d’épées, car je cherchais ce souffle épique dans mon histoire. Et surtout, c’était important de faire un personnage féminin fort, créé avec une sensibilité féminine (la mienne, en l’occurrence). J’ai essayé de ne pas en faire un personnage trop caricatural. Il fallait que les jeunes filles à qui s’adressent essentiellement la BD, puissent aussi se reconnaître en elle.

Comme j’aime autant les mangas et la BD franco-belge, j’ai fait un mix entre les deux (un peu comme en cuisine, la cuisine fusion). Il y a des codes du manga que j’ai gardé (comme changer des graphismes pour les scènes humoristiques ou les lignes de vitesse dans les scènes d’action) et bien sûr pour le franco-belge, le format (46 planches) et la couleur (là où le manga est en noir et blanc). Cette bd représente un peu tous mes fantasmes (ou délires) d’adolescence et je suis vraiment heureuse qu’un éditeur m’ait publiée sans que j’apporte de changement à mon graphisme et à mon histoire. Et évidemment, je suis super contente d’avoir pu aussi toucher autant de lectrices et lecteurs !

 

3- Ton héroïne Maud est une jeune justicière belle, courageuse, drôle, spontanée et très entière dans ses sentiments. C’est l’Héroïne avec un grand « h ». A-t-elle une part d’ombre ?

Quelle belle description de Maud !! Dans les deux premiers cycles ainsi que dans les spin-off La rose écarlate Missions, Maud est entière. Pour moi, cela représente « l’adolescence » de Maud, où tout est encore solaire et rose… A partir du troisième cycle, j’estimais qu’il fallait faire évoluer le personnage, comme les lectrices et lecteurs évoluent… Je l’ai faite entrer du coup dans le monde « adulte », où tout est plus nuancé et Maud comprend aussi que le monde extérieur peut être belliqueux… Elle aura à prendre des décisions pour protéger les siens, même si ses choix ne sont pas forcément les meilleurs. La part d’ombre arrive quand elle entre dans le monde « adulte ». Mais elle retrouvera ses traits de caractères tout en ayant un regard plus lucide sur le monde.

 

4- Maud est sous la tutelle de son grand-père et a une relation compliquée avec lui, au point qu’il finit à un moment par la mettre au couvent. En quoi sa condition de femme influence-t-elle l’intrigue ?

C’est vrai qu’au début, la relation qu’elle entretient avec son grand-père est compliquée… Lui n’est pas habitué à être confronté à une jeune fille aussi rebelle et la seule façon qu’il a pour montrer de l’autorité est celle de la mettre au couvent. A l’époque, c’était un peu « la norme ». Mais ce sont surtout deux têtes de mules qui n’arrivent pas à s’écouter et heureusement, ce brave Guilhem fera le pont entre eux.

Pour la condition de femme, je vous avoue que j’ai travaillé dans un 18ème siècle complètement fantasmé : je n’ai pas voulu me coller exactement à l’Histoire (avec un grand H). J’ai vraiment gardé les décors et les costumes, d’ailleurs, il y a même pas mal de fantastique dans mes intrigues… Enfin, tout ça pour dire que je voulais créer un personnage qui aime la liberté et qui va au-dessus des conventions pour réaliser ses rêves. Maud fait ce qui lui plaît (devenir la Rose écarlate pour aider les plus démunis). Et j’espère que les petites filles (et même les grandes) réaliseront leurs rêves et leurs projets !

 

5- La littérature écrite permet de rentrer facilement dans les pensées et la tête de l’héroïne. En BD tout passe par le dessin : comment alors construit-on une héroïne crédible ? Quelles sont les difficultés que tu as pu rencontrer dans sa création ?

C’est vrai qu’en littérature, vous avez cet avantage-là !

Pour ma part, en BD,  je n’aime pas trop écrire les pensées des personnages, ou l’écriture en off… Du coup, j’essaie de faire passer les émotions soit dans les actions ou non-actions des personnages. Il faut alors bien faire attention à la mise en scène (choix du cadrage, expression du visage…) pour faire passer un sentiment. Je travaille dans un média visuel et il y a pleins d’astuces pour renforcer des expressions ou des sentiments ! Par exemple, on peut faire effleurer des doigts des deux personnages puis ensuite dessiner leur expression : ils rougissent. On comprend qu’il y a une esquisse de sentiment amoureux. Le tout est de bien montrer et doser afin que le lecteur n’ait pas de doute sur ce que l’on veut raconter.

Pour construire une héroïne crédible, je pense qu’il faut bien définir à la base le personnage, car il va agir et parler selon son caractère… Et puis, si c’est un personnage qui doit évoluer dans son caractère, il faut lui créer des « épreuves » pour qu’il se dépasse afin d’aller vers là où l’auteur a décidé de l’emmener. Pour Maud, je me suis toujours dit que j’aimerais bien lui ressembler, même dans ses moments humoristiques ou bien avoir une copine comme ça. Le plus dur pour moi, a été de la faire grandir et lui faire perdre un peu ses illusions dans le troisième cycle… Car à la base, je ne devais pas continuer la série si longtemps ! Mais paradoxalement, ça me fait aussi plaisir de la voir évoluer et grandir.


Voilà les Plumes, c’est terminé pour aujourd’hui.

Remercions chaleureusement Patricia pour son témoignage à la fois complet et très intéressant qui nous montre que malgré l’utilisation d’un support différent, la bande dessinée et la littérature ont bien des choses en commun. Là où l’artiste suscite l’émotion à travers de simples lignes, l’auteur utilise de simples mots. L’alchimie qu’ils font naitre dépend des mêmes ingrédients : l’imaginaire et la qualité des héros et héroines qu’ils construisent.

Pour davantage d’informations sur le travail de Patricia, je vous invite à aller jeter un œil sur sa page Facebook. Et, petit plaisir pour la route… oui Patricia est fan de notre Cricri nationale, alors quand la plume laineuse d’une romancière rencontre la poésie graphique d’une artiste ça fait des chocapics ! La preuve en image sur son Tumblr.

J’espère que cet article aura éclairé votre lanterne et je vous dis à bientôt pour une nouvelle interview haute en couleurs.

À vous les studios !

Shaoran

>> Lire Recto : L’héroïsme au féminin

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