Sensations fortes

« Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers » disait Rimbaud. Dans le domaine de l’écriture, la sensation est cette capacité que nous avons, nous, auteurs, à stimuler l’imagination matérielle du lecteur ; susciter chez lui, par la seule évocation des mots, une empathie qui lui fasse ressentir ce que ressentent les personnages ; l’incarner à l’intérieur même du récit. Ce plume et astuce se penchera sur la place des cinq sens dans l’écriture d’une histoire, mais aussi sur ce qui dépasse nos limitations sensorielle et verse dans l’extrasensoriel, matière première des récits SFFF.

 

Le sensoriel

Quand on se lance dans l’écriture et qu’on veut faire appel aux sens du lecteur, on a spontanément tendance à privilégier la VUE. Pourquoi ? Dans Imagination, il y a le mot « image » : de fait, ce sont des images que nous voulons souffler dans la tête de ceux qui nous lisent. Cette visualisation du décor et des personnages passent par la délicate étape de la description. À trop vouloir décrire, on zigouille l’imagination du lecteur. Ça m’a pris moi-même énormément de temps pour le comprendre (et je ne suis pas encore sûre de l’avoir bien assimilé), mais il faut savoir se reposer sur les propres capacités de représentation du lecteur et ne pas lui imposer systématiquement des blocs de description qui vont énumérer chaque détail de chaque scène. Et vas-y que je te mets encore un adjectif ici, et vas-y que je te faufile un nouvel adverbe là, et ni vu ni connu que je te fasse le compte-rendu des couleurs, des formes et des dimensions. Restez focalisés sur l’action et ne décrivez que ce qui est en rapport direct avec elle. L’idéal serait de parvenir à évoquer le plus de choses possibles avec le moins de mots possibles. Simenon, le papa de Maigret, était très fort à cet exercice :

« Vendredi 7 novembre. Concarneau est désert. L’horloge lumineuse de la vieille ville, qu’on aperçoit au-dessus des remparts, marque onze heures moins cinq. C’est le plein de la marée et une tempête du sud-ouest fait s’entrechoquer les barques dans le port. Le vent s’engouffre dans les rues, où l’on voit parfois des bouts de papier filer à toute allure au ras du sol. Quai de l’Aiguillon, il n’y a pas une lumière. Tout est fermé. Tout le monde dort. Seules les trois fenêtres de l’hôtel de l’Amiral, à l’angle de la place et du quai, sont encore éclairées… » (Le chien jaune de Georges Simenon)

Je ne m’en lasse pas. Ce conseil que je vous donne n’a évidemment rien d’absolu. Il serait même absurde de le suivre si la démarche même de votre roman repose sur la description. Prenez les histoires de LinE, sur Plume d’Argent, où histoire et description ne font qu’une et où chaque scène est un tableau. Ça n’aurait aucun sens de tailler là-dedans.

Bref, si de manière générale je vous recommande de ne pas surcharger vos descriptions, je vous encourage par contre à les diversifier. C’est ici qu’entrent en scène les autres sens. Ce qui va créer l’intensité d’une scène, ce qui va faire que votre lecteur est présent ici et maintenant dans le récit, ce sont ces petits détails qui font toute la différence. Une odeur chaude de café. La pulpe du citron qui éclate sous la dent. L’intonation particulière d’une voix. Une main qui se pose sur une autre. En l’espace de quelques mots, vous avez donné toute sa substance à votre scène. Vous pouvez jouer sur les matières, souffler le froid et le chaud ou même mélanger les sens — rappelez-vous ces parfums « doux comme les hautbois » de Baudelaire. Mais là encore point trop n’en faut. A systématiser ce procédé (et là, moi je lève bien haut la main pour plaider coupable), vous finissez par atténuer son effet. Il ne faut pas sensorialiser le texte juste pour le sensorialiser. Ce verbe n’existe pas, refermez les dicos. L’appel aux sens doit être relié à l’action. Si l’action principale de votre scène est la détente, alors mettez ici l’accent sur le bien-être physique et vous pouvez vous permettre d’être anecdotique. Si l’action principale de votre scène est le danger, alors concentrez-vous uniquement sur l’essentiel : des bruits de pas précipités, l’odeur suffocante de la fumée, le goût métallique du sang dans la bouche et autres joyeusetés. Et si l’action principale de votre scène est l’érotisme, eh bien… vous… bref, je ne vais pas vous faire un dessin, vous avez saisi l’idée.

 

L’extrasensoriel

Nous pénétrons à présent dans le royaume des romans d’anticipation, du mystère et du fantastique. Non que les notions que je vais aborder ici n’aient aucun fondement réaliste et scientifique (des recherches très acceptables sont menées dans ce domaine), mais les infâmes bibliothécaires les classent d’office dans les livres « à-ne-pas-prendre au-sérieux »*.

Un mot d’abord sur le supra-sensoriel — ce qui est supérieur aux sens ordinaires — à ne pas confondre avec l’extra-sensoriel — ce qui est hors de portée des sens ordinaires. Pour faire simple, le supra-sensoriel, c’est quand les sens de votre personnage sont surnaturellement développés. Les loups-garous et les vampires (que je cite en exemple parce que je suis terriblement dans le coup) sont souvent caractérisés par une vue, une ouïe, un odorat, un goût et une sensualité hors-normes. Tout votre talent d’auteur va consister à transcrire en mots cette exacerbation des sens sans tomber dans le déjà-lu-et-relu. Ne vous reposez pas trop sur le décalage entre les super-sens de votre créature et le commun des mortels : ça a été déjà exploité de nombreuses fois et ça ne suffira pas à créer une histoire personnelle. Cherchez votre propre approche, votre propre décalage, votre propres enjeux ailleurs.

En ce qui concerne maintenant l’extra-sensoriel, on ne parlera plus de super-sens, mais de méta-sens, à savoir des facultés qui transcendent les cinq sens : la clairvoyance, la télépathie et la télékinésie.

La clairvoyance transcende la VUE. Un clairvoyant visualise une (ou des) réalité(s) qui échappe(nt) aux perceptions normales. Ce personnage peut ainsi avoir la vision d’événements à venir, d’événements passés ou d’événements à distance.

La télépathie transcende l’ÉCOUTE. Un télépathe entend les pensées des autres personnages ou des voix/sons émanant d’un autre plan d’existence.

Enfin, la télékinésie transcende le TOUCHER. Le télékinésiste a une action à distance sur la matière et peut la transformer, la déplacer, la détruire sans bouger le petit doigt.

Ces trois facultés sont les plus couramment exploitées dans les genres de l’imaginaire**, mais y recourir n’est pas un cliché en soi. Si vous voulez exploiter ces pouvoirs dans votre roman, posez-vous simplement les bonnes questions. Qu’est-ce qui a provoqué ces pouvoirs ? Est-ce un recours artificiel, un don transmis de génération en génération ou autre chose encore ? Quelles sont les limites de ces pouvoirs ? Le personnage utilise-t-il ou subit-il ses pouvoirs ? Quel usage (moral ou immoral) le personnage fait-il de son pouvoir ? Quel est le prix à payer en échange de ces pouvoirs ?

Vous vous en doutez à l’éclairage de ces questions, un personnage qui aura un usage facile, inconditionnel et illimité de sa faculté extrasensorielle, et qui s’en sert sans jamais se soucier de la question éthique, ne présentera pas grand intérêt pour votre histoire. Ce qui va accrocher votre lecteur, c’est la difficulté liée au pouvoir. Sa contrepartie en quelque sorte.

 

* Attention, ceci est un clin d’œil humoristique aux romans de Brandon Sanderson (Alcatraz contre les infâmes bibliothécaires et compagnie). Les bibliothécaires sont des gens très bien. J’ai failli en devenir une moi-même pour tout vous dire. Alors pitié, pas les cailloux, pas les cailloux.

** Maintenant que j’y pense, je ne crois jamais avoir lu d’histoires où un personnage pouvait goûter à un plat situé de l’autre côté du globe ou sentir une odeur en provenance du futur… Hum, à méditer.

 

Je terminerai cette réflexion sur une dernière question : quid de l’absence de sens ? Imaginez par exemple une histoire dont le narrateur (le personnage qui raconte toute l’histoire à lui seul, donc) serait aveugle de naissance : tout le défi consisterait à écrire le récit sans jamais, à aucun moment, recourir à une image. Ou encore, tiens, pensez à une histoire en full-dialogues où les personnages ne feraient pas la moindre allusion à ce qu’ils voient, entendent, ressentent : juste deux voix silencieuses dans le vide intersidéral. Osez vous aventurer là où personne ne va, ça fera sensation ! Oui, d’accord, elle était facile celle-là.

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